POLITIQUE
A qui étudie l'histoire et les origines des peuples un fait très-lumineux saute immédiatement aux yeux, c'est l'antiquité et l'universalité du régime monarchique. Les premiers gouvernements à paraître dans les annales du monde sont des gouvernements de rois. Que vous consultiez la Bible ou les écrivains profanes, vous voyez cette vérité attestée avec un merveilleux accord. Abraham descend-il en Chanaan, il y trouve des rois ; passe-t-il en Egypte, il y est accueilli par un roi; en vient-il aux mains avec les troupes confédérées des peuples de Sennaar, du Pont, d'Elam, des Nations, il trouve à leur tête des rois (1). Ce sont des rois qui régissent les peuples chantés par le plus ancien poète païen (2) ; par des rois sont gouvernées les nations que mentionne et dépeint le père de l'histoire profane (3).
L'explication d'un phénomène si ancien et si général, vous ne pouvez raisonnablement la trouver dans la variété des circonstances locales. Vous devez nécessai-
(1) Gen. xn et suiv.
(2) Homère. Iliade, Odyssée,
(3) Hérodote. Histoires.
rement la chercher dans quelque fait antique, universel et lié à la nature de l'homme qui est un être essentiellement intelligent et moral. Et ce fait paraît être uniquement l'idée que ces esprits simples mais forts se formèrent de l'origine et de la fin du pouvoir civil. Dans son évolution primitive, la société naissait de la famille : on comprit donc qu'il ne devait y avoir qu'un seul chef comme dans la famille il n'y avait qu'un seul chef naturel. L'idée de Dieu et d a sa providence était très-sentie dans les premiers temps : le gouvernement terrestre se forma donc sur le type du gouvernement divin, et conséquemment, Dieu étant un, on crut qu'il ne devait y avoir aussi qu'un seul prince. De là cette parole d'Ulysse reçue comme un axiome : « Le gouvernement du grand nombre n'est pas don : qu'il n'y ait donc qu'un seul prince (1). »
Ce n'est qi*e plus tard qu'on voit apparaître les gouvernements aristocratiques ou démocratiqnes, quand, plus éloigné de son berceau, l'homme eut oublié l'origine première du pouvoir civil, et que le concept de l'unité de Dieu se fut obscurci de beaucoup, grâce aux erreurs de plus en plus croissantes du polythéisme. Dans la Grèce en particulier, observe Millier (2), ces formes de gouvernement populaire ne s'introduisirent qu'après que les peuples eurent perdu l'amour de l'ordre, quand, par suite de l'absence des princes si longtemps occupés à la guerre de Troie, les esprits se prirent à former des projets de trouble et à se partager en factions ennemies : ces factions révoltées, avec le temps, renversèrent les monarchies. Tant que l'homme persévéra dans l'antique et pure simplicité, ou que tombé dans l'ignorance et la barbarie, il se tint néanmoins éloigné de la corruption, c'est la
(1) Jliade, Lu, v.204.
(2) Histoire universelle, 1. 1, n. xm.
forme monarchique qui prévalut partout. Ainsi en Asie et dans les parties moins incultes de l'Europe, la scène historique s'ouvre avec des rois, et les barbares du Nord apparaissent pour la première fois gouvernés monarchiquement. Les peuples de l'intérieur de l'Afrique ou des contrées moins sauvages de l'Amérique présentent le même phénomène. Néanmoins, si l'on observe attentivement la forme de ces antiques monarchies, on s'apercevra aisément que tout absolues qu'elles fussent du côté du sujet, n'étant pas limitées par des assemblées populaires, elles ne l'étaient pas du côté du principe générateur du pouvoir. On regardait ce pouvoir comme lié à une loi supérieure, la loi éternelle de Dieu, et partant contrôlé par ceux qui étaient les dépositaires et les gardiens de cette loi. Dans le principe, c'étaient les pères de famille euxmêmes chargés du maintien de la révélation primitive, qui prêtèrent au prince cette assistance. Dans la suite cet office fut transporté au corps sacerdotal. Il ne faut pas croire que c'est seulement parmi le peuple hébreu que le prince par une disposition divine particulière dut recevoir cette direction qui lui interprétait et mettait sous ses yeux le code divin, comme base et règle de son administration (1). Ce fut la condition générale de tous les peuples. En Asie comme en Afrique et en Europe, près des nations les plus vantées, vous trouvez partout les
(1) Après s'être assis sur son trône, le roi transcrira pour son usage le Deutéronome de la Loi dans un volume , sur l'exemplaire qu'il recevra des prêtres de la tribu lévitique. Et il l'aura avec lui, et il le lira tous les jours de sa vie pour apprendre à craindre le Seigneur son Dieu et à garder ses paroles et ses prescriptions qui sont commandées dans la Loi. Postquam autem sederit in solio regni sui describat sibi Deuteronomium legis hujus in volumine, accipiens eocemplar a sacerdotibus leviticœ tribus. Et habebit secum legetque ïllud omnibus diebus vitœ suœ ut discat timere Dominum Deum suum, et custodire verba et cceremonias ejus quœ in lege prœcepta sunt. Deut. xvn, 18 ssq.
preuves de cette assistance prêtée au souverain par le sacerdoce. « Les Egyptiens, dit Frédéric Schlegel (1), étaient un peuple sacerdotal. Ce n'est pas qu'il ne se rencontrât parmi eux d'autres castes notablement tranchées, mais chez eux tout avait pour principe le sacerdoce ; en tout l'esprit, l'influence des prêtres prédominait. La même chose existait dans l'Inde... Dans notre Occident, ce caractère sacerdotal se remarque chez les Etrusques dans toute leur organisation sociale. Ce principe est pareillement visible aux premiers temps de l'histoire romaine ; seulement il avait pris une autre direction depuis que les patriciens eurent réussi à concentrer dans leurs mains les privilèges sacerdotaux et les pouvoirs suprêmes de juges et de chefs militaires. L'époque héroïque des Grec» fut également précédée d'une époque sacerdotale. »
Enfin avec le temps et l'abaissement des mœurs, cette influence fut confisquée par le corps des grands de l'Etat ; veillant à la conservation des lois fondamentales, ils les confondirent souvent avec les lois sacrées et leur donnèrent souvent une origine divine. Il y en eut des débris de conservés jusqu'aux temps des plus grandes splendeurs de la monarchie asiatique ; ainsi on lit que Darius voulant arracher Daniel au châtiment encouru par lui, les Satrapes lui représentèrent que le prince ne pouvait déroger à une loi déjà portée (2). Il en fut ainsi jusqu'à ce que le pouvoir civil s'affranchit tout à fait de l'influence religieuse ; mais il dégénéra lui-même bientôt en despotisme et devint un objet non plus de respect mais de crainte.
Il est donc vrai, l'histoire l'affirme: surtout aux époques de moindre corruption, quand résonnait encore l'écho de la révélation primitive et que la voix de la nature était
(1) Histoire de la littérature ancienne et moderne.
(2) Dan. vi, 15.
moins couverte par le bruit des passions, l'autorité monarchique apparut vénérable, et uniquement parce qu'elle était informée et vivifiée par la religion. Dépouiller cette autorité de l'influence de l'action religieuse, c'est la dépouiller de ce qui fait son honneur, sa stabilité et sa vie. « Nul doute, a dit Guizot dans son Histoire de la civilisation en Europe (l),que la force de laroyauté, cette puissance morale .qui est son vrai principe, ne réside point dans la volonté propre, personnelle de l'homme momentanément roi ; nul doute que les peuples en l'acceptant comme institution, les philosophes en la soutenant comme système, n'ont point cru, n'ont point voulu accepter l'empire de la volonté d'un homme, essentiellement étroite, arbitraire, capricieuse, ignorante. La royauté est autre chose que la volonté d'un homme, quoiqu'elle se présente sous cette forme. Elle est la personnification de la souveraineté de droit, de cette volonté essentiellement raisonnable, éclairée, juste, impartiale, étrangère et supérieure à toutes les volontés individuelles, et qui, à ce titre, a droit de les gouverner. Tel est le sens de la royauté dans l'esprit des peuples, tel est le motif de leur adhésion. »
Nous ne pouvons trop admirer la profondeur et la sagesse de ces observations. Mais encore faut-il en déduire des conséquences légitimes ; ce que ne fait pas l'auteur. L'autorité royale est révérée des peuples parce qu'ils la regardent comme une personnification d'un pouvoir plus haut, d'une volonté essentiellement raisonnable, éclairée, juste, impartiale. Rien n'est plus vrai ni plus historique. Mais, de grâce, quelle est cette volonté plus haute à qui reviennent ces privilèges? Assurément c'est celle de Dieu. C'est elle et elle seule qui peut s'attribuer les prérogatives surhumaines d'être essentiellement éclairée, comme in-
(1) Leçon ixe.
distincte de la source première et infinie de toute vérité ; d'être essentiellement juste, comme identifiée avec la norme même de toute rectitude; d'être essentiellement impartiale comme affranchie de toute passion ou affection déréglée. L'autorité royale jouira donc de l'amour et du respect des peuples alors seulement qu'elle se présentera à eux comme un instrument et une application de la volonté divine à la vie sociale , qu'elle se mettra d'accord avec elle, comme avec le moteur interne, la force gouvernante, le principe régulateur de son mouvement politique. Or, je le demandera volonté de Dieu comment se manifeste-t-elle aux hommes? Par sa loi interprétée et entendue comme il faut, et pas autrement. Et quel est l'interprète infaillible de cette loi? N'est-ce pas l'Eglise? N'est-ce pas le Pape? Concluons donc que l'autorité royale, pour conserver son prestige et sa force sur l'esprit des peuples, doit se maintenir étroitement unie à l'Eglise et demeurer sous l'influence de son action divine.
N'admet-on pas cela, qu'arrive-t-il ? Juste ce que Gruizot croit être une conséquence légitime de sa magnifique idée de la souveraineté. En sa qualité de protestant, ignorant les divines prérogatives de l'Eglise, il ne sait pas voir en elle les caractères qu'il a lui-même marqués avec tant de sagacité comme étant la condition essentielle de l'adhésion respectueuse des sujets à la royauté. Ne voyant donc pas d'autre moyen naturel de l'obtenir, de ce principe-là même, il déduit l'illégitimité radicale de tout pouvoir absolu, et partant la nécessité de modérer le pouvoir monarchique par des Constitutions et des Assemblées. Et à vrai dire, l'Eglise exclue, la déduction est très- logique. En effet c'est une vérité que tout pouvoir absolu ici-bas répugne. L'Eglise elle-même, rigoureusement parlant, n'a pas un pouvoir absolu ; elle a dans l'Evangile et la tradition un code immuable, une constitution dont elle ne peut s'éloigner dans son organisme, et dans l'assistance
divine un guide qui la rend infaillible (1). Combien plus les autorités inférieures et terrestres ! Seul le pouvoir de Dieu saint par essence et maître absolu n'a de limites d'aucune sorte. Tout autre pouvoir n'étant qu'un pouvoir ministériel, est restreint dans des limites et a besoin de direction. Cette direction, l'Eglise la reçoit immédiatement de Dieu selon cette divine promesse: « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles (2). » Il faut que toute autre puissance participe à cette direction divine en se maintenant sous l'influence de l'Eglise. Où cela ne se fait pas, on est obligé de chercher d'autres contre-poids et d'autres freins pour empêcher le pouvoir d'excéder. De là vient que tout gouvernement qui se sépare de l'Eglise doit nécessairement être tempéré par des institutions civiles qui suppléent en quelque manière et dans la mesure de leur pouvoir au manque d'assistance religieuse. Les libéraux savent cela, aussi font-ils tous leurs efforts pour éloigner les rois de l'Eglise sous prétexte de les émanciper. Depuis trois siècles ils travaillent à désunir les deux pouvoirs, à rompre l'harmonie et la subordination entre eux. Et pourquoi? Seraient* ils jaloux de l'honneur des princes? seraient-ils soucieux de la grandeur de la royauté? Non. Ils en veulent au contraire l'avilissement et la ruine, et c'est pourquoi ils travaillent à briser ce qui fait son nerf, en lui ôtant l'élément, principe de sa force et de sa splendeur.
Il faut que le'roi apparaisse oucomme la personnification de la vérité, de la justice éternelle appliquée aux intérêts de la terre *ou comme la personnification de la volonté et de l'esprit de ses sujets. Dans le premier cas il doit être soumis à l'influence de l'Eglise, parce que c'est l'Eglise
(1) Non enim possumus aliqidd adversus veritatem, sed pro veritate. 2 Cor. xin, 8.
(2) Matt. xxviii, 20.
qui est la gardienne et l'interprète infaillible des données de l'éternelle vérité et de l'éternelle justice. Dans le second cas il doit subir l'influence d'une représentation nationale, parce que la représentation nationale est la plus grande somme possible d'intelligences et de volontés dans une nation. On n'échappe pas à ce dilemne : ou le prince est le délégué de Dieu, ou il est le délégué du peuple. S'il est le délégué de Dieu, il doit être assisté par celle qui est l'indéfectible dépositaire de la loi de Dieu. S'il est le délégué du peuple, il doit rester sous la surveillance de la représentation populaire. Le roi commande aux hommes, mais Jésus-Christ commande aux rois. Préfiguré dans l'ancien temps par xYlelchisedech roi et prêtre à la fois, Jésus-Christ n'est pas seulement Pontife éternel (1), il est aussi le Prince des rois de la terre (2).
Dans l'Eglise catholique seule, la monarchie pure est possible. En elle seule est possible un pouvoir qui demeure affranchi de garanties civiles sans être pesant pour les peuples et sans sortir de l'idée que l'Evangile nous donne de l'autorité souveraine. L'Evangile nous a révélé la vraie nature du pouvoir temporel dans cette parole sublime de saint Paul : il est le ministre de Dieu pour le bien (3). Le prince est le ministre de Dieu qui l'a établi pour procurer le bien des sujets. Etant le ministre de Dieu, ce n'est pas des sujets, c'est de Dieu qu'il reçoit l'autorité; étant institué pour procurer le bien des sujets, il n'est pas à charge au peuple, mais il lui est utile et lui plaît. Si son autorité est ministérielle, elle n'est ni illimitée ni absolue,
(1) Hebr. vi, 20.
(2) Apoc. i, 5.
(3) Rom. xiii, 4.
au contraire elle est dépendante et bornée. Bornée par quoi? Par la volonté de celui dont il est le mandataire. Dépendante de qui ? De celui-là même dont il remplit la charge. Avec cette dépendance et cette détermination, l'autorité ne peut ni faillir à son but qui est de faire le bonheur des sujets, ni sortir de sa nature qui est d'être salutaire aux peuples. Par là a été rendue possible la paix sociale, et glorieuse l'obéissance.
Ces vérités étaient bien comprises de Charlemagne, ce type des rois catholiques, en qui la grandeur s'est fondue avec le nom. En transmettant la couronne à son fils Louis, entre autres préceptes très-utiles, il lui donna celui de regarder les évoques comme ses pères. Et dans l'un de ses plus célèbres capitulaires, il ordonna que dans toute rétendue de son vaste empire, tous, du plus petit au plus grand, prêtassent obéissance aux prêtres comme à Dieu même dont ils sont les envoyés (1).
Je sais bien que les courtisans modernes ne sont pas du même avis ; mais il est vrai aussi que la souveraineté moderne est loin d'avoir le même éclat. Ce sont deux faits corrélatifs, et à les comparer on remarquera que l'un est l'effet de l'autre. Charlemagne eut pour l'Eglise un amour sans bornes, qui ne fut égalé par aucun autre souverain ; aussi son trône brilla-t-il d'une majesté sans égale, aimé et vénéré de tous;' et jusqu'à ses ennemis pleurèrent sa mort.
Pour que des sujets respectent leur souverain, il faut que l'obéissance leur soit imposée au nom de Dieu. Or cet office, nul ne peut le remplir que l'Eglise au moyen de
(1) Volumus atque prœcipimus ut omnes suis Sacerdotibus tam majoris ordinis quam et inferioris , aminimo usque ad maximum ut summo Deo eu jus vice in Ecclesia legatione funguntur, obedientes existant. Balus., t. 1, p. 437 .
ses ministres. L'Eglise, véritable lien de la société, doit intervenir entre Dieu et les rois, entre les rois et les peuples : entre Dieu et les rois, pour tenir les rois dans la soumission qu'ils doivent à Dieu; entre les rois et les peuples, pour tenir les peuples dans la soumission qu'ils doivent aux rois. Mais comment remplira-t-elle cette double fonction si la société, en se séparant d'elle, rejette sa divine influence?