‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 22 sur 78 · VÉRITABLE DU DROIT · texte numérisé non relu

VÉRITABLE DU DROIT

A le prendre dans un sens rigoureux, le droit n'est autre chose qu'un pouvoir moral inviolable : c'est un pouvoir, car il réside dans la faculté de faire ou d'obtenir telle chose ; c'est un pouvoir moral, car il a son origine dans la raison qui préside à l'ordre des mœurs ; c'est un pouvoir moral inviolable, puisqu'il veut être respecté d'autrui. Ce dernier élément, l'inviolabilité, est comme la différence spécifique du droit, c'est elle qui le constitue dans son être propre et le distingue d'un pouvoir qui ne serait que moral sans être juridique. Yous dites par exemple: J'ai le droit de bâtir en cet endroit; j'ai le droit de disposer de

mon bien ; j'ai le droit d'être obéi par mes enfants. Par ce langage vous voulez dire que ces choses vous sont permises non pas tellement quellement, mais de manière que personne ne puisse vous faire obstacle sans se rendre par là même coupable, et susceptible d'être physiquement réprimé. Ceci revient à dire que votre faculté est sacrée, intangible, placée sous la protection d'un commun Seigneur, emportant obligation de conscience, si bien que le reste des hommes est tenu de s'y conformer comme à la règle dernière de ses actes. Ce commun Seigneur est Dieu; car seul Dieu peut agir sur la conscience et la délier ou la lier relativement à certaines actions et à certains objets. Le droit renferme donc l'idée de Dieu, et de Dieu non pas isolé et séparé de nous, circa cardines cœli arribulans nec nostra considerans, mais de Dieu Providence, de Dieu geuvernement, portant des lois précises qui engendrent des liens précis, et des obligations concrètes.- Cette idée de Dieu étant donc bannie de la société, il faut bien que le droit s'allanguisse et meure socialement, parce que la base, la racine à laquelle il empruntait sa force et sa vigueur lui fait défaut.

Or c'est ce qui arrive dans la société séparée de l'Eglise et réduite aux seuls termes de la pure nature. Une société pareille, faisant abstraction de la religion, fait abstraction des liens moraux qui unissent l'homme à Dieu, la religion nous relie à un seul Dieu tout puissant (1), et par conséquent fait abstraction de Dieu même, en tant qu'il est en rapport avec nous. De là cette dénomination de société athée et de gouvernement athée qui plaît tant aux fauteurs du progrès moderne. Ils disent: l'Etat ne doit pas avoir d'autre religion que la justice ; et ils ne s'aperçoi-

(1) Religat nos religio uni omnipotent i Deo. S. Aug. de vera Relig. 1. x, c. II.

vent pas dans leur illusion que ce qu'ils prétendent est absurde, car l'idée de Dieu étant écartée le fondement du droit et partant de la justice est renversé.

Ce n'est pas, direz-vous, dans le sens d'une complète abstraction de Dieu, qu'il faut entendre l'Etat séparé de l'Eglise, mais uniquement dans le sens d'une abstraction partielle : on ne veut pas d'un Dieu révélé ni d'une religion surnaturelle. Le Dieu de la nature, le Dieu qui se manifeste à nous par le spectacle de l'univers et nous parle au moyen de la raison, ce Dieu est conservé par cette sorte de société et c'est sur lui qu'elle appuie le droit et la justice, règles de son gouvernement.

Et telle est l'une des habituelles contradictions dans lesquelles l'erreur est forcée de tomber. L'Etat rejette la religion qui lui est imposée par Dieu, et en même temps il s'en fait une à sa guise. D'abord il pose un principe général : FEtat doit faire abstraction de la religion ; et puis, épouvanté de la conséquence que la logique en tire, il fait de ce principe deux moitiés, garde l'une et rejette l'autre. Et voilà le jeu de ces hommes qui pourtant se donnent pour modérés. Mais d'abord qui vous donne le droit de faire ces coupures et de vous arrêter à moitié chemin ? S'il vous faut faire abstraction du Dieu révélé, pourquoi pas encore du Dieu de nature? La liberté de conscience que vous mettez en avant pour justifier ce premier pas, ne vous force-t-elle pas à faire aussi le second? Mais alors, dites-vous, la société ne pourra plus se soutenir. Et vous voulez qu'elle se soutienne sur une contradiction? Et vous voulez la maintenir au rebours de la raison, après avoir proclamé qua la raison est la seule règle à suivre? En second lieu nous vous demanderons si la notion de Dieu que vous voulez maintenir dans la société., est la notion du vrai Dieu, personnel et concret, ou bien la notion d'un Dieu quelconque conçu par abstraction,

par exemple, sous l'idée d'Être suprême comme voulait Robespierre. Si c'est la notion du vrai Dieu, le vrai Dieu c'est le Dieu de la révélation, c'est le Dieu qui élève l'ordre naturel à l'ordre surnaturel, c'est le Dieu qui a fondé l'Eglise pour en former son royaume ici-bas, royaume dont fassent partie et les individus et les nations. Ne voulant pas faire abstraction de lui, vous ne pouvez pas faire abstraction de la révélation, de Tordre surnaturel, de l'Eglise telle qu'elle a été établie de Dieu par son Christ et telle qu'elle a été jusqu'ici reconnue parle monde civilisé. Et vous contenteriez-vous d'un Dieu quelconque, d'un Être suprême quel qu'il soit, que vous n'auriez rien conclu. Car les matérialistes vous diront que cet être premier c'est la matière improduite, se développant et montant d'elle-même par tous les degrés de l'être; et les panthéistes couvrant la même idée de leurs expressions soutiendront que cet être premier c'est la réalité absolue, ou si vous l'aimez mieux, c'est l'idée se concrétisant et se développant par degré dans tous les règnes de la nature jusqu'à se manifester dans l'homme sous la forme personnelle et avec conscience d'elle-même. Ainsi toute subsistance et toute action étant réduites au développement fatal d'une unité primitive, tout concept de liberté et de moralité, conséquemment de droit et de justice, en arrive à s'évaporer et à s'évanouir comme l'écume des mers. Direz-vous que ces théories sont les délires d'un esprit malade et que l'Etat saura bien les rejeter? Mais s'étant séparé de la colonne de la vérité qui est l'Eglise, à quel titre pourra-t-il enseigner et corriger les philosophes? Dirat-il qu'il en sait plus qu'eux? Prétention ridicule qui ne mérite d'autre réfutation que le mépris. Recourra-t-il, comme à son refuge suprême, au sens commun? Mais d'abord le sens commun n'a pas d'organe authentique et socialement reconnu; et certainement l'Etat ne peut de lui-même s'arroger cet office. Ensuite les philosophes ré-

pondraient que le sens commun doit relever de la science qui en est l'explication réflexe et rationnelle.

Du reste, quand encore l'Etat pourrait sauver, et effectivement sauverait même l'idée de Dieu sans le secours de l'Eglise, qu'en résulterait- il par rapport au droit social? Tout au plus la conservation de son idée abstraite et indéterminée, sans corps réel et sans rien de concret ni d'efficace. En effet, (pour descendre à l'application pratique de la détermination spéciale de cette idée générique dans chacun des ordres de l'acte humain,) le communiste vous dira : l'abolition de la famille et de la propriété est un droit de l'homme , le sansimonien : servir librement toute passion est un droit de l'homme, et le socialiste anarchique : c'est un droit de l'homme de supprimer non-seulement les monarchies, mais les constitutions, et en général toute idée de gouvernement. Ils appuieront, si vous le voulez, chacun leur déclaration sur l'idée de Dieu personnel et sur les éternels décrets de sa volonté législative. Que fera l'Etat en présence de ces doctrines juridiques qui veulent conserver le droit, mais qui l'entendent à leur manière? Les proscrira-t-il? Mais ce serait par trop ridicule de voir l'Etat se transformer en congrégation de l'Index, et s'arroger l'autorité d'un Pontife. Trêve donc aux illusions. La société humaine a besoin de l'idée concrète et non pas abstraite du droit, c'est-à-dire du droit spécifique et non pas générique, du droit considéré dans ses applications particulières aux rapports des hommes ; et l'Etat séparé de l'Eglise n'a pas assez de force pour le déterminer et le maintenir sous cette forme.

Cette vérité est plus manifeste encore, si l'on entend le droit dans un sens plus large comme embrassant à la fois et les facultés morales et les obligations morales, ou bien comme exprimant en général les lois régulatrices des mœurs. L'histoire suffit sans le raisonnement pour

comprendre ce que peut en pareille chose l'Etat séparé de la révélation et d'une autorité divinement instituée qui le soutienne. Voyez la société païenne. Malgré qu'elle ne fît pas abstraction de Dieu, qu'elle fît au contraire de la religion sa principale base, elle ne put sauver longtemps la morale dans ses prescriptions même les plus obvies et elle se précipita de corruption en corruption jusqu'à ce fond de pourriture où le christianisme la trouva. Les sages eux-mêmes qui en formaient la partie la plus éclairée et en étaient comme les maîtres, se traînèrent dans les erreurs les plus monstrueuses et la plus abominable fange. Qu'on se rappelle ce qu'en écrit saint Paul dans son épître aux Romains. « Ayant connu Dieu, ils ne le glorifièrent pas comme tel et ne lui rendirent point grâce, mais ils s'évanouirent dans leurs propres pensées et leur cœur insensé s'obscurcit : se disant sages ils devinrent fous. Et la gloire de l'adoration qui appartient au Dieu incorruptible, ils la transférèrent à des simulacres d'hommes corruptibles, d'oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles. C'est pourquoi Dieu les a livrés en proie aux désirs de leur cœur, à l'impureté, au point qu'ils se souillaient le corps les uns les autres... Pleins de toutes sortes d'iniquités, de malice, de fornication, de cupidité, de méchanceté; envieux, meurtriers, querelleurs, perfides, mauvais; détracteurs, calomniateurs, haïssant Dieu, outrageux, superbes, altiers, inventeurs de crimes, désobéissants à leurs parents, sans honneur, sans foi, sans pitié, sans cœur, tels en un mot que, tout en connaissant la justice de Dieu qui proclame dignes de mort ceux qui font ces choses, non-seulement ils les font, mais ils approuvent ceux qui les font (1). »

(1) Cum tognovissent Deum, non sicut Deum glorificaverunt aut grattas egerunt : sed evanuerunt in cogitationibus suis et obscuratum est insipiens cor eorum : dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt.

Ne vous parait-il pas qu'en nous dépeignant son siècle l'Apôtre nous dépeint en même temps le libéralisme moderne ? Voilà à quoi mène la pure nature, la société remise à la seule lumière de la raison, l'Etat privé des directions de la révélation. Vu la débilité de l'esprit humain , la fougue des désirs sensibles, la corruption innée par suite de la faute d'Adam, l'homme et en général la société, pour maintenir fermes non-seulement la pratique mais la connaissance même de la justice naturelle, a besoin d'avoir en son sein, reconnu et accepté, un code parfait relativement aux principes fondamentaux de l'action humaine et un juge suprême qui éclaircisse authentiquement les doutes et définisse les questions qui se présentent. C'est ce qui démontre la nécessité de la reconnaissance sociale et politique de l'Eglise ; car l'homme n'acceptera jamais ce code et ne se pliera jamais à ces décisions, s'ils ne lui sont pas imposés au nom de Dieu et par qui participe à l'infaillibilité divine. L'Eglise de Jésus-Christ seule a cette noble prérogative, donc elle est seule compétente et seule ayant puissance pour garder intacte dans le monde l'idée du droit et conséquemment de la justice. L'Etat peut y coopérer en se tenant uni à elle, parce que seulement alors il peut parler de ce qui concerne la doctrine et la morale, appuyé qu'il est sur les

Et mutaverunt gloriam incorruptibilis Dei, in similitudinem imaginis corruptibilis hominis et volucrum et quadrupedum et serpentium. Propter quod tradidit illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis a/fîciant corpora sua insemetipsis..,

Repletos omni iniquitate, malitia, fornicatione, avaritia,nequitia; pîenos invidia, homicidio, contentione, dolo, malignitate, susurrones, detractores, Deo odibiles, contumeliosos, superbos, elatos, inventores malorum, parentibus non obedientes, insipientes, incompositos , sine affectione. absque fœdere, sine miser ic or dia; qui cum justitiam Dei cognovissent, non intellexerunt quoniam qui talia agunt digni sunt morte, et non solum qui ea faciunt, sed etiam qui consentiunt facientibus. I, 21- 25,29-32.

enseignements et l'infaillibilité de cette Eglise : dans ses lois le prince parlera comme avec l'autorité d'un Pape, le Sénat comme avec l'autorité d'un Concile. Mais tous deux séparés de l'Eglise demeurent ce qu'ils sont par eux-mêmes, c'est-à-dire des hommes égaux entre eux, et partant incompétents pour imposer leurs propres principes à la conscience d'autrui.

Ce n'est pas sans étonnement que nous avons vuM. Thiers, dans un discours récent, après avoir établi que la société ne peut subsister sans les idées fondamentales du juste et de l'honnête, en déduire non pas Palliance de l'Eglise et de l'Etat, ce qu'il aurait dû logiquement faire, mais la liberté de conscience. Il avait dit : « Aucune société humaine n'est possible sans quelques idées morales fortement arrêtées. Ces idées reposent principalement sur la notion claire et distincte du bien et du mal, de la profonde différence qui les sépare, et de la préférence décidée que nous devons à l'un sur l'autre. Si ces idées ne sont pas profondément enracinées dans les âmes, toute société humaine est impossible.

« Il faut que ces idées aient sur les esprits l'autorité de la vérité évidente par elle-même, sur les cœurs l'empire de l'instinct qui nous fait agir presque à notre insu, à ce point, non pas que le mal soit impossible, non, mais à ce point que l'honnête homme qui s'est laissé entraîner au mal, conservant présente à son esprit l'idée du bien comme un reproche, rougisse de lui-même devant luimême, et forme la résolution de revenir au bien pour ne plus s'en écarter jamais.

« Mais pour que ces idées aient cet empire, il leur faut une certaine origine. Si on ne les fait reposer que sur l'utilité sociale, le voisinage des intérêts humains les rend souvent suspectes ; il en est tout autrement si les peuples sont convaincus que cet ordre admirable qui règne dans l'univers et que nous allons contempler quelquefois dans

les palais élevés à la science, que cet ordre admirable est la pensée, la volonté d'une intelligence supérieure qui est à l'intelligence de Fhomme ce que l'immensité de l'univers est à ces œuvres belles mais périssables qu'on appelle le Parthénon et Saint-Pierre.

* S'il en est ainsi, oh ! alors, le bien nous apparaît comme une portion de cet ordre admirable, la portion qui nous concerne, celle à laquelle nous sommes appelés à coopérer ; et l'honnête homme qui fait le bien doit s'élever à cette intelligence supérieure, comprendre ses desseins, y concourir par ses sacrifices, et l'idée du bien retrouve alors sa grandeur, sa dignité, et, permettez-moi ce mot, sa beauté idéale (1). »

On s'attendrait à voir un esprit si lucide conclure de là que la société, pour maintenir saines et sauves ces idées, les accepter et les révérer comme imposées par une autorité supérieure, doit demeurer sous l'influence et le magistère de celui qui seul a le pouvoir de parler en son nom. Pas du tout. Il en conclut au contraire que, relativement aux croyances religieuses, la société doit s'abandonner à elle-même : « Eh bien ces nobles idées, dit-il, ces idées nécessaires, quiconque contribue à les inculquer dans les âmes, que se soit le philosophe au nom de la raison humaine, le prêtre catholique au nom de l'unité de la foi, le ministre protestant au nom du libre examen, l'israélite au nom de Moïse, tous sont les bienfaiteurs de la société et le législateur éclairé doit les regarder comme ses coopérateurs les plus utiles, et il doit s'appliquer à leur assurer à tous une position sûre, paisible, également respectée. Et s'il ne distingue pas entre eux, ce n'est pas qu'il soit indifférent au faux et au vrai, qu'il soit sans foi. Non, le législateur a sa foi, il peut être philosophe, catho-

(1) Le Moniteur universel, vendredi 14 avril 1865, p. 450.

lique, protestant, israélite, peu importe ! sa foi, il la garde pour le foyer domestique, ici, il n'apporte qu'une religion, celle de la justice (1). »

Mais, cher monsieur, vous venez de dire que ces idées morales ne peuvent se maintenir si elles n'ont aucune autorité sur les esprits, et qu'elles ne peuvent avoir d'autorité sur les esprits si elles n'ont une origine supérieure à l'homme. Or le philosophe qui parle au nom de la raison, vous semble-t-il parler au nom de cette autorité ? La raison serait-elle supérieure à l'âme humaine dont elle est une faculté et une émanation ? Admettez-vous donc la raison impersonnelle de Cousin qui se révèle en chacun et se distingue néanmoins de tous ? Pour parler à la raison humaine au nom d'une autorité supérieure, il faut lui parler au nom de la raison divine. Or la société voudraitelle reconnaître au philosophe ce mandat ? Et à supposer qu'elle le veuille, lequel de vos philosophes reconnaîtrat-elle ? Sera-ce Jules Simon ? Cousin ? Proudhon ? Dites-en autant, proportion gardée, du pasteur protestant et du juif. Le pasteur protestant, dès qu'il parle au nom du libre examen, se rend ridicule, s'il enseigne quoi que ce soit de déterminé. Il doit exhorter le peuple au libre examen, encore que de ce libre examen doive sortir la morale des Mormons ouïe droit public des Communistes. Le juif qui parle au nom de Moïse paraît être dans de meilleures conditions. Mais qui lui a donné sa mission ? Et comment la société saura-t-elle qu'en lisant Moïse, il ne se trompe ni ne s'égare ? Vous dites très-bien : que la religion d'Etat soit la religion de la justice. Mais comment l'Etat s'y prendra-t-il pour promulguer au nom d'une autorité supérieure, pour faire accepter par la société les principes fondamentaux de la justice ? Sera-t-il plus que le philosophe ou

(1) Ibid.

le rabbin ? Restez donc convaincu que pour asseoir au sein des peuples avec une autorité supérieure les principes de la morale et de la justice, ni l'Etat, ni le philosophe, ni le ministre protestant, ni le juif même parlant au nom de son Moïse, ne suffisent ; il faut l'Eglise catholique. Elle seule, reconnue pour organe infaillible de la parole divine, peut parler en son nom, et fonder parmi les nations, avec une autorité supérieure à l'homme, la morale et la justice.

§ II

l'idée du droit étant altérée dans la société, la force prend necessairement sa place.

A vrai dire cette proposition n'a pas besoin de preuve, car elle n'est qu'une conséquence immédiate de la proposition précédente. Et en effet, le droit écarté, ce n'est que par la force que la société peut se maintenir. Quel autre principe que la force pourriez-vous indiquer ? La société est une réunion d'hommes qui tendent à une même fin. La multitude est la partie matérielle, qui lui fournit comme le sujet; l'acte ou la forme, qui la constitue dans son entité propre, est l'union réciproque produite par un principe unificateur qui se nomme l'autorité. Multitude et autorité, voilà les deux éléments ou les deux facteurs de la vie sociale qui tend au bien commun par l'action harmonique des membres. Or comment l'autorité produit-elle dans les multiples parties de ce corps cette union et cette concorde de mouvement ? Par la force du droit. C'est le droit qui lui fournit le titre en vertu duquel elle peut s'offrir comme principe unificateur et moteur; c'est le

droit qui crée en elle la vertu unitive et motrice de l'action sociale. C'est pourquoi la société civile a été justement définie par le grand orateur et publiciste romain : une réunion d'hommes constituée en société par le droit, eœtum hominum jure sociatum. La raison en est que le droit seul est capable de transformer le commandement d'autrui en principe moteur d'êtres raisonnables, parce que le droit, ce n'est pas autre chose que le vrai au point de vue pratique, et que le vrai seul par son unité a la force d'unir entre elles les intelligences, et par conséquent les volontés qui commandant Pacte extérieur.

Le droit étant donc écarté que reste-t-il? D'une part la multitude avec son besoin d'être poussée aune action unique; d'autre part l'autorité sans influence sur le principe générateur interne de cette unité. Il faut donc, ou que toute action sociale cesse et que la multitude elle-même se désagrégeant se résolve dans les individus qui la composent, ou que l'autorité intervienne comme simple impulsion extérieure s'assujettissant par sa supériorité les forces exécutrices des membres en produisant entre elles une harmonie qui ne sera plus qu'effective. En d'autres termes, il faut ou que la société se dissolve, ou que la force prenne la place du droit, pour maintenir la communauté dans son être propre et faire qu'il y ait harmonie dans ses actes.

Cette substitution qui est contraire à la nature d'un être raisonnable peut être envisagée sous trois aspects. Premièrement par rapport à l'existence même de l'autorité. L'autorité est telle en vertu du droit qui la rend légitime et force les sujets à suivre ses commandements. L'idée du droit étant donc obscurcie, le titre qui fait que l'autorité domine et exige l'obéissance vient à s'obscurcir. Elle apparaît comme une force qui s'impose par soi à d'autres forces inférieures et qui ne vaut que selon sa mesure et la mesure de puissance que l'inertie d'autrui consent à lui reconnaître. D'où deux désordres : l'un qui

est un perpétuel antagonisme entre les gouvernants et les gouvernés, avec une perpétuelle tendance à la révolte ; l'autre qui est une rage fébrile dans chacun pour s'emparer de l'autorité et saisir le timon des affaires. Les sujets tendent à la révolte parce que la force qui n'est pas accompagnée du droit répugne fortement à l'homme; et toute forte répugnance produit nécessairement une réaction dans le sujet. Tous ont la rage du pouvoir, parce que la force en soi est un titre qui appartient à tous, et qu'elle devient prépondérante en celui qui sait mieux l'accroître et l'employer.

On peut deuxièmement considérer la substitution de la force au droit sous le rapport de l'exercice de l'autorité. L'idée du droit étant obscurcie, il ne reste plus pour régir les peuples que la libre volonté du gouvernant.

Sic volo, sicjubeo, stat pro ratione voluntas,

telle sera la forme de la loi. La moralité de l'action sociale en vient à se confondre avec la pure légalité. La loi a été discutée, votée, promulguée, cela suffît et il ne faut pas chercher d'autre raison pour la justifier. C'est précisément ce que disait naguère au Conseil . d'Etat M. Langlais à propos des articles organiques, et le Conseil d'Etat n'eut rien à répliquer; la logique le lui [défendait. En effet, Dieu parlant par son Eglise étant écarté, il ne reste plus que l'homme, et la volonté de l'homme devient, dans la société, pour les êtres dégradés qui la composent, la norme suprême des actes.

Enfin on peut envisager cette substitution par rapport à l'action même des membres de la société ; l'idée du droit et de la morale étant obscurcie, d'une part la tendance à mal faire croît en eux, et d'autre part il n'y a plus d'autre principe pour les retenir que la peur du châtiment. La coaction matérielle devient donc en ce cas l'unique frein au débordement des crimes. En d'autres termes

la protection de la société demeure confiée à la seule force matérielle.

Nous avons en Italie plus qu'un échantillon de ces belles choses, depuis que la révolution l'a régénérée en y implantant Vordre moral que peut donner le naturalisme politique. L'autorité avilie et publiquement menacée de très-prochaine destruction ; les peuples contenus à la pointe des baïonnettes et dans les filets d'une questure de beaucoup plus soupçonneuse et gênante que les polices anciennes des gouvernements absolus ; un amour effréné des emplois, de l'argent, des portefeuilles, chacun cherchant à jeter bas ses rivaux et à empoigner les rênes de l'Etat ; une incroyable impudence à faire des lois à la légère sans nul souci de la religion, de l'honnêteté des mœurs, des droits acquis, des intérêts individuels Ou domestiques ; et avec cela un accroissement de crimes en proportion effroyable , comme on peut le constater par les statistiques publiées, et une liste comparativement énorme de déportations, d'emprisonnements, d'exécutions sommaires qui faisant moins d'éclat frappent de plus d'épouvante; d'une part des maisons publiques remplaçant les monastères fermés, d'autre part à la place des églises et des couvents supprimés, les prisons et les bagnes multipliés ; sous l'empire de la peur, la signification des mots changée, le bien appelé mal et le mal appelé bien ; la trahison, la fraude, le parjure qualifiés de vertu civique ; et les multitudes lâchées à mal faire : voilà une courte et pâle esquisse des béatitudes que nous a values le nouveau système de la séparation de l'Etat et de Dieu et de l'Eglise, béatitudes qui iront toujours grandissant à mesure que le système s'assiéra davantage et sera à même de déployer plus librement ses forces natives, pour la consolation des sots qui en attendaient des fruits de salut.

§ III

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