PRINCIPE
Il est facile maintenant de répondre aux deux sophismes dans lesquels on voulait conclure de la nature de l'Etat, qu'il doit être indifférent à toute religion, et qu'il ne peut accorder sa protection à l'Eglise. L'Etat, disait-on, a pour fin le bonheur temporel de la société : la paix, la justice extérieure, la somme des moyens nécessaires au bienêtre d'ici-bas ; il est distinct de l'Eglise qui se propose le bonheur spirituel et éternel, donc il doit en être séparé. Il ne peut donner la vérité, donc il ne peut la protéger.
Nous pourrions insister sur la fin de l'Etat telle que nos adversaires la décrivent et montrer comment depuis l'apparition du christianisme elle est incapable de répondre à ce qu'exige la dignité humaine et de procurer le bien véritable de la société sans être en rapports étroits avec l'Eglise. Mais parce que ce point sera traité plus loin, qu'il nous suffise de discuter ici les deux arguments qui appuient cette doctrine. Il est vrai que la fin politique étant ce que nous avons dit, l'Etat apparaît par là même distinct de l'Eglise, car toute société est spécifiée par sa fin propre. Mais s'ensuit-il qu'il doive en être séparé? Nullement. Le corps aussi est distinct de l'âme, et pourtant il n'en est point séparé, il lui est même uni de la plus étroite union, il y a entre eux union de nature et union de personne. Nous au contraire de ce que l'Etat est distinct de l'Eglise nous concluons tout l'opposé, à savoir qu'ils ont
le droit de s'entr'aider et de diriger harmoniquement, suivant leur fin propre, la même société. Autrement, cette société soumise à ces deux pouvoirs courrait risque, à supposer qu'ils soient en désaccord, de se trouver en opposition avec elle-même et d'être tirée en sens contraire non sans une perturbation profonde.
Il est sûr également que l'Etat dont l'origine est humaine ne peut donner la vérité qui est d'origine divine. L'Eglise seule, infaillible par assistance divine, a ce pouvoir. Mais quoi ! parce que le corps est incapable de créer l'âme, direz-vous qu'une fois animé il ne peut plus concourir au développement extérieur de ses forces ? Le fait vous démentirait. De ce que l'Etat ne peut de lui-même donner la vérité, il résulte seulement qu'il doit bien se garder de s'immiscer n'importe comment dans les décisions dogmatiques ou morales, ce qui renverse, soit dit en passant, les prétentions outrées du Placet et de XExequatur dont nous avons déjà dit un mot et que nous verrons plus loin. Mais il ne s'ensuit aucunement que l'Etat recevant la vérité de l'Eglise qui seule ici-bas est maîtresse de vérité, ne puisse ou ne doive lui prêter l'aide de son bras pour remplir librement sa divine mission sans être arrêtée par des obstacles matériels. Bien plus, cela est très-conforme au plan divin et à l'ordre rationnel d'après lequel le corps doit être au service de l'esprit et la force matérielle au service de la force morale.
Finissons ici par une considération très-grave. Le Pape en proscrivant le sentiment erroné d'après lequel la meilleure forme de gouvernement politique est celle qui établit la liberté de conscience et l'impunité pour les délits religieux affirme qu'il est contraire à la doctrine de la sainte Ecriture, de l'Eglise et des Pères (1). L'Ecriture a
(1) Contra Sacrarum Litterarum, Ecclesiœ, sanctorumque Patrum doctrinam... Encylique Quanta cura § Atque contra.
toujours des louanges pour les rois qui firent servir le sceptre de la justice à la défense de la vraie religion. Il était prescrit dans l'ancien Testament que les rois de Juda lors de leur sacre recevraient des prêtres le livre de . la loi, pour signifier qu'ils devaient gouverner la nation conformément à cette loi. C'est Dieu qui, à proprement parler, est roi, les gouvernants ne sont que ses ministres (1). Or quels ministres que ceux qui se montreraient indifférents aux insultes faites à leur Seigneur et laisseraient impunément violer ses lois ! Jésus-Christ lui-même nous a donné là-dessus l'enseignement de son exemple quand il frappa du fouet les profanes qui déshonoraient le temple. Ensuite la tradition de l'Eglise est constante et ne souffre aucune exception. Que Ton consulte les Décrétâtes, les canons des Conciles, les enseignements des Pères et des Docteurs, on les trouvera tous constamment unanimes à faire un devoir aux princes chrétiens de protéger l'Eglise et de punir les transgresseurs de ses lois. Qu'il nous suffise d'apporter ici l'autorité de deux saints auxquels leur sagesse à gouverner l'Eglise a valu le surnom de grands: saint Léon et saint Grégoire. Le premier parlant à Turribe de la rigueur des lois portées contre les propagateurs d'hérésie s'exprime ainsi : « Cette sévérité fut avantageuse à l'Eglise dont le gouvernement est bénin; quoique satisfaite du jugement sacerdotal elle répugne aux exécutions sanglantes, néanmoins elle se trouve aidée par les constitutions sévères des princes chrétiens, car, et c'est ce qui arrive quelquefois, qui redoute le supplice corporel recourt parfois au remède spirituel (2). » Le second dans sa lettre à l'empereur Maurice lui fait cette leçon : « La puissance de mes maîtres sur
(1) Cum essetis ministri regni iïlius. Sap. vi.
(2) Profuit ista districtio ecclesiasticœ lenitati, quœ etsi sacerdotali contenta judicio,cruent as refugit ultiones, severis tamenChristianorum pri?icipum constitutionibus adjuvatur : dum ad spirituale nonnunquam
tous les hommes leur a été donnée d'en haut pour aider les gens de bien, élargir la voie du ciel et faire servir le royaume terrestre au royaume céleste (1). » Après ces deux grands Papes, voici deux saints Docteurs. Saint Pierre Damien écrit à saint Hannon, archevêque de Cologne, « que ces deux dignités (la dignité royale et la dignité sacerdotale) ont besoin de s'entr'aider, le sacerdoce étant protégé parle secours de l'empire et l'empire étant soutenu par la sainteté de l'office sacerdotal (2). » Saint Bernard exhorte ainsi le Pape Eugène III : « Il s'agit, maintenant que le Seigneur souffre, de tirer les deux glaives... mais qui les tirera si ce n'est vous? Tous deux sont à Pierre ; l'un c'est à son signe, l'autre c'est de sa propre main, quand il est besoin, qu'ils doivent sortir du fourreau (3). » Et cette métaphore si expressive des deux glaives qui doivent s'unir était devenue si commune dans l'Eglise que les princes séculiers eux-mêmes en usaient dans les assemblées de la nation ou comme on dirait actuellement dans leurs discours de la Couronne. Ainsi le roi Edgar adressait aux évêques réunis à Dunstan en Angleterre ces fortes et éloquentes paroles : « Rivalisons de zèle, ô évêques, rivalisons de zèle dans les voies du Seigneur et dans l'observance des commandements de notre Dieu. Le temps est venu de se lever contre ceux qui ont dissipé la loi divine. Moi, je porte le glaive de Constantin; vous, celui de
recurrunt remedium, qui timent corporale supplicium. Epist. 15 ad Turrib. Astur. épis.
(1) Ad hoc enim potestas super omnes homines Dominorum meorum pietati cœlitus data est, ut qui bona appetunt adjuventur, ut cœlorum via largius pateat, ut terrestre regnum cœlesti regno famuletur. Epist. 1. ni ep. 65 ad Maurit. August.
(2) Quoniam utraque dignitas alternée invicem utilitatis est indiga, dum et sacerdotium regni tuitione protegitur, et regnum sacerdotalis officii sanctitate fulcitur. Epist. 1. ni. ep. 6.
(3) Exerendus est nunc uterque gladius in passione Domini... per que m autemnisi per vos ? Pétri uterque est ; alter suo nutu, alter sua manu, quoties necesse est, evaginandus. Epist. 256 ad Euge.
Pierre. Donnons-nous la main; joignons le glaive au glaive, et que les lépreux soient chassés hors du camp, que le sanctuaire du Seigneur soit purifié et que les fils de Lévi le servent dans le temple (1). » Frédéric II lui-même de si horrible mémoire contraint par l'opinion confessait i aux princes dans la diète de Worms que « le glaive matériel est ordonné à la défense du glaive spirituel (2). »
Que les laïques ignorent cette perpétuelle tradition de FEglise c'est excusable, car ils ne sont pas obligés d'avoir de la doctrine sacrée une science bien vaste. Mais à ce sujet il faut remarquer que par la raison contraire les ecclésiastiques ne peuvent bénéficier de cette excuse, et que, en une matière si délicate comme est la morale, surtout quand elle touche à la religion, le premier soin de tout bon catholique doit être de s'informer du sentiment de l'Eglise afin de se préserver de tout péril d'erreur. Peu importe ce que pensent les Parlements modernes et les maîtres du droit nouveau ! Ils se font le porte-voix de bien autres extravagances, et la science humaine serait bien malheureuse si de pareils enseignements devaient être sa règle. Le catholique sincère sait que la colonne et la maîtresse de la vérité est l'Eglise de Jésus-Christ^ il cherche avant tout la pensée et le jugement de cette Eglise ; il ne s'efforce pas de ramener à des sens plus ou moins violents la doctrine qu'elle professe, mais il conforme volontiers sa manière de voir à un enseignement qu'il a reçu dans toute la sincérité de son cœur.
(1) JEmulamini, ô sacerdotes, œmulamini vias Domini et justitias Deinostri. Tempus insurgendi contra eos qui dissiparunt legem. Ego Constantini, vos Pétri gladium habetis in manibus. Jungamus dexteras; gladium gladio copulemus, et ejiciantur extra castra Heprosi et purgetur sanctuarium Domini, et ministrent in templo fîlii Levi.
(2) Gladius materialis constituais est in subsidium gladii spiritualis. Pertz, Monum. Germ, hist. t. iv, p. 234.