ET D'ACOUMULER DES RICHESSES
La société ayant perdu de vue la fin des individus il faut absolument qu'elle pervertisse aussi le but qu'elle se propose. Cela ressort du concept même de société: la société, comme il a été dit, est faite pour aider les membres qui la composent à atteindre leur fin. Sous ce rapport on pourrait dire que la fin de la société en définitive s'identifie avec la fin de l'homme, la société n'étant que l'homme agrandi dans ses forces par son union avec d'autres hommes. La seule différence consiste en ce que la société n'envisage
(1) Œuvres, t. i, p. 10.
(2) Ibid. p. 166.
(3) Nullam aliam in suis actionibus legem sequi, nisi indomitam animi cupiditatem inserviendi propriis voîuptatibus et commodis. § Etquoniam.
cette fin que par son côté extérieur, procurant, autant qu'elle le peut, à ses membres les moyens de l'obtenir. Si donc la fin de l'homme pour elle est la jouissance matérielle, son devoir est de lui assurer et de lui multiplier les moyens d'y atteindre. Or les moyens d'arriver à la jouissance matérielle sont uniquement les richesses, car la richesse n'est que la somme des choses matériellement utiles, et l'utilité matérielle ne se mesure que sur l'aptitude à procurer la jouissance. Aussi les philosophes sensualistes font-ils justement observer qu'à toute portion de richesse correspond une portion analogue de bien-être • matériel et qu'à toute portion de bien-être matériel répond une portion analogue de jouissance sensible. La société séparée ne peut donc avoir d'autre but que la richesse, la richesse étant le moyen de couler une vie heureuse.
Dans une société ainsi faite, les gouvernants n'auront pas à porter de lois qui assurent les droits et les devoirs respectifs de leurs sujets et qui garantissent l'ordre moral, fondement de la vie sociale ; ils seront tout entiers appliqués à augmenter l'aisance et les plaisirs. Industrie, commerce, arts, embellissements d'édifices, rues, facilités de, communication, théâtres, lieux publics,... tels seront les objets principaux, pour ne pas dire uniques, de la providence administrative. Et parce que dans ce cas il faut des sommes considérables que les citoyens seuls sont en état de fournir, toute l'habileté d'un gouvernement sera alors, comme le conseille Helvétius, de savoir faire passer l'argent des particuliers dans la caisse de l'Etat. De là une invention, une fabrication perpétuelle de nouvelles lois afin d'augmenter les droits, les impôts, les charges pour retirer le plus possible, sans égard à la justice, à la mesure. La science suprême sera l'économie politique, non pas celle qui distribue et coordonne la richesse publique d'après les principes de la raison sociale, mais celle qui apprend à l'augmenter ; et un luxe effréné
sera le seul expédient pratique pour la répandre parmi les citoyens. Multiplier les besoins et les facilités de les satisfaire, voilà l'aphorisme de la sagesse civile dans une telle société. Tout besoin satisfait causera un sentiment de plaisir, et la somme des sentiments de plaisir causés constituera la béatitude de l'homme. Ce qu'il faut, c'est avoir les moyens de se procurer indéfiniment cette satisfaction, et ces moyens sont la richesse. Tout effort et toute industrie doivent être appliqués à se la procurer.
Mais, direz-vous, la fin de la société n'est-elle donc pas la félicité temporelle ?
Sans doute, mais cette félicité, pour être telle, ne doit pas être séparée de la fin dernière. Autrement elle ne serait plus le bien de l'homme, car ce qui ne se rapporte pas à la fin dernière d'une chose ne peut être son bien. La société réduite à fournir sa carrière ici-bas, ne peut certainement pas avoir un but qui soit en dehors des bornes de son existence; elle ne peut donc se proposer directement d'autre bien que celui qui en fait s'obtient ici-bas. Ajoutons que, n'ayant à sa disposition aucun moyen hormis les moyens extérieurs, elle ne peut se proposer ce bien qu'autant qu'il est proportionné à ces moyens. D'où cette parole, que le but de la société civile est l'ordre extérieur en tant qu'il conduit à la paix, au bien-être, à la prospérité des citoyens. Mais cette paix, cette prospérité, ce bien-être doit être considéré par rapport au sujet dont il s'agit, or ce sujet est l'homme. Mais parce que dans l'homme le temporel est subordonné à l'éternel et la vie présente à la vie future, la société ne peut même pas comprendre quel est le bien-être, quelle est la prospérité, objet nécessaire de ses soins, si elle détourne son regard de la fin dernière de l'homme. Ce raisonnement, tout en prouvant que la société ne peut se séparer de l'Eglise qui la conduit et la mène directement à cette fin, prouve aussi notre thèse, que la jouissance
matérielle étant regardée comme la fin dernière des membres, la société ne peut avoir d'autre but que de multiplier les moyens de l'acquérir et ces moyens sont la richesse (1).