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ABSURDITÉ DU PRINCIPE

Voulant légitimer ses envahissements, le naturalisme politique établit en principe que toute sa raison d'être, la famille la tire de l'Etat, et que par conséquent c'est de la loi civile que dépendent tous les droits paternels, y compris celui de l'éducation. Ce n'est envisager là qu'un côté de la question : on ne répond pas à l'argument emprunté aux droits de l'Eglise qui viennent de plus haut ; les nier

(1) Exod. ii, 9.

n'est pas les détruire. Mais comme on s'arrête aux deux raisons données déjà, nous les discuterons. Et d'abord, dirons-nous, le principe posé est faux.

Les droits du père, spécialement celui d'élever ses enfants, sont fondés sur la génération. Or est-ce l'Etat qui donne à l'homme le droit de fonder une famille ? Ce droit découle de la nature ; d'où vient que le mariage est appelé un office de la nature, officiwn naturœ. C'est donc de la nature et non pas des lois de l'Etat que dérivent tous les droits, conséquences nécessaires de ce principe. De plus tant s'en faut que la famille tire sa raison d'être de l'Etat, que Ton doit tenir au contraire pour vraie la proposition inverse. La famille peut exister sans l'Etat, mais l'Etat ne peut exister sans la famille. La société civile sort de la société domestique que Cicéron appelle à ce sujet seminarium reipuUicœ , et le langage ordinaire lui-même ne le désigne pas autrement que comme une famille agrandie : la grande famille de l'Etat. La famille est donc historiquement et en droit antérieure à l'Etat, et par conséquent son existence et ses droits ne dépendent pas de lui. Mais il ne sera pas mal de renverser le fondement même du principe communiste que nous réfutons

Ce fondement est la fausse idée de sociabilité qui est dans Rousseau et qui engendra toutes les erreurs communistes modernes. Rousseau établit que l'enfant arrivé à l'usage de raison cesse d'être soumis à l'autorité paternelle (1), et que le citoyen en vertu du pacte social aliène

(1) Rousseau avoue qu'entre le père et l'enfant il y a une société naturelle. La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle, c'est la famille (Du contract social, 1. i, c. ir). Néanmoins, selon lui, elle ne persévère sous ce rapport que le temps pendant lequel l'enfant a besoin du père pour se conserver. Ce besoin cesse-t-il, aussitôt tout lien naturel est rompu entre eux. L'enfant demeure affranchi de tout devoir d'obéissance vis-à-vis de son père, et le père exempt de tout soin par rapport à l'enfant ;

et cède à l'Etat tous ses droits sans réserve aucune (1). De là vient que l'Etat est à un double titre l'arbitre de la famille et de l'éducation de l'enfant. Premièrement parce que l'enfant, émancipé du pouvoir paternel, demeure quant à son âme et à son corps au pouvoir de l'Etat ; deuxièmement, parce que le père a fait à l'Etat plein abandon de tous ses droits. Les relations domestiques qui subsistent encore après cela ne sont donc que des concessions de l'Etat qui reconstitue alors la famille et lui donne les lois qu'il sent devoir mieux profiter à la société. Par conséquent dans l'éducation de ses enfants le père n'est et ne peut être que le mandataire de l'Etat.

Mais se peut-il rien de plus absurde ? D'abord vouloir que l'autorité paternelle cesse de soi sitôt que l'enfant est parvenu à l'usage de la raison, n'est-ce pas renverser les

chacun rentre dans son indépendance naturelle. Les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants exempts de l'obéissance qu'ils dévoient au père, le\père exempt des soins qu'il devoit aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance (Ibid.). Mais ce besoin des enfants, quand cesse-t-il? Au moment où ils ont l'usage de la raison. En effet, a partir de ce moment, ils sont juges des moyens qui sont propres à les faire vivre et ils deviennent par là leurs maîtres. Sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver, devient par là son propre maître (Ibid.).

(1) Rousseau soutient que Tunique forme légitime de société civile est celle dans laquelle chaque associé cède intégralement à la communauté tous les droits qu'il tient de la nature pour dépendre pleinement de la volonté de cette société : L' aliénation de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté (Du contract social, 1. i, c. vr). La manière de la réaliser est de mettre en commun sa personne et tout ce qui s'y rapporte sous la direction de la volonté générale, c'est-à-dire de l'Etat. Chacun de nous met en commun s» personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale (Ibid.). Ainsi se forme dans le corps politique la souveraineté, laquelle commande absolument à chaque partie, comme l'homme dispose à son gré de chacun des membres de son [corps : Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens (1. n, c. iv).

idées les plus communes. Sans dire que l'enfant, pour être arrivé à l'âge de discrétion, n'est pas devenu pour cela un juge compétent des moyens propres à sa conservation (car il faut à ce sujet de l'expérience et un jugement mùr), tout le monde voit que c'est précisément alors qu'il commence d'avoir un vrai besoin et d'user réellement de l'autorité paternelle. L'autorité s'exerce sur des êtres raisonnables, or l'enfant qui n'a pas encore le libre usage de sa raison n'est guère raisonnable qu'en puissance. L'autorité est un droit, or le devoir est corrélatif du droit, et le devoir ne commence à poindre dans l'enfant qu'avec le premier usage de sa raison.

D'ailleurs tant que l'enfant n'a pas l'usage de la raison, les soins du père sont limités à ce qu'il y a de moins noble en lui, c'est-à-dire à la vie du corps. Ils ne peuvent s'étendre à la vie de l'âme qu'après le développement de sa raison et la possibilité acquise de faire les actes libres qui en résultent. L'autorité du père ayant donc pour objet un être moral engendré par lui et non un être sans raison, il faut dire qu'elle a son exercice propre alors précisément qu'ayant l'usage de sa raison, l'enfant peut être élevé moralement. Donc, encore qu'il soit ipso facto capable de juger des moyens propres à sa conservation physique, il resterait néanmoins encore, d'après Tordre naturel, sous l'autorité de son père parce qu'il a besoin d'être aidé par lui dans son éducation morale. Il n'est donc son maître qu'au moment où il peut par lui-même pourvoir à sa conservation morale. Il n'est pas possible d'affirmer le contraire à moins de ne voir en l'homme que la pure matière.

L'autre partie du système, je veux dire l'abandon imaginé par Rousseau de tous les droits du citoyen à la personne publique et fictive de l'Etat, n'est pas moins absurde. Nous ne ferons pas ressortir ce qu'il y a de ridicule dans son pacte social en général : voulant maintenir pleine et

entière la liberté des membres, il n'aboutit qu'à en faire un troupeau d'esclaves. Mais pour nous en tenir à la question, qui ne sait la distinction existant entre les droits aliénables et les droits inaliénables ? Ceux-ci sont les droits qui naissent d'un devoir. Or tel est précisément le caractère du droit paternel relativement à l'éducation des enfants. Il provient du devoir naturel qui incombe au père de nourrir, d'élever l'âme et le corps de ceux auxquels il donne la vie. Un pareil devoir n'est certainement pas aliénable, car les devoirs on les accomplit, on ne les aliène pas. Par conséquent on ne peut aliéner le droit d'élever ses enfants, l'exercice de ce droit étant indispensable pour l'accomplissement de son devoir. Sous ce rapport il n'y a pas de contrat possible; et en existerait-il un qu'il serait invalide.

Eclaircissons la chose par un exemple : nous demandons aux libéraux s'il serait permis de conclure un pacte social dont la clause serait que la société renonce à son bien propre en faveur du prince qui la gouvernera pour lui-même. Grrotius est pour l'affirmative par la raison que, suivant le droit, ce qui décide de la validité d'un contrat, ce n'est pas l'utilité, mais la libre volonté qui est intervenue ici comme on le suppose. Mais cette opinion a été condamnée, et justement, par tous les publicistes. La raison en est claire : la volonté libre ne change pas Fessence de l'objet d'un pacte ; et partant, la société étant de sa nature ordonnée au bien public, tout contrat qui renverse cette fin est sans valeur. Ce même principe s'applique à plus forte raison à notre cas. La société du père et des enfants est une société naturelle qui a une fin propre, une forme et des lois intrinsèques inattaquables à la volonté de l'homme. Tout pacte opposé à cette fin et à ces lois, est sans valeur aucune : il est vain et nul de soi. Le contrat social, supposé même qu'il soit admissible, ne pourrait donc jamais comprendre l'abandon de l'autorité

paternelle ni la renonciation à d'autres droits liés intimement à notre dignité personnelle ou aux différents devoirs qui nous incombent comme hommes. Un tel abandon dépouillerait l'être raisonnable de toute valeur absolue, et d'une personne en ferait une chose. Et voilà justement où tendent les efforts du naturalisme politique ou de la révolution, car tous deux sous un nom différent expriment le même système. Il aspire à restaurer dans la société le concept païen de l'absorption par l'Etat de tout l'être humain et de toute règle directrice des mœurs. Dieu étant méconnu ainsi que son Eglise, il ne trouve pas d'autre principe, d'autre mesure du juste et de l'honnête que la volonté collective des individus personnifiée dans l'Etat. Telle est la théorie de Rousseau, telle est la théorie de tous ceux qui suivent ses idées. Ecoutez à ce sujet les sages paroles de Stahl qui termineront ce chapitre. « Ce qu'il (Rousseau) établit pour principe et pouvoir dans la société, n'est pas autre chose que la volonté de l'homme n'ayant au-dessus de lui ni une nécessité supérieure, ni une autorité, ni un précepte ; c'est la volonté de l'homme simplement dans son égoïsme, sans but moral, sans relation ni rapport à la vie qu'il doit chercher à atteindre, par conséquent c'est purement le droit de l'homme sans le devoir de l'homme. Ce qui demeure alors devoir, vertu, n'est que l'homme même, son bien-être (matériel), sa majesté et la majesté du peuple. Il n'y a plus d'enthousiasme que pour la majorité, la fraternité, l'égalité. Les lois divines et naturelles en ce qui touche la vie privée, la famille, l'Etat, le culte, tout tombe en ruine, et il n'y a de puissance absolue que la sainteté du vouloir populaire ; elle est la religion, la morale, la justice. Tel est l'esprit de la doctrine de Rousseau et c'est celui de la révolution (1). »

(1) Hist. de la philosophie du droit, I. ni, sect. v, c. 2.

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