SA MALICE INTRINSÈQUE
Le fondement et le principe de toutes les erreurs modernes est la scission -plus ou moins radicale que l'on voudrait établir entre la nature et la grâce, la raison et la foi. C'est ce qui fut dénoncé par le Pape dans une allocution à l'épiscopat catholique réuni autour de lui lors de la canonisation des Martyrs japonais. Résumant les principales erreurs de notre époque et tout le plan impie des coryphées actuels de la secte antichrétienne, ces hommes, dit-il, détruisent absolument la cohésion nécessaire qui par la volonté de Dieu unit tordre naturel et l'ordre surnaturel (1).
L'illustre évêque de Poitiers commentant ces paroles fait observer que le chef de l'Eglise a mis ainsi le doigt sur la plaie la plus gangreneuse et la plus purulente de notre siècle : « Si l'on cherche, dit-il, le premier et le dernier mot de l'erreur contemporaine, on reconnaît avec évidence que ce qu'on nomme l'esprit moderne, c'est la
(1) Ab huiusmodi hominibus plane destrui necessariam illam cohœrentèam quœ JDei voluntate intercedit inter utrumque ordinem, qui tum in natura tum supra naturam est. Allocutio Pii Papee IX in consistorio diei IX Junii MDCCCLXIL
revendication du droit acquis ou inné de vivre dans la pure sphère de Tordre naturel : droit moral tellement absolu, tellement inhérent aux entrailles de l'humanité qu'elle ne peut sans signer sa propre déchéance, sans souscrire â sa honte et à sa ruine, le faire céder devant aucune intervention quelconque d'une raison et d'une volonté supérieures à la raison et à la volonté humaine, devant aucune révélation ni aucune autorité émanant directement de Dieu. Cette attitude indépendante et répulsive de la nature à l'égard de Tordre surnaturel et révélé constitue proprement l'hérésie du naturalisme ; mot consacré par le langage bientôt séculaire de la secte qui professe ce système impie non moins que par l'autorité de l'Eglise qui le condamne (1). »
Cherchant ensuite l'origine, le principe de ce naturalisme, il le découvre dans le péché même de Lucifer, péché qui fut véritablement un acte de rébellion à Tœuvre surnaturelle établie de Dieu. Le Verbe éternel s'unit hypostatiquement non pas la nature angélique mais la nature humaine; et subsistant dans cette nature il fut proposé à l'adoration non-seulement des hommes mais encore des anges ; Dieu ayant introduit une seconde fois sur la scène du monde son Fils premier-né, il dit : Que tous les anges V adorent ! (2)
Occupant ainsi le milieu entre le monde visible et le monde invisible, Jésus-Christ fut constitué principe de vie et de grâce pour l'univers entier, médiateur, sauveur, illuminateur de tout ce qui était par nature au-dessus et au-dessous de son humanité sacrée. Satan frémit à l'idée de se prosterner devant une nature inférieure à la sienne
(1) Troisième instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent. Œuvres, t. v, p. 41.
(2) Hebr. i, 6. Cum iterum introducit primogenitum suum in orbem terrœ, dicit : et adorent eum omnes angeli ejus.
et de reconnaître comme lui venant d'un Dieu fait homme tous ses dons de grâce et de gloire. « Se jugeant blessé dans la dignité de sa condition native, il se retrancha dans le droit et dans l'exigence de Tordre naturel; il ne voulut ni adorer dans un homme la majesté divine, ni accueillir en lui-même un surplus de splendeur et de félicité -dérivant de cette humanité déifiée. Au mystère de l'incarnation, il objecta la création; à l'acte libr^ de Dieu, il opposa un droit personnel ; enfin contre l'étendard de la grâce, il leva le drapeau de la nature (1). » Ainsi est expliqué par plusieurs insignes Docteurs le péché de Satan, mais abstraction faite de cette opinion, il est certain, d'après l'enseignement de saint Thomas, que le péché de cet esprit mauvais fut de mettre sa fin dernière en ce qu'il lui était possible d'acquérir par les seules forces de la nature, ou bien de vouloir arriver à la béatitude surnaturelle par ses facultés naturelles, sans le secours de la grâce (2).
(1) Troisième instruction synodale, etc., p. 43.
(2) In hoc appetiit esse similis Deo, quia appetiit ut finem ultimum beatitudinis ici ad quod virtute suœ naiurce poterat pervenire ; avertens suum appetitum a heaxitudine supernaturali quœ est ex gratia Dei. Vel si appetiit ut ultimum finem illam Dei similitudinem quœ datur ex gratia, voluit hoc habere per virtutem suœ naturœ, non ex divino auxilio secundum Dei dispositionem. Et hoc consonat dictis Anselmi qui dicit quod appetiit illud ad quod pervenisset, si stetisset. Et hœc duo quodammodo in idem redeunt; quia secundum utru?nque appetiit finalem beatitudinem per suam virtutem habere, quod est proprium Dei. Summ. theol. 1. q. 63, a. in 3 c. Il a cherché à être semblable à Dieu en ce qu'il a voulu pour fin dernière ce à quoi il pouvait parvenir par la seule force de sa nature, s'éloignant ainsi de la béatitude surnaturelle qui est l'effet de la grâce de Dieu. Ou bien s'il a désiré comme sa fin dernière cette ressemblance divine qu'on obtient par la grâce, il a voulu l'obtenir en vertu de sa nature, sans le secours divin, ainsi que Dieu l'avait disposé. Et cela s'accorde avec le» paroles de saint Anselme (De casu diaboli, c. 4) qui dit qu'il a désiré ce à quoi il fût parvenu, s'il eût été fidèle.
Ces deux opinions reviennent du reste à peu près au même ; car suivant l'une et l'autre le démon a voulu obtenir sa béatitude finale par ses seules forces, ce qui est le propre de Dieu.
Voilà d'où sort ce prétendu esprit moderne, esprit en réalité aussi ancien que le diable, et traînant à la perdition sous de fausses apparences les hommes sottement orgueilleux, et s'étudiant à fasciner, s'il était possible, même les élus. L'illustre évêque en distingue plusieurs degrés, suivant que cet esprit est en lui-même plus ou moins absolu, et qu'il s'arrête seulement aux conséquences, ou qu'il remonte jusqu'aux principes.
Le premier degré, le plus mitigé, comprend ceux qui, acceptant la présence et l'autorité de Jésus-Christ dans l'ordre des choses privées et religieuses, l'évincent seulement des choses publiques et temporelles. « Le Verbe de qui saint Jean nous dit énergiquement « qu'il s'est fait chair (1) » ils veulent qu'il n'ait guère pris de l'humanité que les côtés spirituels ; et, tandis que le symbole enseigne « qu'il est descendu du ciel et s'est incarné pour les hommes (2) » c'est-à-dire pour des êtres essentiellement composés d'un corps et d'une àme et appelés à la vie sociale, ils insinuent que les conséquences de l'incarnation n'ont trait qu'aux âmes séparées de leur enveloppe corporelle ou du moins qu'aux individus pris en dehors de la vie civile et publique. De là une séparation formelle entre les devoirs du chrétien et les devoirs du citoyen; de là des remontrances plus ou moins respectueuses à l'Epouse de Jésus-Christ, des théories qui lui font sa part, qui déterminent sa compétence et son incompétence; de là enfin toute cette école nouvelle qui avec des nuances diverses, entreprend de faire l'éducation de l'Eglise sur un certain nombre de questions pratiques et s'intitule plus ou moins ouvertement l'école des catholiques sincères et indépendayits (3). »
(1) Joan. i, 14.
(2) Propter nos homines. Symbol. Niaen.]
(3) Troisième instruction synodale, etc., p. 46, 7.
Le second degré est le naturalisme de ceux qui « posent en principe que cet ordre surnaturel étant de surérogation et comme de luxe, demeure nécessairement facultatif; que chacun peut licitement refuser de s'y engager, ou, après y être entré, en sortir à son gré ; que l'ordre de la nature subsiste dans son intégrité et sa perfection propre, avec ses vérités, ses préceptes, sa sanction, et qu'il offre toujours à la créature raisonnable une fin assortie à la pure nature, et des moyens suffisants pour atteindre cette fin. Pour ces hommes la question de religion positive n'étant qu'une affaire de choix et de goût, l'Etat, tout en assurant aux citoyens qui appartiennent à un culte quelconque la liberté de le suivre, doit, pour sa part, exercer le sacerdoce de l'ordre naturel, et poser l'éducation nationale, l'enseignement des lettres, de l'histoire, de la philosophie, de la morale en un mot, toute la législation et toute l'organisation sociale sur un fondement neutre, ou plutôt sur un fondement commun et résoudre ainsi en dehors de tout élément révélé le problème de la vie humaine et du gouvernement public. C'est ce que le jargon du jour nomme l'Etat laïque, la société sécularisée, tenant en réserve la qualification de clérical à l'adresse de tout laïque et séculier qui n'est pas renégat de son baptême et transfuge de son Eglise (1). »
Ces deux degrés constituent pour ainsi parler le naturalisme modéré qui rejette seulement les conséquences de l'ordre naturel sans l'assaillir dans sa propre existence. Si non que Terreur ne peut s'arrêter à mi-chemin, sans se détruire elle-même en se contredisant. Force lui est donc de faire toute sa route. « Si l'intervention surnaturelle de Dieu, poursuit le docte Prélat, dans le domaine de la nature et de la raison est possible et réelle, comment
(1) Troisième instruction synodale, etc.', p. 47.
imaginer que ces conséquences n'aient rien d'obligatoire, non-seulement pour les individus, mais même pour les sociétés ? Dans une pareille question, admettre ou supposer le fait, c'est se résigner à la loi. Or cette loi surnaturelle et positive, le déisme rationaliste la rejette inexorablement. Pour lui les conditions essentielles dans lesquelles le Dieu créateur a dû poser sa créature raisonnable sont des conditions immuables, définitives, incapables de modification quelconque, même sous prétexte de perfectionnement. Qu'on reconnaisse à Dieu une action conservatrice, une providence générale : à la bonne heure ; mais à la condition que la suprématie inaliénable de la raison et l'autonomie rigoureuse de la nature humaine ne seront atteintes par aucune révélation extra ou supra naturelle, par aucune introduction personnelle de la divinité dans le monde terrestre. C'est pourquoi toute incarnation, toute immixtion du monde angélique ou des esprits mauvais, tout miracle, toute prophétie, toute mission céleste, toute autorité spirituelle, tout rite sacramentel, doivent être relégués ou parmi les fraudes, ou parmi les superstitions, ou parmi les inventions poétiques et légendaires, ou parmi les figures symboliques, ou enfin si quelqu'une de ces choses peut être admise, c'est à titre de phénomène inexpliqué pour les simples, inexplicable peut-être encore pour les doctes, mais qu'une science plus avancée, une critique plus perfectionnée expliquera tôt ou tard (1). »
Encore qu'il soit très-avancé , ce terme n'est pourtant pas encore le terme extrême du naturalisme. Ce terme extrême ne se rencontre que dans le comble de l'impiété, c'est-à-dire dans le panthéisme. « S'il existe un Dieu distinct de la nature, l'arrêt par lequel la philosophie
(1) Ibid. p. 48.
interdit à ce Dieu toute ingérence personnelle dans l'ordre de la nature et dans la direction de la société humaine ne sera jamais qu'un arrêt arbitraire et contestable. Si la divinité et l'humanité sont deux réalités différentes, en vertu de quelle autorité celle-ci tracera-t-elle à cellelà le cercle qu'elle ne doit pas franchir ? La base du naturalisme sera donc chancelante tant qu'on reconnaîtra ces deux termes respectifs, l'être divin et l'être créé. Au contraire Tordre surnaturel sera déraciné foncièrement, s'il est établi que Dieu et la création sont un seul et même être, et que la divinité comprend dans son sein l'humanité, la nature, le monde. Tel est le thème déjà vieilli du naturalisme allemand, naturalisme radical en ce qu'il proclame la Nature Dieu (1). »
On voit que de ces quatre degrés de naturalisme, les deux premiers peuvent être réunis sous la dénomination commune de naturalisme politique, les deux derniers sous celle de naturalisme philosophique. Ceux-là soustraient la société à la révélation et se résument dans la séparation de l'Eglise et de l'Etat commencée au premier degré, consommée au second ; ceux-ci soustraient la science à la révélation, l'un en refusant à Dieu le pouvoir d'en être le maître, l'autre en détruisant Dieu lui-même. Le déisme et le panthéisme regardent directement l'intelligence, et en corrompant la connaissance , ils s'étendent ensuite à la volonté; la sécularisation de l'Etat vise proprement la pratique et corrompt ensuite l'esprit par la force réactionnaire de la logique qui ne peut souffrir longtemps que le fait soit en désaccord avec l'idée et la pratique avec la théorie.
Or encore que la rigueur de la logique pousse à passer
(l)Ibid.p. 49.
du naturalisme politique au naturalisme philosophique, l'absurdité manifeste de celui-ci est d'un puissant secours au moins à l'esprit des foules chez lesquelles le bon sens a plus de force que le raisonnement. La contradiction évidente qui apparaît dans la confusion en un même être de l'infini et du fini, de l'immuable et du changeant, du nécessaire et du contingent sera un perpétuel obstacle à ce que l'extravagance panthéistique devienne maîtresse de l'intelligence commune. En quelque temps que ce soit, et quelque effort qu'elle fasse, elle ne pourra jamais être que le triste privilège de quelques esprits excessifs, irréductibles dans leur erreur, qui s'étant égarés par ha-, sard à accepter un principe, ne reculent pas devant toute conséquence qui en dérive, quelque excentrique qu'elle soit.
D'un autre côté le déisme se trouve dans des conditions pires encore, en tant qu'il a contre lui outre le bon sens la logique. Le bon sens fait comprendre aisément que la toute-puissance de Dieu n'a pu être épuisée par aucun ordre de choses créées, ni sa raison infinie mesurée par Fétroite portée de notre esprit court. Tout homme de sens comprendra facilement que Dieu, à supposer toujours qu'il le veuille, peut opérer d'autres effets auxquels ne s'étendent pas les forces communiquées par lui à la nature, et manifester d'autres vérités que la faible lueur de l'intellect créé est insuffisante à découvrir. Qui oserait dicter à Dieu des lois relativement à ses créatures? Que si, nonobstant un raisonnement si évident, on s'obstine à nier la possibilité de ces deux choses , en rigueur de logique on sera contraint d'identifier la nature avec Dieu, et l'esprit de l'homme avec l'esprit de Dieu. C'est pourquoi le déisme ne trouve à se réfugier que dans quelques esprits médiocres qui s'arrêtent à mi-chemin dans Terreur et ne savent ni retourner en arrière et revenir à la rectitude du bon sens naturel, ni pousser en
avant jusqu'aux dernières conséquences de leur raison renversée.
Il en va autrement du naturalisme politique. La distinction de la volonté et de l'intelligence, de l'ordre pratique et de l'ordre spéculatif est un point d'arrêt suffisant pour les esprits plus intéressés à la pratique qu'à la théorie ; et de plus, quant à la pratique en elle-même, il trouve un puissant appui dans la répugnance opiniâtre de la nature corrompue à se soumettre à une autorité supérieure. Ici encore Mgr Pie dont l'écrit mériterait d'être cité en entier fait une très-belle observation : « Le grand nombre se jette volontiers dans les bras de ce naturalisme plus ou moins spécieux, plus ou moins adouci dont nous avons parlé tout à l'heure. L'orgueil humain y trouve une satisfaction suffisante, et les autres passions n'y rencontrent pas de contradiction incommode. Moyennant la part laissée à Dieu et aux idées morales, il reste une garantie d'ordre et de tranquillité, ce qui n'est pas indifférent aux esprits positifs et conservateurs ; et l'on échappe cependant en tout ou en partie à la tutelle humiliante et gênante de la révélation et de l'autorité chargée de l'interpréter et de l'appliquer, ce qui est le point capital (1). »
Le Pontife romain agit donc avec sagesse, quand dans son Encyclique du 8 décembre 1864 appliquant ses soins à cette maladie si dangereuse et si universellement nuisible, il commença par proscrire ce naturalisme politique, c'est-à-dire la séparation de l'Etat et de l'Eglise, et ce qui en est la conséquence immédiate , l'absolue liberté de conscience et la libre manifestation publique de l'erreur. « Vous n'ignorez certainement pas, Vénérables Frères, qu'en ce temps il en est beaucoup qui appliquant à la société civile le principe impie et absurde du naturalisme,
(l)Ibid. p. 51.
comme ils l'appellent, ne craignent pas d'enseigner que la meilleure condition de la société publique et le progrès social requièrent absolument que la société humaine soit constituée et gouvernée sans nul souci de la religion, comme si elle n'existait pas, ou au moins sans mettre aucune différence entre la vraie et les fausses religions (1). » Ainsi notre Saint-Père le Pape Pie IX.
En quoi, pour éviter toute équivoque, on doit soigneusement distinguer entre le principe et l'application pratique que l'on en fait vu les circonstances, autrement dit, entre la thèse et Yhypothèse. Le Saint-Père ne condamne pas ici la dure nécessité où serait un Etat de tolérer et de laisser libres les cultes même hétérodoxes en accordant à tous indistinctement, catholiques et non -catholiques, des droits égaux et la faculté de professer publiquement leur religion, parce que la division religieuse a mis le désaccord entre les citoyens. Une pareille société n'étant pas dans une condition normale vis-à-vis de la révélation, il faut que le gouvernant et les lois s'attempèrent à l'état d'infirmité du sujet, évitant des maux pires et assurant au moins la paix commune. Mais ce qui est condamné par le Saint-Père, c'est la maxime que cette sorte de gouvernement est la meilleure et la plus conforme au véritable progrès ; s'il en était ainsi, ce n'est pas seulement à ces sociétés que nous venons de dire, mais à toutes en général, même à celles composées exclusivement ou presque exclusivement de catholiques, que cette forme de gouvernement devrait s'appliquer. Cela est condamné
(1) Probe noscitis, Veneràbiles Fratres, hoc tempore non paucosreperiri qui civili consortio impium absurdumque naturalismi, uti vocant, principium applicantes audent dicere « optimam tocietatis publicœ rationem civilemque progressum omnino requirere ut humana societas constituatur et gubernetur, nullo habito ad religionem respectu, ac si ea non existeret, vel saltem nullo facto veram inter falsasque religiones discrimine. » § Etsi autem.
dans l'Encyclique papale comme étant le fruit de mort des principes impies et absurdes du naturalisme politique. Avec quelle raison, nous allons le voir.
Pour comprendre la malice du naturalisme politique, il suffît de considérer qu'en séparant l'Etat de l'Eglise, il en arrive à priver le genre humain du bénéfice de la rédemption. Jésus-Christ ayant réparé l'homme envoya ses apôtres refaire les peuples et les nations en les réunissant dans l'unité de l'Eglise et en les plaçant sous ses influences surnaturelles. De cette manière, chacun des éléments de la société humaine fut élevé à un état de hauteur plus grand et plus sublime ; le mariage ayant la dignité d'un sacrement, l'amour conjugal devenu l'image de celui qui existe entre Jésus-Christ et l'Eglise, la paternité changée en un ministère sacré de coopération avec Dieu pour la propagation et l'éducation des élus ; les lois ne pouvant plus dégénérer en injuste oppression, grâce aux principes évangéliques qui leur rendent la chose impossible, leur exécution devenue plus supportable par le moyen du précepte et de la sanction divine. Les gouvernants n'apparurent plus comme des hommes dominant d'autres hommes, mais comme des lieutenants de Dieu en ce qui touche la vie terrestre qui passe, et l'obéissance des sujets ne fut plus une soumission humiliante à son semblable, mais un témoignage honorable de respect rendu à Dieu lui-même dans la personne de ses représentants terrestres. Or tranchez ce lien qui unit l'Etat à l'Eglise, et toute chose étant retournée à la pure nature, ces inappréciables avantages sont perdus : l'individu, la famille , l'Etat n'agissent plus qu'avec les seules forces qu'ils trouvent en eux ; et ce que peuvent ces forces, les désordres de la société païenne nous le disent assez. « Privé de la lumière et de la grâce dont Jésus-Christ est l'auteur et le dispensateur, l'homme individuel ne possède ni ne pratique les vertus surnaturelles qui le poseraient
dans l'amitié de Dieu et il n'acquiert pas non plus les mérites qui pourraient seuls lui assurer la félicité et la gloire de l'autre vie. Le naturalisme est pour les particuliers la route certaine de l'enfer. Et quant aux sociétés, en rejetant le joug légitime et glorieux de celui à qui le Père céleste a donné toutes les nations en apanage, elles deviennent la proie de toutes les ambitions, de toutes les cupidités, de tous les caprices de leurs maîtres d'un jour, et passant sans cosse de la rébellion à la servitude, de la licence à la tyrannie, elles ne tardent pas à perdre avec l'honneur chrétien et la liberté chrétienne tout honneur et toute liberté (1). »
Mais cette prétendue séparation n'est pas seulement pernicieuse, elle est illogique. Si le corps est ordonné à l'âme, la vie présente à la vie future, comment voulez-vous désunir et dépouiller de tout rapport mutuel les autorités qui dirigent l'une et l'autre de ces deux parties de l'homme ? Le moyen peut-il rester moyen s'il ne se rapporte et ne se relie à la fin? Or le bonheur terrestre auquel pourvoit l'Etat n'est qu'un moyen par rapport au bonheur céleste auquel conduit l'Eglise. Comment donc séparerezvous ce que Dieu et la nature ont uni? Allez-vous faire du moyen la fin, sans chercher autre chose que le bonheur terrestre? Mais alors que deviendra la vie humaine? Quel désordre n'introduirez-vous pas dans l'homme? La vie qui passe séparée des destinées éternelles est sans valeur pour lui; elle ne se distingue plus de celle des bêtes. Elle lui est même inférieure, car ce qui en celle-ci n'est qu'une pure négation devient en celle-là la privation d'un rapport qui devrait y exister. Bel avantage pour l'homme de vivre en société! La vie sauvage ne serait-elle pas préférable?
Quand Dieu avec le premier germe de la famille jeta les
(1) Troisième instruction synodale, etc., p. 51.
bases premières de la société, il proféra cet oracle sublime: « Il n'est pas bon à V homme d'être seul, faisons-lui une aide qui lui ressemble (1). » Voilà l'idée et le but de toute société humaine, domestique ou civile: -d'être à l'homme un secours conforme à sa nature. Or pour un être quelconque y a-t-il secours là où rien ne vient l'aider à atteindre sa fin? Et quelle est la fin de l'homme immortel sinon d'obtenir le salut éternel? Donc la société, si elle ne veut faillir à sa propre essence, ne peut exclure son rapport au salut éternel de ses membres, salut dont l'Eglise est la règle vivante. Donc la société ne peut logiquement se séparer de FEglise.
Et rien ne sert de dire que cette séparation n'empêche pas les individus de se laisser gouverner à leur gré par l'Eglise. Parce que d'abord cela ne détruit pas la force de notre argument, car il serait toujours vrai de dire que la société n'est d'aucun secours à l'homme pour lui faire atteindre sa fin dernière; ensuite cette séparation tranche le lien qui unit naturellement la vie présente à la vie future et introduit un dualisme irrationnel entre ce qui doit rendre l'homme heureux et ce qui doit rendre heureuse la société ; comme si la société était « autre chose qu'une aggrégation d'hommes qui s'entendent (2). «Enfin la séparation dont il s'agit brise l'unité de la personne humaine et expose l'homme au danger de se trouver entre des devoirs qui se contredisent, devoirs de catholique d'une part, devoirs de citoyen d'autre part, car dans un Etat séparé de l'Eglise on voit aisément les lois civiles en désaccord avec les lois ecclésiastiques, quelquefois même avec les lois divines. Que feront alors les individus ? Mépri-
(1) Non est bonuvn esse hominem solum : faciamus ei adjutorium simile sibi. Gen. n, 18.
(2) Non aliunde beata civitas, aliunde homo; cum aliud civitas non sit quam concors hominum multitudo. S. Aug. Epist. 155.
seront-ils les premières, encourant ainsi la colère et le châtiment du roi de la terre? Ou bien transgresseront-ils les secondes, encourant par là la colère et le châtiment du roi des cieux? La maxime de saint Pierre est évidente : c'est lui qui le premier a dit : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux Hommes (1). » Mais est-elle donc la meilleure, estelle donc la plus conforme au progrès cette forme de gouvernement qui réduit les citoyens à la dure nécessité de sacrifier leur position, leur liberté, leur vie peut-être pour ne pas livrer leur conscience ? Et les partisans de cette absurde système ont encore le front de s'appeler les défenseurs de la liberté de conscience et les promoteurs du bien public!
Mais à part ces considérations, il n'est besoin que d'un argument pour réfuter ce système, et cet argument est celui-ci : par ce système le genre humain est posé en dehors du plan divin. En créant l'univers, Dieu n'a pas établi deux ordres parallèles, l'un naturel, l'autre surnaturel, mais il a établi un seul ordre, composé de deux éléments, la nature exaltée par la grâce ou la grâce principe vivificateur de la nature. Il n'a pas confondu ces deux ordres, il les a coordonnés. Un a été le type, un le principe moteur, et une la fin dernière de la création : Jé'sus-Christ. « Je suis l'alpha et V oméga, le principe et la fin (2). » Tout le reste est ordonné à lui. Le but de l'existence humaine est de former le corps mystique de ce Jésus-Christ, de ce chef des élus, de ce prêtre éternel, de ce roi de l'immortel royaume et de la société des éternels glorificateurs de Dieu. Ceci posé, comment pouvez-vous soustraire à l'ordre surnaturel la société humaine, l'homme agrandi par son union mutuelle avec les autres hommes?
(1) Obedire oportet Deo magis quam hominibus. Act. y, 29.
(2) Ego sum Alpha et Oméga, initium et finis. Apoc. xxn, 6.
N'est-ce pas là le placer en dehors du système divin, du plan formé par le suprême architecte de la nature? Et par suite de cette constitution, l'homme individuel ou collectif ne sera-t-il pas un hors-d'œuvre, un être innaturel, comme une sorte de planète sortie de son orbite et de l'influence attractive de son soleil ? Et ainsi soustrait à Faction de l'éternel soleil, l'homme pourra-t-il rencontrer autre chose que la perdition et la ruine ?
Nous terminerons par ces éloquentes paroles de l'évêqu* de Poitiers, nous ne pourrions être ni plus expressifs ni plus autorisés : « Séparée et dépouillée du Christ, la nature humaine constitue pleinement ce que les saintes Ecritures appellent le monde; ce monde dont Jésus-Christ n'est pas (1), pour lequel il ne prie pas (2), auquel il a dit malheur (3); ce monde dont le diable est le prince et la tête (4) et dont la sagesse est ennemie de Dieu (5) à ce point que vouloir être ami de ce siècle, c'est être constitué adversaire de Dieu (6) ; ce monde qui parce qu'il ignore le Christ sauveur, sera ignoré du Christ rémunérateur: qui ignorât, ignorabitur (7), et recueillera la terrible sentence]: « Je ne vous connais pas (8); » ce monde enfin dont les voies aboutissent à l'enfer (9). Tant que dure la vie présente, c'est l'œuvre de la grâce, par conséquent l'œuvre de l'Eglise, de retirer les créatures de cet état de mondanité, en les rendant à Jésus-Christ, et par Jésus-
(1) Joan. vin, 23.
(2) Ibid. xvn , 9.
(3) Matt. xvin, 7.
(4) Matt. xvi, 12.
(5) Rom. vm, 7.
(6) Jacob, iv, 4.
(7) 1 Cor. xiv, 38.
(8) Luc. xin, 25, 27.
(9) Et in fine illorum, inferi. Eccli. xxi, 11.
Christ à leur destination bienheureuse (1). Certes elles s'y emploient intérieurement et extérieurement, avec une persistance que rien n'arrête, avec un amour que rien ne déconcerte. Mais si la nature demeure rebelle à rencontre de tous les efforts de la grâce et de l'Eglise, si elle ne se laisse pas éclairer, affranchir, racheter, restaurer par leur action surnaturelle, si elle reste mondaine, profane, terrestre, par cela seul et indépendamment de tout autre délit, elle est sous le coup de la disgrâce et de la damnation. A considérer son état actuel et réel, et nonobstant la bonté persistante de ses éléments essentiels, la nature est péché. Qu'on parle tant qu'on voudra des droits de Fhomme ; il en est deux qu'il ne faudrait point oublier. L'homme apporte en naissant le droit à l'enfer. Ce n'est que par Jésus-Christ qu'il peut revendiquer le droit à la résurrection et à la vie bienheureuse. Quant à replacer l'homme en dehors de Jésus-Christ, de façon à lui refaire un ordre de pure nature avec une fin purement naturelle et un droit à la béatitude naturelle, tous les efforts du naturalisme n'y parviendront jamais. On ne changera pas les plans primitifs du Tout-Puissant. Bien plutôt, au péché de son origine, l'homme de la pure nature ajoutera le péché actuel et personnel, puisqu'en fermant son oreille à la révélation et son cœur à la grâce divine, il se rendra coupable de la plus grave de toutes les fautes qui est le péché d'infidélité. Et alors par un juste jugement de Dieu, n'ayant pas voulu comprendre le degré d'honneur auquel il était appelé, il descendra au niveau des êtres sans raison, et, par plus d'un côté, il leur deviendra semblable (2). C'est de cette sorte d'hommes que l'apôtre saint Jude a parlé. Blasphémateurs des choses surnaturelles
(1) Joan. xvii, 6, 15, 16,
(2) Psal. xl vin, 13.
qu'Us ignorent et veulent systématiquement ignorer, ils se corrompent dans les choses naturelles qu'ils connaissent par un instinct animal plutôt que véritablement raisonnable... Nuées sans eau qui sont promenées au gré des vents, des vents des opinions et des vents des passions ; arbres d'automne, qui poussent des fleurs incapables de donner des fruits, arbres doublement morts, et quant à la vie de la foi et quant à la vie de la raison, arbres déracinés et destinés au feu ; étoiles errantes auxquelles une tempête noire et ténébreuse est réservée pour V éternité (1). Cela demeure donc établi : il n'y a pas de refuge pour la nature en dehors de Jésus-Christ. « Il faut choisir entre les deux, dît le martyr saint Ignace : ou le courroux éternel de Dieu dans l'autre vie, ou sa grâce dans la vie présente: Vnum igitur e duobus; aut futura timenda est ira, autpœsens diligenda gratia (Epist. ad Ephes) (2). »
(1) Hiautem quœcumque quidem ignorant, blasphémant ; quœcumque autem naturaliter, tanquam muta animalia, norunt, in his corrumpuntur. . . Nubes sine aqua, quœ a ventis circumferuntur ; arbores autumnales, infructuosœ, bis mortuœ, eradicatœ ;... sidéra errantia, qui" bus procella tenebrarum servata est in œternum. Jud. 10, 12, 15.
. (2) Troisième instruction synodale, etc., p. 153-155.