DES FAITS ACCOMPLIS
Dans une société où s'est affaiblie l'évidence publique du droit, le premier pas à faire est de chercher un autre principe moral qui puisse lui être substitué : principe moral d'ailleurs qui vise directement l'intelligence, puisque c'est de l'intelligence que part originairement l'action humaine. Mais où trouver un tel principe? L'autorité de l'Eglise étant mise de côté au nom de la liberté de conscience, il faut laisser à chacun la liberté de sa propre pensée. Or la pensée d'un chacun est variée, car à l'exception des vérités les plus universelles qui dans leur abstraction n'ont aucune influence prochaine sur les cas particuliers dont la vie sociale est composée, dans tout le reste, quot capita, tôt sentenliœ. Bien plus, en ce qui regarde la pratique, les vérités même les plus générales et les mieux connues ne sont pas assurées d'être maintenues quand elles sont abandonnées au jugement individuel. Se rapportant à l'intérêt privé individuel et heurtant chacun dans ses passions déréglées, elles sont sujettes à l'action du sentiment, lequel réagissant sur l'intelligence les couvre d'obscurité et les renverse. TJnusquisque judicat prout affectus est. Cet aphorisme d'Aristote vaut non-seulement pour les applications concrètes, mais aussi pour les principes dont elles dépendent, quand le vrai contredit des passions indomptées. De là vient ce que nous voyons souvent : la mise en doute et même la négation effrontée des axiomes les plus incontestables relatifs aux destinées humaines, aux fondements sociaux
ou domestiques, à la prédominance de la raison sur les sens.
Cela posé, comment faire, dans cet affranchissement des intelligences, pour constituer un principe d'harmonie qui unisse les esprits dans une seule pensée et meuve par là les volontés à une action cou sonnante? La multitude, négation de l'unité, ne peut certainement la produire, de même que les ténèbres ne peuvent produire la lumière, ni la matière pure le sentiment ou la vie. Or voici la grande découverte de la sagesse moderne : au droit éclairci et mis hors de doute par une autorité divine, on substitue l'opinion publique. L'opinion publique est la pensée de la majorité, ou du plus grand nombre ; qu'elle devienne donc la norme suprême de l'action et de la moralité sociale. Nous disons de la moralité sociale parce qu'il ne s'agit pas ici de déterminations purement politiques relativement à des intérêts d'ordre matériel pur, pour lesquelles l'opinion publique peut avoir de la valeur en tant que la minorité, dans l'intérêt de la paix, en accepte la décision, sacrifiant, si besoin est, son propre avantage à l'avantage de la majorité. Mais il est question de vérités morales et juridiques qui forment comme la base de la vie sociale et humaine et d'où l'on aurait banni l'autorité de l'Eglise. Le naturalisme politique entend que sur ces vérités-là mêmes règne en maîtresse et en reine l'opinion publique affranchie, c'est la phrase du Pape, de tout droit humain et divin quelconque.
Or nous le demandons, dans cette théorie, suppose-t-on que l'opinion publique exprime nécessairement la vérité, ou qu'elle représente indifféremment la vérité comme Terreur? La première supposition est manifestement une absurdité, car combien d'opinions publiques qui étaient celles non-seulement de la majorité, mais même de l'unanimité, ont été reconnues pour être fausses! Youlez-vous en fait d'opinion quelque chose de plus public que celle
d'un peuple entier qui devant le prétoire de Pilate pousse un cri de mort contre le saint par excellence : Crucifïgatur? Direz -vous donc qu'elle rencontra juste? Mais, sans cela, les défenseurs de cette théorie ne soutiennent-ils pas qu'il faut en finir avecles doctrines du moyen-âge? Et par là ne condamnent-ils pas comme fausse l'opinion publique d'un monde entier, professée pendant des siècles ? Donc sans recourir aux raisonnements, le fait notoire, ia confession même des adversaires prouve clairement que ce n'est pas la première, mais la seconde partie de la disjonctive proposée qu'il faut admettre. S'il en est ainsi, quoi de plus absurde alors que d'établir, pour loi suprême de l'action humaine sociale, une règle (et ses défenseurs mêmes l'avouent) qui est faillible et qui a failli en plus d'un cas?
Nous ne disons pas que la règle des actes humains ne puisse être extrinsèque à l'individu. Celui qui sait raisonner doit reconnaître au contraire que le critérium souverain du bien et du mal est extrinsèque à l'homme. Car ce critérium c'est la raison éternelle de Dieu, distincte assurément de la raison humaine. Et encore que cette raison éternelle dans les choses qui ne dépassent pas les limites de la nature, nous manifeste ses données, moyennant le droit usage de la raison, néanmoins cette manifestation elle-même serait sujette à toutes les altérations des intelligences particulières, sans le soutien authentique et le ferme appui d'un tribunal externe et visible, re qui a lieu surtout quand on considère non pas tel ou tel individu , mais la société humaine en général. Car c'est folie de vouloir que tous par eux-mêmes découvrent et discutent en rigueur de logique la convenance ou la disconvenance des différentes actions humaines avec Tordre naturel. Prétendriez-vous convertir un peuple entier en une académie de philosophes? Et en vinssiez-vous même à ce prodige, que d'erreurs et d'absurdités n'ont pas
admises et soutenues les philosophes eux-mêmes ? Donc dans l'ordre même naturel, pour que les lois de moralité et de justice se maintiennent pures et solides, il faut un tribunal extrinsèque à chaque intelligence , auquel appartienne le jugement définitif. Mais pour que ce tribunal soit un critérium en conformité avec la nature humaine, il faut que son autorité s'identifie avec la vérité. La raison en est très-claire, car ce n'est qu'à la vérité que l'intelligence peut adhérer , conformément à sa nature. Et telle est la sagesse du plan de Dieu instituant l'Eglise maîtresse non-seulement du dogme surnaturel, mais aussi des principes de la morale et du droit naturel. Par elle se trouve établie la base et la colonne immuable de la vérité, coiumna et firm,amentum veritatis, suivant la phrase sublime de l'apôtre. A nous assujettir à elle, nous ne nous assujettissons qu'à la vérité, laquelle est en Dieu par essence, dans l'Eglise par participation de Dieu.
On ne peut pas dire la même chose de l'opinion publique à laquelle Dieu n'a ni promis son assistance ni communiqué sa propre infaillibilité. Vouloir donc qu'elle se substitue à l'Eglise dans le gouvernement des esprits est une prétention insensée. Pour ce faire, il faudrait consacrer cette formule : l'opinion publique n'est la vérité ni en essence ni par participation, néanmoins l'intelligence qui ne peut se conformer qu'à la vérité doit se conformer à elle. Or cette formule est simplement une folio.
Afin d'y échapper, voici ce qu'il faudrait dire : ce n'est pas nécessaire que l'intelligence soit en conformité avec l'opinion publique. Libre à l'intelligence d'être en désaccord avec elle , pourvu que la parole et l'action lui soient conformes. Mais ainsi entendue cette théorie ne peut aboutir qu'au plus effroyable despotisme, parce qu'alors elle met l'homme en violente contradiction avec lui-même, exigeant qu'il parle et agisse contrairement à ce qu'il pense et à ce qu'il veut. Et voilà ce qu'il faux dire de l'opi-
nion publique considérée comme être réel. Mais l'envisage-t-on telle qu'elle est ordinairement, c'est-à-dire un être fictif, que devons-nous en penser? Qui représente l'opinion publique? C'est généralement le journalisme fortifié, si besoin est, par les manifestations de la rue. Or nous savons ce que vaut le premier et comment se forment les secondes. Une tourbe de scribes sans pudeur, disposés à se vendre au plus offrant, tel est le journalisme. Le rebut des villes, acheté quelquefois pour quelques deniers, ayant à sa tête quelque vagabond, poussé par la haine ou la cupidité, mais toujours par une passion mauvaise, telle est la manifestation de la volonté populaire. Donc l'opinion publique qui, où elle subsisterait et serait librement formée, se traduirait par le despotisme, étant le plus souvent feinte ou formée par tromperie, se réduit à l'oppression qu'un petit nombre d'audacieux et de méchants font peser sur la nation entière. Dans l'un et l'autre cas c'est l'abus et la violence.
Mais le naturalisme politique ne s'épouvante pas de ces conséquences ; bien plus, affranchi de toute pudeur il n'hésite pas à confondre le droit même avec la force : c'est là le dernier degré de dépravation auquel il peut réduire une société : c'est la théorie des faits accomplis. Un fait dans la société, par cela même qu'il est accompli, est légitime. C'est au fond ce que doivent dire ses défenseurs. Car s'ils disaient qu'un fait peut être injuste et conséquemment mériter d'être aboli et que ce n'est qu'en vertu d'un principe moral qu'il est susceptible d'être légitimé, ils n'avanceraient là qu'une doctrine ancienne appartenant au vieux droit. Pour que leur théorie soit un véritable fruit du progrès moderne, il faut que le fait social soit légitime par lui-même. Or un fait par lui-même qu'est-il? Le résultat d'un effort, l'effet d'une force qui prévaut. Donc s'il est légitime en tant que fait, il faut dire que la force en tant que force est un droit, bien plus un
principe de droit. L'unique chose exigée, c'est que, en cas d'obstacle, elle sorte victorieuse du conflit, de manière que de deux contendants, celui-là a raison qui est le plus robuste et réussit à jeter bas son adversaire.
Ainsi en est-il. Et partout ces fauteurs du naturalisme politique n'ont pas honte de défendre, ainsi qu'ils disent, la moralité du succès. Ils ne font pas difficulté de la proclamer même du haut des chaires d'Université et d'en faire un principe philosophique. Ecoutez Victor Cousin : « J'ai absous, dit-il, la victoire comme nécessaire et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot, j'entreprends de démontrer la moralité du succès. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sorte de sympathie sentimentale nous entraîne vers le vaincu. J'espère avoir démontré que puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut aller plus loin : il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être, il faut prouver que le vainqueur non-seulement sert la civilisation, mais qu'il est meilleur et plus moral et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. S'il n'en était pas ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible (1). »
Si ces idées triomphent, c'en est fait de tout principe d'honnêteté et de justice dans le monde : la société n'est plus qu'un ramassis de brigands, un troupeau de bêtes féroces (2). Et voilà l'aboutissement du naturalisme poli-
(1) Introduction à l'Histoire de la Philosophie, leçon ix.
(2) Remota justitia quid aliud sunt régna nisi publica latrocinia f S. Aug.
tique : la négation de la société comme institution morale et juridique par suite de la substitution de la force physique donnée comme règle unique du mien et du tien. N'est-ce pas là un juste châtiment de la révolte de la société contre celui que Dieu a établi Chef et Docteur des peuples! (1)
(1) Dedi te in ducem et prœceptorem gentibus. lsaïe ly, 4.