FIN QUE LA JOUISSANCE SENSIBLE
La société n'est pas une fin dernière pour l'homme, mais un moyen.
S'il en était autrement, l'homme ne serait pas une personne, c'est-à-dire un être qui a sa valeur propre et qui bénéficie de ses actes. Il serait plutôt une chose c'està-dire un être qui vit pour l'utilité d'autrui, et appréciable dans la mesure suivant laquelle il est à même de la procurer ou de Faccroître. Par sa nature, l'homme tend à la société ; mais il y tend parce qu'il y découvre pour lui et les autres une protection et un ensemble de secours qui lui assurent le libre exercice de ses droits et lui facilitent l'obtention de sa perfection propre. Et c'est vrai, la société est périssable, et elle ne dépasse pas les bornes de la vie présente : sur la terre elle naît, sur la terre elle meurt. L'homme au contraire, par la meilleure partie de luimême, est immortel ; il a les pieds sur terre, mais la tête au ciel ; il est originaire du temps, mais il se continue dans l'éternité. Si donc on veut ne point renverser l'ordre rationnel, ni préférer l'accessoire au principal, le temporel à l'éternel, on ne concevra la société que comme un
moyen donné à l'homme pour son bien, une sorte de secours pour lui aider à mieux remplir ici-bas sa carrière transitoire : « II n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide qui lui soit semblable (1).' » Ces divines paroles qui furent dites pour expliquer le but de la société fondamentale, qui est la famille, peuvent fort bien signifier aussi le but du couronnement de la famille, c'est-à-dire de la société civile. La raison est identique pour toutes les deux.
Or si la société est ordonnée au bien de l'homme, et si le bien se confond avec la fin, que fera la société pour remplir vis-à-vis de l'homme le devoir auquel sa fin la soumet? Verra-t-elle en lui ce qu'il est véritablement, un être ayant des destinées éternelles et s'avançant par les actes de la vie présente vers une fin ultramondaine qui correspond à la partie spirituelle et impérissable de sa nature ? Si tel est son point de vue, elle ne pourra faire abstraction de la religion : c'est la religion qui montre quel est ce but, et qui formule les lois d'après lesquelles l'homme doit y tendre et s'y préparer. Le naturalisme politique, la séparation de l'Etat et de l'Eglise est entièrement exclue dans cette hypothèse. Pour qu'il eût lieu il faudrait que la société écartât ce point de vue et envisageât l'homme , au moins socialement parlant, comme un être restreint à la seule vie présente et fournissant ici-bas toute sa destinée. Elle ne niera pas pour cela l'immortalité de l'àme et le bonheur de la vie future, mais elle en fera absolument abstraction, bornant ses regards à cet horizon terrestre et ne considérant dans l'homme que ce qui se rapporte à l'espace et au temps.
Cela suffit pour justifier notre affirmation. En effet, la
(1) Gen. il, 18.
vie de la société étant bornée à cette terre, la vie présente, de relative se fait absolue, puisqu'elle n'est plus subordonnée à un but supérieur, mais qu'elle est prise en soi comme terme extrême subsistant par lui-même et par lui-même réglant les actes humains. Le bien de la vie présente et nul autre sera donc, aux yeux de la société qui est faite pour l'homme, la fin dernière. Or le bien de la vie présente, si on le considère comme fin, se réduit à la jouissance sensible. La raison en est claire : le bien est ce qui termine et apaise la tendance naturelle, et la tendance naturelle de l'homme répondaut aux choses d'ici-bas est la tendance sensible dont le terme est la jouissance.
On dira : mais il y a dans l'homme une autre tendance, la tendance aux biens de l'esprit. Et la vie présente offre aussi de quoi la satisfaire : or la société, en rompant ses attaches avec la religion n'a pas entendu couper l'homme par moitié ; elle prétend au contraire l'envisager dans la totalité de sa nature. C'est ce qui fait que, si par sa partie inférieure il incline à la jouissance, par la supérieure il tend à son perfectionnement moral, à l'exercice de la vertu, au maintien de la justice. Donc la société peut bien considérer dans l'homme, encore qu'elle fasse abstraction de tout rapport à la vie future, autre chose que la jouissance sensible. Raisonner ainsi, c'est se mettre en dehors de la question. Il ne s'agit pas ici de ce que comporte la nature humaine considérée en soi; il s'agit de ce qu'elle est dans une société qui a divorcé avec la religion ; il ne s'agit pas même de ce que peut bien vouloir la société, mais des suites nécessaires de l'état dans lequel elle se met d'elle-même. Or, encore que l'homme, outre sa tendance aux biens sensibles, soit porté aussi aux biens raisonnables, et quoique la société veuille aussi satisfaire cette inclination vers les choses de l'esprit, ni cette tendance raisonnable ne peut être une fin, ni ce désir de la
société ne peut être efficace, tant qu'elle est séparée de la religion. En effet, rappelons ce qui a été dit plus haut, à savoir que la société étant séparée de la religion, l'idée même de droit et de moralité s'obscurcit en elle et périt. Cette idée ayant disparu, quelle tendance raisonnable voulez-vous qui prédomine dans les actes de la société ?
Mais pas n'est besoin de recourir à cette preuve, il nous suffit d'insister sur celle que nous venons d'indiquer. En effet l'aspect de la vie présente étant changé, et de relatif devenu absolu, la tendance raisonnable ne peut que servir de moyen à la satisfaction de la tendance sensible. Cela résulte inévitablement de la coordination nécessaire des fins, et de la nature de l'objet qui correspond à la raison.Quoique ayant des tendances diverses, l'homme est un ; il faut donc que sa fin dernière, celle à laquelle se rapportent ces tendances, soit une. Bornez maintenant vos yeux à la vie présente, impossible que cette fin soit le bien de la raison. Pourquoi? D'abord parce que le bien de la raison, c'est le bien de l'ordre, or l'ordre franchit nécessairement les limites de cette vie et ne s'appuie pas ailleurs qu'en Dieu ; ensuite parce que telle est la nature de la fin, qu'elle doit satisfaire les aspirations qui lui correspondent, et le bien qui correspond aux aspirations raisonnables ne nous satisfait qu'autant qu'il est couronné par les biens de la vie future. Séparez-le de ceux-ci, loin d'apaiser l'âme il la trouble et paraît plutôt un désordre. Qu'on se souvienne des paroles désespérées de Brutus à Philippes : « Vertu, tu n'es qu'un mot. » Le malheureux stoïcien ! Il ne voyait dans l'homme que la vie présente. Dans cette erreur, la vertu envisagée comme fin ne pouvait avoir à ses yeux ni valeur ni sens, car il répugne à la nature de la fin de causer le malheur de celui qui l'a atteinte. Il faut donc conclure que la vertu, l'idée de vie future étant mise de côté, n'est plus qu'un moyen relativement au bien dont on jouit réellement dans la vie présente, or ce bien est
le bien sensible. Et en effet, l'homme borné à la vie présente n'est plus que le composé animé ; or le composé animé, comme tel, ne s'étend pas au-delà des sens. Nous aurons donc la doctrine de Bentham : « La vertu n'est un bien qu'à raison des plaisirs qu'elle procure, le vice n'est un mal qu'à raison des peines qui en découlent (1). » « La vertu, séparée de l'idée de plaisir et d'intérêt, on ne peut dire ce que c'est (2). » Et telle est la conséquence que n'évitera pas (c'est le Pape qui l'affirme) la société séparée de la religion. « On ne suit dans ses actions d'autre loi que le désir indomptable de satisfaire ses passions et de se procurer le bien-être (3). »