‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 4 sur 78 · ABSURDITÉ DU LIBÉRALISME MODÉRÉ · texte numérisé non relu

ABSURDITÉ DU LIBÉRALISME MODÉRÉ

Le libéralisme modéré, à l'entendre du moins, veut non pas la suprématie de l'Etat, mais la pleine indépendance de celui-ci par rapport à l'Eglise. Il ne nie pas l'ordre surnaturel, il en fait seulement abstraction et l'écarté du gouvernement politique des sociétés. Néanmoins, quoique moins repoussant, il est tout aussi absurde que le libéralisme absolu, car tandis que celui-ci se fonde sur l'athéisme, celui-là se fonde sur le dualisme. Il ne nie pas l'existence de Dieu, mais il nie son unité. Et c'est ce qui fut très-bien remarqué par le Pape Boniface VIII dans sa fameuse bulle Unam Sanctam où il reproche aux fauteurs de l'autonomie absolue de l'Etat, de supposer qu'il y a dans le monde deux premiers principes. Aussi les libéraux de cette classe pourraient-ils fort bien être appelés de nouveaux Manichéens.

Assurément si autre est le créateur de l'Eglise et autre le créateur de l'Etat, si l'homme est ordonné à la vie

civile par un principe et à la vie religieuse par un autre principe, il est tout-à-fait naturel que les deux fins soient séparées, comme séparés aussi sont les deux pouvoirs qui y conduisent. Seulement comme en une pareille hypothèse le sujet soumis à l'une et à l'autre direction est identique, on pourrait, pour éviter la contrariété de deux impulsions opposées qui paralyseraient le mouvement, introduire un accord librement conclu entre les deux moteurs, par voie de concessions réciproques, à peu près comme dans le Manichéisme où, suivant quelques-uns, le principe bon et le principe mauvais en vinrent à une espèce de traité afin que les effets de l'un ne fussent pas entièrement détruits par ceux de l'autre. Au contraire, sitout le créé n'a qu'un seul principe, comme nous l'enseignent la raison et la foi, unus est altissimus Creator omnipotens (1), le système libéral, modéré tant qu'on le voudra, ne peut tenir debout. Si Dieu est un, une est l'ordonnance de l'univers, une la fin dernière de la création. Cette fin par rapport à celui qui ordonne les choses doit être la plus sublime et la plus avantageuse pour les choses qui sont ordonnées, ce qui ne peut être que la glorification de Dieu et la béatitude éternelle des créatures raisonnables. Or, c'est justement la fin où mène l'Eglise. L'Eglise n'est donc pas simplement une société parfaite (comment ne serait pas parfaite une société qui conduit au bien le plus parfait?), mais elle est aussi une société suprême entre toutes, sa fin étantsuprême.Etil faut qu'à cette fin soit subordonnée toute autre fin inférieure, s'il est vrai que les biens secondaires revêtent,relativement au bien suprême, la nature de moyens, et que les moyens sont subordonn es à la fin. Il résulte de là avec une irrésistible évidence que toute société doit se soumettre à l'Eglise

(1) Eccli. i, 8.

et recevoir d'elle et la règle et la direction. Donc qu'on exalte l'Etat et qu'on en exagère la perfection tant qu'on voudra, il est une chose qu'on ne peut décliner, sa subordination à l'Eglise, à moins pourtant qu'on ne veuille transformer l'Etat même en Eglise et le prince en Pontife. Mais alors il faudrait adhérer à la doctrine boiteuse de l'anglicanisme ou du schisme russe et prouver que ce n'est pas à Pierre, mais à Tibère, que le Christ a dit ces paroles de l'Evangile : « Pais mes 'brebis, je V établis fondement de mon Eglise. »

Et il ne sert de rien d'invoquer la diversité des deux ordres dont l'un est temporel et l'autre spirituel. Cette .diversité emporte avec soi pour l'Etat une indépendance relative, mais nullement une indépendance absolue. Voici seulement ce qu'elle peut faire : que dans les choses qui par elles-mêmes et directement se rapportent exclusivement au bien-être de la vie présente, comme les finances, Farmée, le commerce, la paix publique, les relations internationales, l'Etat agisse de son propre mouvement et en pouvoir suprême. Mais en aucune manière elle ne peut faire que dans les choses qui regardent directement et par elles-mêmes la piété et la justice et les mœurs, l'Etat ne doive se conformer aux prescriptions de l'Eglise ; et que de plus dans les choses qui sont, comme nous l'avons dit, de sa compétence il n'ait lé devoir négatif de ne rien faire de préjudiciable à la moralité de ses sujets et au culte dû à Dieu.

Le contraire aurait-il lieu, il est évident que l'Eglise a le droit de corriger et d'annuler toutes les dispositions injustes et immorales qui auraient été prises dans l'ordre même temporel, cela étant absolument requis pour qu'il y ait harmonie entre les deux ordres dans le mouvement qu'ils impriment au corps moral un et identique, à la société identique et une soumise à tous les deux.

Cette dépendance, dit-on, produit la confusion, c'est le

fantôme agité par les adversaires. Mais pour en faire voir la puérilité, pas n'est besoin de longs raisonnements. Y a-t-il confusion de la société domestique et de la société civile, parce que celle-là, toute autonome et indépendante qu'elle est dans sa sphère, est subordonnée à celle-ci? Et pourtant les deux fins sont beaucoup plus rapprochées entre elles, puisqu'elles sont toutes deux contenues dans l'ordre naturel. Il y a confusion entre deux termes différents, seulement quand l'un perd sa nature pour prendre celle de l'autre. Absolument comme pour qu'il y ait confusion entre l'àme et le corps, il faut ou matérialiser la première, ou spiritualiser le second. Il suit de là qu'il y aurait confusion de l'Eglise et de l'Etat, si l'Eglise était subordonnée à l'Etat, cela ne pouvant arriver sans faire perdre à l'Eglise son caractère surnaturel et sans rabaisser sa fin aux seuls intérêts de la vie présente. Mais il ne résulte aucune confusion de la subordination de l'Etat à l'Eglise. La raison en est que par une telle subordination on ne dénature aucun des deux termes, on les relie seulement ensemble en vertu d'une relation qui est dans Tordre. Usons ici encore de l'exemple de lame et du corps. Le corps se confond-il avec l'àme parce qu'il lui est subordonné? Cela aurait lieu si, par une telle subordination, le corps se transformait en une faculté de l'àme. De même l'Etat se confondrait avec l'Eglise, si, renonçant à tout bien terrestre, la société civile devenait un couvent de religieux, et s'il ne restait plus au pouvoir politique qu'à exécuter les ordres de l'Evêque.

Mais est-ce là ce que nous défendons? Est-ce même une hypothèse réalisable? Sans compter la sainteté de l'Eglise et sa position dans le monde, sainteté et position qui sont une garantie contre un pareil renversement d'idées et une pareille usurpation de droit, la nature même de l'homme y oppose un obstacle insurmontable. Quoi qu'on dise pour faire servir la vie présente à l'acquisition

de la vie future, il n'arrivera jamais que la société (loin de pécher en cela par excès) soit généralement parlant dans son état normal sous ce rapport, si grande est la tendance de notre nature viciée vers les biens sensibles. Imaginez s'il est à craindre que tous les hommes deviennent des cénobites ! Le pouvoir politique de son côté est d'un naturel si envahisseur que c'est un miracle de pouvoir l'empêcher d'usurper les droits d'autrui, tant il est loin de se laisser dépouiller des siens. Du reste, le péril de l'abus n'est jamais un bon argument pour exclure l'usage, surtout quand l'usage est imposé par la nature, et que sans lui il est impossible au sujet d'accomplir même les actes qui lui sont propres.

Et c'est justement notre cas. Séparé de l'Eglise, l'Etat ne peut plus, comme il le devrait, parvenir à la fin même de la société civile. Il est foré d'accorder les libertés dont nous avons parlé plus haut, et ces libertés répugnent grandement à l'idée de société et de gouvernement. Par lui-même l'Etat n!est pas juge de ce qui regarde la religion. Donc séparé de l'Eglise qui de par le Christ est la promulgatri ce infaillible de la vérité, il ne peut se dispenser d'accorder la liberté des cultes. L'Etat n'est pas même bon juge de la morale. Donc, s'il n'est assisté par l'Eglise, il doit accorder la liberté de conscience et la faculté de suivre toute doctrine qui ne contredit pas de prime-abord l'enseignement des premiers principes de la raison. Et sur quoi l'Etat s'appuierait-il pour restreindre encore cette liberté? sur la science et la philosophie naturelle ? Mais les philosophes à meilleur droit que les princes pourraient enseigner l'une et l'autre. Nous interrogerons donc les philosophes? Mais, outre que les philosophes eux-mêmes sont souvent en désaccord, qui leur donnerait le droit d'imposer leurs propres idées à toutes les autres intelligences? Que Dieu puisse commander à l'esprit de ses créatures, c'est une chose incontestable.

Qu'il exerce ce droit par le moyen d'un magistère visible qu'il a établi lui-même et auquel il a promis son assistance pour qu'il ne défaille jamais, il n'y a rien non plus en cela qui ne soit raisonnable et très-conforme au besoin de l'humanité. Mais que ce même droit vienne à être dévolu à un homme, seulement parce qu'il est ou qu'il se croit plus savant que les autres, c'est ce que personne n'admettra, et surtout ceux qui, à tort ou à raison, sont convaincus de pouvoir rivaliser avec lui. La séparation de l'Eglise et de l'Etat étant admise, il doit être libre à tout citoyen de dire et de faire tout ce qu'il lui plaît, jusqu'à la limite au-delà de laquelle il heurterait les premiers principes de l'intelligence et les premières prescriptions de la syndérèse.

Mais alors l'idée de société humaine et de chef politique subsiste-t-elle encore? Quiconque n'est pas égaré par les délires du rationalisme moderne, répondra que non. Et, en effet, l'état social est donné à l'individu comme une aide pour parvenir à sa destination de la terre, et l'élément principal et essentiel de cette destination c'est, à n'en pas douter, l'honnêteté des mœurs : Virtuosa vita est congregationis humanœ finis, dit saint Thomas (1). Et il en donne pour raison qu'il faut porter le même jugement sur la fin de la multitude que sur la fin de l'individu, la multitude n'étant que l'individu agrandi par son union avec d'autres. Idem judicium oportet esse de fine totius multitudinis et unius (2). Si donc la vertu est la fin de l'individu, la fin principale de la multitude associée ne peut être que la vertu. Mais de quelle manière le prince pourvoit-il à cette fin, si, excepté dans les premiers principes du vrai et de l'honnête, il lâche la bride dans tout le

(1) De Regimine Principum, xiv..

(2) Ibid., 1. c.

reste à tous les désordres moraux? Et cet inconvénient grandit bien davantage s'il accepte intégralement le système libéral dans lequel on pose en principe que le prince n'a pas à s'occuper de l'ordre moral et qu'une seule chose lui revient : le souci de l'ordre matériel. D'après ce système celui qui gouverne devra ne plus se souvenir qu'il est homme et qu'il a une société d'hommes à conduire, attendu qu'il est impossible de séparer dans l'homme l'ordre matériel de son rapport à l'ordre moral, tout comme il est impossible de séparer en lui, tant qu'il reste homme, le corps de l'âme.

On doit en dire autant de l'idée de société. Elle emporte avec elle une union d'efforts pour obtenir la fin commune. Or, de même que l'acte extérieur se fait sous l'empire de la volonté libre, ainsi la volonté libre est mue par le bien que lui propose l'intelligence. Par suite l'union des hommes n'est pas humaine, si avec l'union des corps ne se trouve aussi celle des intelligences et si l'unité d'action n'est pas accompagnée de l'unité de volonté et de sentiment. Mais cette unité, comment est-elle possible, quand le système même tend à la division des pensées et des affections, par la liberté qu'il accorde de professer et d'inculquer toute doctrine, de suivre et d'accréditer toute tendance? Et l'expérience le démontre avec l'évidence du fait; au vu de tout le monde, dans les Etats qui jouissent d'une constitution libérale, les dissentiments, les dissensions, les partis, les haines divisent tellement la même nation, le même peuple qu'on peut bien dire d'eux que :

l'un l'altro si rode

Di quei che un muro ed un a fossa serra (1).

C'est assez de regarder un Parlement où se trouve pourtant la crème du libéralisme pour voir la concorde que

(1) Dante. Purgatorio, vi.

cette théorie est capable de produire. Et tandis que dans les Parlements la manifestation de ce désaccord ne va guère au-delà des violences de langage, dans les multitudes élevées à la libérale elle passe à des actes beaucoup plus déplorables qu'il faut parfois réprimer avec du sang. Est-ce là la paix, principale fin de l'institution de la société civile?

La division des esprits, dira-t-on, se rencontre aussi dans les gouvernements qui ne sont pas libéraux. C'est vrai, mais au moins n'éclate-t-elle pas au dehors pour étendre aux autres sa contagion, et en tous cas ce n'est pas en vertu même du système gouvernemental qu'elle se produit, mais seulement par suite de la fragilité humaine. Dans les gouvernements libéraux, rien ne l'empêche de s'étendre, et elle naît du système lui-même qui est, nous l'avons vu, l'inévitable conséquence de la séparation d'avec l'Eglise.

§ IV

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