D'UN GOUVERNEMENT LIBRE
L'Eglise au moyen-âge entreprit la restauration de la société : elle se soumit l'Etat, elle subordonna les associations particulières à l'association universelle, la fin prochaine à la fin dernière, la terre au ciel, les intérêts matériels et transitoires aux intérêts spirituels et permanents. Luther, par 1& révolte universelle qu'il souleva contre l'Eglise, interrompit cette œuvre merveilleuse, brisa cet accord sublime et ramena sur la scène l'élément païen de la prédominance de la matière sur l'esprit, de la vie présente sur la vie future, de l'idée humaine sur l'idée divine. Le principe protestant envahit d'abord les trônes; présentement, des trônes il est passé dans la multitude ; des cours, il est descendu sur la place. L'idée d'ailleurs reste toujours la même : FEtat en rébellion contre l'Eglise, le corps qui regimbe contre l'esprit, l'homme corrompu qui refuse la rédemption, l'orgueil de l'homme qui ne veut pas se soumettre à Dieu.
Le libéralisme moderne conçoit l'Eglise comme il conçoit l'Etat : elle est à son avis une simple agglomération d'individus. Matériel dans ses idées, il n'imagine pas qu'elle est un organisme qui, tout formé qu'il soit de parties diverses et diversement placées avec un mouve-
ment spécial divers, a néanmoins un principe de vie commun qui crée l'unité dans l'action. Pour lui, l'Eglise, ce sont des molécules fortuitement agrégées et se faisant équilibre par la force d'opposition qu'elles ont entre elles. Et, comme l'Etat pour lui n'est que la collection des droits individuels, ainsi l'Eglise n'est que la collection des consciences individuelles. Tout autre pouvoir, distinct de cette collection, qui prétendrait au droit de la régler, est une usurpation, une tyrannie. Faire opposition à ce pouvoir, l'abattre, c'est repousser une injuste agression, arracher l'humanité aux pièges d'une ignoble servitude.. Voilà l'idée du libéralisme moderne. De là cette haine sourde et féroce contre l'autorité de l'Eglise, contre les dépositaires légitimes de cette autorité, lesquels se donnent pour les représentants visibles de Dieu chargés de promulguer ses volontés et de réclamer l'obéissance des esprits dociles.
Si l'homme n'est pas fait comme la bête pour obéir sans contrainte à ses instincts, s'il est né pour remplir les desseins du Créateur, s'il a reçu de lui une loi à laquelle, d'après sa nature dépendante, il doit conformer ses actions, il faut absolument qu'il ait pour chef et pour guide le promulgateur et le gardien de cette loi. Il ne peut se soustraire à cette sujétion sans se soustraire au plan de Dieu et pervertir sa nature même. Quelle que soit sa condition, sa dignité, sa perfection résultant du développement de ses facultés, il. lui est impossible de changer cet état, car cet état provient de sa condition même de créature libre et raisonnable. Que vous conceviez les hommes comme individus ou comme société, force vous est de reconnaître qu'ils sont tenus de suivre la loi divine, de se soumettre au pouvoir qui tient sur la terre la place de Dieu. Sujets ou souverains, individus ou société, tous sont donc obligés, dès là qu'ils sont créatures raisonnables, de reconnaître la supériorité et de subir l'action du
pouvoir institué de Dieu pour être son organe immédiat et le moyen visible de conduire l'homme à ses immortelles destinées.
Mais peut-être que ces considérations sont impuissantes sur les esprits peu actifs, sourds à la voix du devoir ; qu'ils comprennent donc alors qu'en méprisant l'Eglise, en rejetant son influence, non-seulement ils corrompent l'idée de la véritable liberté, mais ils apprêtent la ruine des libertés mêmes qu'ils ambitionnent en contraignant les peuples à recourir, comme à une ancre de salut,au pouvoir absolu afin d'échapper à la servitude et à la barbarie.
La vertu, comme remarque saint Thomas, est le fondement de tous les gouvernements bien ordonnés. Toutefois plus qu'ailleurs elle est nécessaire dans un gouvernement populaire. Là beaucoup plus rares sont les secours extérieurs pour agir honnêtement, et par conséquent le principe interne d'action doit être plus fort et plus constant. A voir leur but au moins avoué, les libéraux doctrinaires tendent à affranchir la société, le plus qu'il est possible, des liens extérieurs, et à débarrasser l'action de l'homme de tout-obstacle qui l'entraverait. C'est pourquoi ils anéantissent la censure, la police préventive, la surveillance des octrois, et y substituent la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté du commerce, la liberté d'association, la liberté des métiers. Tout frein, tout lien qui contient ou blesse l'action du citoyen, pour eux c'est une usurpation de la liberté individuelle, un obstacle nuisible au déploiement des forces sociales.
Mais qui ne voit que plus se dissolvent les liens externes qui touchent à l'action, plus il faut que la volonté, principe interne qui met en mouvement les puissances extérieures, soit droite et honnête et par conséquent solidement attachée au vrai et au bien ? Ceci n'étant pas présupposé, la susdite liberté dégénère nécessairement en licence et en débordement; elle ouvre un champ plus vaste et plus
sûr au mal, met davantage en péril les intérêts publics et privés, augmente les ferments du mal, favorise le crime et en somme nuit à la tranquillité et à la paix de la société, loin de lui être avantageuse.
Il est dans l'homme comme deux personnes. L'une est renfermée dans l'enclos de la conscience et est formée concurremment par deux éléments, la raison et la volonté libre; l'autre se déploie au dehors et réside dans l'ensmble des facultés organiques qui extériorisent les conceptions intérieures et réalisent dans le monde physique et le système social ce qui n'avait auparavant qu'une existence idéale et se trouvait renfermé dans le cercle étroit d'une intelligence invisible. Néanmoins il est clair que cette seconde personnalité est entièrement subordonnée à la première, celle-ci étant le moteur et le principe de cellelà : la valeur de la seconde est en raison de la valeur de la première qui l'informe, la régit et l'applique à l'action.
De là l'office distinct de l'Eglise et de l'Etat, le critérium de leurs attributions, la règle de leurs rapports mutuels, le point de jonction de leurs actes. Le but direct de l'Eglise est de former la personne interne de l'homme; il s'étend aussi à la personne externe en tant que celle-ci prête son aide à l'action de celle-là et la manifeste, et qu'elle fournit la matière sur laquelle s'exerce l'opération interne. Société essentiellement spirituelle, elle vise à unir les esprits et à les guider vers leur fin suprasensible. Mais parce que ce sont des esprits humains, habitant un organisme corporel, son action s'étend aussi à cet organisme en tant qu'il se rapporte à cette fin en qualité d'instrument. L'Etat, société temporelle dont le but immédiat est le bien-être d'ici-bas, vise la personne extérieure de l'homme en tant qu'il est en relation avec ses semblables, et s'il a rapport à la personne intérieure, c'est seulement parce que celle-ci est une condition présupposée pour donner à l'autre son caractère de raisonnable et d'hu-
maine, et parce qu'elle est regardée comme la fin vers laquelle il faut diriger tout l'ordre extérieur et terrestre.
Ces considérations, en nous découvrant d'une part la supériorité de l'Eglise sur l'Etat, nous font comprendre d'ailleurs que l'action de l'Eglise est bien plus nécessaire dans le système libéral que dans les systèmes contraires. Et s'il s'agissait d'excuser les libéraux ou les absolutistes du dommage qu'ils causent à la société en la soustrayant à l'influence de l'Eglise, ce sont les seconds que je préférerais absoudre. Ceux-ci en effet enlèvent bien à la personne humaine interne les puissants secours qui lui viennent de la religion, mais au moins ils fortifient considérablement la personne externe et lui opposent partout des digues qui l'empêchent de déborder et d'aller ça et là.
Il n'en est pas ainsi des libéraux. Tout en contrariant l'action de l'Eglise et en la rendant méprisable et nulle aux yeux des peuples, ils s'étudient soigneusement à débarrasser la personnalité externe de l'homme de tout lien qui le contraigne, de tout obstacle qui l'empêche, de toute limitation qui lui soit un frein. D'où il suit que d'une part ils dépouillent l'homme intérieur de tous les appuis divins que l'Eglise seule peut fournir, que d'autre part ils laissent l'homme extérieur tout à fait libre d'agir sans aucune entrave. ,
Plus les liens extérieurs sont relâchés, plus l'action a de liberté, bref, plus l'organisme humain est affranchi, et plus il est nécessaire que le principe interne d'action soit bon, droit, insensible à la passion, pénétré de vérité, ami du juste, de l'honnête, incapable de blesser les droits d'autrui. Si donc l'Eglise est la colonne unique, inébranlable de la vérité et la maîtresse suprême de la morale et de la justice, son influence est d'autant plus indispensable que la bonté, la rectitude de l'homme intérieur devient plus nécessaire par suite de l'affranchissement
de l'homme extérieur. Loin donc que dans le système libéral on puisse rejeter l'influence de l'Eglise, la nécessité de son intervention croît au contraire outre mesure. N'en pas tenir compte c'est livrer des armes sans se précautionner contre l'abus qu'on peut en faire, c'est ouvrir une cage de bêtes féroces sans être bien assuré qu'elles sont parfaitement domptées, c'est démanteler une citadelle sans être certain que le voisinage est tranquille. En pareil cas il vaut cent fois mieux maintenir la société dans la contrainte, la serrer dans des liens, l'entourer de remparts, la garder jalousement, la comprimer par la terreur. Le malintentionné trouvera au moins une barrière pour le retenir, un œil pour le surveiller, une main pour l'arrêter ; et l'on évitera souvent par peur du châtiment ce dont on ne se serait pas abstenu par horreur du crime.
D'autre part, si l'homme intérieur étant dépravé, l'homme extérieur est déchaîné, si la liberté se transforme en licence et devient oppressive de tous, la société est juridiquement anéantie; et pour peu qu'elle continue, son existence ressemblera à une agonie plutôt qu'à une vraie vie. Et telle est la pitié cruelle des libéraux qui veulent le progrès de la liberté civile et politique des peuples, en affaiblissant et en rejetant l'Eglise. A dire vrai, ils dénaturent cette liberté en en faisant un instrument de licence, et rendent la société humaine non-seulement pesante mais intolérable. Ce n'est pas de la pitié, c'est de la cruauté, ce n'est pas aimer, c'est haïr les hommes , ce n'est pas être sage, c'est être absolument insensé.
Mais c'est une calomnie , dira-t-on. Et comment cela ? Vous dites que les libéraux , en 'défendant la liberté de l'homme extérieur, ne se soucient aucunement de la moralité de l'homme intérieur. Or rien n'est plus faux. Ne les entendez-vous pas dire à tous, partout et
mille fois : moralité, vertu, désintéressement, que chacun se souvienne de sa propre dignité, du lien fraternel qui existe entre nous, de l'héroïsme, du sacrifice?
Laissez donc ces puérilités. Je sais bien que les libéraux ne cessent de nous étourdir de ces mots sonores. Mais croyez-vous que la vertu puisse naître dans Fâme par la seule force des mots ? A quoi servent les mots, quand le fait tarit la source d'où jaillit en nous le vrai et l'honnête ? quand on nous enlève les secours les plus forts et les plus sûrs? quand on rejette l'empire et la tutelle de cette mère qui peut seule nous défendre contre la séduction de l'erreur ?
On dira : La vertu n'a-t-elle pas un autre principe dans l'homme ? La raison humaine, cette étincelle divine qui nous a été donnée dans l'intérêt du vrai et du bien, qu'estelle devenue ? Serait-elle éteinte ? Serait-elle éclipsée ? Serait-elle incapable de nous montrer la vérité et de nous séduire au bien ? Recourons donc à elle ; elle suppléera au défaut de l'action religieuse que nous cherchons à écarter pour n'avoir pas en elle un pouvoir rivai ou dominateur. Oui, mais avec cela vous n'échappez pas à notre argumentation; nous vous disions que dans ce besoin où est l'homme de secours intérieurs qui conservent dans sa moralité le principe d'action, vous affaiblissez, je pourrais dire vous détruisez ce qui serait le plus capable de maintenir ce principe. Je veux bien que la raison humaine puisse, dans les limites naturelles, conduire l'homme à découvrir le vrai et à aimer le bien. Mais avec tout cela vous ne pouvez nier (et vous ne le niez pas) que cette puissance grandirait incroyablement si elle était appuyée et soutenue par la lumière de la foi et les secours de la grâce.
Si vous êtes catholique, vous admettez certainement que l'Eglise seule est infaillible dans ses décrets, que la grâce corrobore la nature et l'élève à un ordre supérieur,
que cette grâce nous est communiquée par les sacrements, que les dispensateurs des sacrements sont les, prêtres, que la foi entre dans nos âmes par le moyen de la parole divine, que les apôtres de cette parole divine sont les ministres institués de Dieu, que pour l'annoncer légitimement ces ministres ont besoin d'être envoyés, que la mission ne peut venir que des Evêques subordonnés au Pape. L'Eglise donc est non-seulement un puissant soutien, elle est aussi la seule garantie indéfectible de ïa moralité humaine.
Mais laissons cela. Vous avez grande confiance en l'efficacité de la raison. Avez -vous donc oublié si vite ce que, réduite à elle-même, elle a produit dans le paganisme? Et n'avez-vous point d'yeux pour voir ce qui va se reproduisant parmi nous ? On ne doit pas raisonner dans l'abstrait, mais dans le concret; et l'homme tel qu'il est présentement, excité par les sens, poussé parles passions, met l'utile avant l'honnête, le présent avant l'avenir, le subjectif avant l'objectif lorsqu'il n'est pas aidé par des secours surnaturels ou illuminé par les clartés célestes de la foi.
Et il ne faut pas dire avec Montesquieu que la vertu des gouvernements populaires est seulement la vertu civile qui repose sur le désintéressement des individus et l'amourdeslois. Car cette vertu civile n'est stable et sincère que si elle est fondée sur la vertu morale. Les lois civiles des peuples ne sont à vrai dire que des déductions et des applications particulières d'une loi antérieure, c'est-à-dire de cette loi que Dieu a gravée dans l'âme et qui lie universellement et immuablement tous les hommes et tous les peuples.
Or l'interprétation, la garde de cette loi universelle et divine, principe et fondement de toute autre loi, à qui est-elle confiée ici-bas ? Qui est chargé de la sauver des écarts et des sophismes de la raison individuelle? N'est-ce pas l'Eglise ? Comment donc auriez-vous des lois justes
et des sujets obéissants, si vous ne faites respecter et garder, par les gouvernants et les gouvernés, la promulgatrice et la maîtresse de la loi suprême. Si vous étiez païen sans autre règle de vie que la nature, on vous plaindrait. Vous ne seriez pas en contradiction avec vousmême en exigeant au nom du devoir naturel, tout en repoussant l'Eglise, qu'on obéisse à vos lois. Mais vous êtes catholique ; vous admettez que la moralité relève de l'Eglise, que l'Eglise décide en tout ce qui regarde la conscience et les mœurs, qu'elle seule est un guide infaillible dans la voie du salut, comment donc pensez-vous que vous pourrez vous séparer d'elle, sans détruire parla même toute obéissance civile ? Comment donc éléverezvous l'édifice de votre législation si vous rejetez la pierre fondamentale?
Savez-vous bien ce qui arrive alors ? Pour éviter la servitude ou la dissolution sociale, on tombe aux mains d'un tyran, car de toute nécessité la société va être livrée à la force et à la force nue, sans principe moral qui l'anime.
Guizot fait remarquer justement qu'il y a des temps où la royauté seule peut retarder la dissolution de la société (1). Il en avait donné plus haut la raison, parce qu'il n'y a qu'un souverain qui soit capable de contenir une société que l'égoïsme tend à détruire. L'instinct de la conservation agit en cette conjecture difficile, et la société cherche à vivre comme elle peut. Les mœurs étant détruites, les forces individuelles se déploient capricieusement et en divers sens sans but fixe, commun, qui domine l'intérêt particulier. La société alors se débat dans une crise terrible causée par la lutte et le choc des tendances personnelles et égoïstes. Seule une main de fer peut la sauver, en contenant efficacement les appétits
(1) Hist. de la Civilisation en Europe, leçon ix.
effrénés des individus, en les forçant à céder et à tendre vers un but général. « Alors la société, dit le même publiciste (1), livrée au combat des volontés personnelles et ne pouvant s'élever par leur libre concours à une volonté commune générale, qui les rallie et les soumette, aspire avec passion vers un souverain, auquel tous les individus sont obligés de se soumettre; et dès qu'il se présente quelque institution qui porte quelques-uns des caractères du souverain de droit et promet à la société son empire, la société s'y rallie avec un avide empressement, comme des proscrits se réfugient dans l'asile d'une église. »
L'histoire confirme les données de la raison : la république romaine corrompue tombe naturellement aux mains des Césars, et par deux fois, à l'aurore et au milieu de ce siècle, on vit la république française qui n'avait plus de frein faire place à un empire.
Mais ce que je veux faire remarquer surtout, ce n'est pas tant la nécessité de retourner à l'absolutisme que celle d'y recourir comme à un pouvoir que n'informe aucun principe moral. Ce pouvoir c'est le besoin qui le fait surgir, besoin pressant de comprimer les passion* individuelles, lesquelles éclatant en sens opposé heurtent et déchirent la société. Ce pouvoir ne signifie donc que réaction et lutte; il ne tend qu'à reconquérir le haut domaine et la supériorité sur les éléments sociaux. Le dépositaire de ce pouvoir sort d'une multitude corrompue, respire un air vicié, ne trouve pour son action que des instruments dévoyés et pervertis. Tout concourt donc à ne vous offrir qu'un despote dont tout le mobile est la force brutale, toute la loi, sa propre volonté. Et c'est en vain que vous vous insurgez contre cet homme : un tel état de choses ne lui est pas attribuable, il ne dépend pas
Ibid.
de lui, il découle de la nature des choses, il est dû au concours fatal de raisons indépendantes de lui ; le temps seul et la divine providence peuvent améliorer le sort de cette société.
Juste châtiment de vos conseils impies ! Par amour de la liberté, vous avez attaqué l'Eglise, repoussé son concours, son ministère céleste. Par là c'est la liberté ellemême que vous avez tuée ; vous avez rendu indispensable, inévitable, j'ose le dire, salutaire, le retour à l'absolutisme et à l'absolutisme de la force brute ; salutaire, ai-je dit, parce qu'il vaut mieux que la société survive, et parce que, le moment de réaction violente étant passé, le pouvoir absolu peut rentrer aisément, et il y rentrera sans faute, dans les voies de la douceur et de l'ordre ; tandis que, l'état antérieur de liberté effrénée persévérant plus longtemps, la société périssait ou tombait en esclavage.
J'invite ici les hommes sages à faire une réflexion trèsjuste. A proprement parler, ce n'est pas sous la domination d'un seul que la société peut être esclave, mais seulement sous celle du grand nombre. La domination d'un seul peut dégénérer en despotisme, elle ne dégénère jamais en égoïsme pur : il est impossible qu'un seul homme rapporte à lui seul tous les biens sociaux et use de tous les individus comme de simples instruments vivants de son bien-être. La limitation même de la capacité individuelle relativement à la jouissance rend cette hypothèse impossible ; d'ailleurs elle a contre elle la tendance opposée des sujets auxquels un homme seul ne peut efficacement résister. Au contraire la domination d'un seul est même le moyen le plus naturel d'affranchir une société esclave.
Il en est autrement de la domination de plusieurs ; ils peuvent très-bien faire esclave le reste de la société, l'égoïsme de chacun d'eux s'unissant à l'égoïsme de beaucoup d'autres et une sorte de compromis étant passé entre
eux au désavantage et à la honte de tous les autres. C'est ce qui eut lieu dans les antiques républiques païennes, lesquelles en substance n'étaient que des oligarchies, disons mieux, la vaste domination d'une multitude plus ou moins considérable sur une tourbe infinie d'esclaves. Ce que nous appelons actuellement le peuple, les artistes, les commerçants, les gens de la campagne, presque dans toutes les sociétés païennes, gémissaient dans un vrai esclavage, ne vivant que pour le maître. Il n'y avait de citoyens que le nombre très-restreint comparativement de ceux qui prenaient part au maniement des affaires politiques. Les peuples en avaient été réduits là par la corruption païenne et par des mœurs que la foi n'éclairait pas, dont la nature seule prenait soin.
Seule, l'Eglise de Jésus-Christ, en restaurant le concept de la fraternité humaine, en en faisant non une parole morte comme les libéraux mais un élément actif et efficace, amena la société à briser ces honteuses chaînes, et transforma ces troupeaux de bêtes féroces en classes sociales qui eurent leur dignité. L'Eglise seule est assez puissante pour les maintenir au rang qui leur est acquis et empêcher qu'elles n'outrepassent les bornes voulues. L'action de l'Eglise venant à être écartée, l'Etat ancien ressuscite, et la société retombe dans la servitude, devenue le bien d'une classe privilégiée; ou encore ces classes émancipées franchissent leur sphère et faisant effort pour s'égaler en tout et à tous, amènent le communisme , c'est-à-dire la négation de la société.
On ne sort pas de cette alternative. L'esclavage païen fut un moyen nécessaire à la société d'alors pour se conserver. N'ayant pas d'autre secours, que les secours naturels extérieurs, et ceux-ci ne suffisant pas pour équilibrer les inégalités sociales par l'idée du devoir et de l'honneur, elle dut se maintenir en vie moyennant la dégradation et l'écroulement d'une infinité de personnes.
L'Eglise mit fin à cette atroce nécessité. Pour qu'elle ne revienne plus, il faut que l'Eglise ne cesse pas son action salutaire et agisse sur la société avec une pleine effi-* cacité. Autrement elle sera dans un peuple comme n'y étant pas, et alors le cas de servitude se reproduira, et la société s'en ira en lambeaux.
Et voilà dans quelle dure nécessité les libéraux jettent les peuples avec leur funeste idée de combattre et d'écarter l'action de l'Eglise. Si les faux régalistes suivant le même moyen ne firent que discréditer et affaiblir l'autorité royale, ces maladroits flatteurs des multitudes aboutissent par le même chemin à ruiner complètement cette même liberté dont ils se proclament les défenseurs. C'est pourquoi, de même que les premiers ont été les vrais ennemis des trônes, ainsi les seconds sont les plus cruels ennemis des peuples.