‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 33 sur 78 · RELIGIEUX N'ONT PAS DE RAISON D'ÊTRE · texte numérisé non relu

RELIGIEUX N'ONT PAS DE RAISON D'ÊTRE

Quelques-uns s'étonnent de la haine que la révolution porte aux ordres religieux et de la rage qui la pousse à les voir enfin abolis. D'autres cherchant la raison de cette rage et de cette haine croient Pavoir trouvée dans le désir de la révolution de s'emparer de leurs biens ou dans la crainte de les avoir pour adversaires politiques. Les uns et les autres se trompent. Les premiers, parce que cette haine, nous le verrons, a une cause manifeste et proportionnée; il ne faut donc pas s'étonner. Les seconds, parce que les raisons alléguées, tout en étant vraies en partie, ne sont pas adéquates.

Et de fait si la crainte d'avoir en eux des adversaires de leur politique portait les révolutionnaires à haïr les ordres religieux, ils borneraient cette haine aux seuls instituts dont l'office est de prêcher, d'enseigner, de diriger les âmes. Mais les ordres purement monastiques,

(1) Nullum aliud propositum habere posse, nisi scopum comparandi, cumulandique opes. § Et quoniam.

les solitaires, les contemplatifs, les religieuses cloîtrées, pourquoi les persécuter? Qu'ont-ils à faire avec la politique? Ils devraient donc échapper à la haine commune*, comme les monastères de femmes,' les camaldules, les chartreux et en général tous ceux qui séparés du commerce de la société vaquent uniquement au culte de Dieu et à la contemplation. Cela n'est pas. Cette raison qui est empruntée à la politique n'est donc pas la vraie. La seconde, c'est-à-dire le désir de s'emparer des biens des congrégations éteintes est plus spécieuse. Néanmoins , encore qu'elle explique partiellement cette haine, elle aussi ne suffit pas. En effet si le motif était la cupidité, les ordres mendiants qui n'ont rien devraient échapper à la proscription, sans compter que leur suppression grève le budget, car l'Etat est obligé de payer une pension aux religieux supprimés , quoique cette pension soit trèsminime. Il faut donc que la raison de cette haine soit plus universelle et tienne davantage à l'esprit même de la révolution. C'est ce qui est, et nous allons le voir.

La révolution aspire au naturalisme politique, c'est ce qu'elle cache sous les mots de civilisation moderne, de sécularisation, d'autonomie du pouvoir laïque. Or le naturalisme politique, affranchissant la société des liens de la religion, ne reconnaît à l'homme d'autre fin que la béatitude de la vie présente, béatitude qui consiste dans la jouissance des biens matériels. Par conséquent, il ne peut se proposer autre chose que de procurer et d'accroître la richesse. Nous l'avons vu précédemment. Ce point arrêté, il est évident que, pour une pareille société, les ordres religieux sont un hors d'œuvre, une incohérence, une entrave au libre développement de la civilisation. Et telle est la conséquence marquée dans ces paroles du Pape: « Voilà pourquoi ces hommes poursuivent d'une haine acerbe les ordres religieux malgré les immenses services qu'ils ont rendus à la religion, à la société, aux

lettres, et pourquoi ils répandent partout qu'ils n'ont aucune raison légitime d'exister (1). »

Prouvons. Une société dont lajouissance et la richesse sont le but, que peut-elle retirer de la mortification et de la pauvreté professées par les cénobites ? Tant qu'elle fut fondée sur l'Evangile, les ordres religieux lui parurent vénérables ; ils formaient même une partie intégrante de la civilisation parce qu'elle les considérait comme une partie intégrante de la civilisation chrétienne.

Jésus-Christ interrogé un jour sur Ja voie à suivre pour arriver au bonheur éternel répondit par l'indication de deux genres de vie, l'un ordinaire, l'autre de perfection. Le premier consiste dans l'observation des commandements : « Si vous voulez entrer dans la vie gardez les commandements (2). » L'autre consiste à demeurer séparé du monde et à faire état de suivre Jésus-Christ: « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres,... venez ensuite et suivez-moi (3). » La profession de ce second genre de vie constitue l'état religieux qui, avec des formes variées, a toujours fleuri dans l'Eglise. Ils se trompent, ceux qui en fixent l'origine au IIIe et au IVe siècle de l'ère chrétienne. Son germe ce fut la parole de Jésus-Christ; et la parole de Jésus-Christ ne pouvait rester stérile si longtemps. On peut dire qu'elle fructifia incontinent, et que l'état religieux eut son commencement dans les apôtres qui suivirent très-parfaitement la doctrine et les exemples duRédempteur. «\Nous avons,

(1) Eapropter hujusmodi homines acerbo sane odio insectantur religiosafFamilias quamvis de re christiana, civili ac litteraria summopere méritas et blaterant easdem nullam habere [légitimant existendi rationem. § Et quoniam.

(2) Si vis ad vitant ingredi serva mandata. Matth. xix, 17.

(3) Si vis perfectus esse, vade, vende quœ habes, et da paupevibus,... et veni, sequere me. Ibii. 21.

nous, tout quitté et nous vous avons suivi (1). » Dès lors cette pratique de la vie parfaite ne cessa pas dans l'Eglise ni ne pourra jamais cesser; il est de la parole de Jésus- Christ d'être toujours féconde parmi les fidèles. L'état religieux, comme l'enseigne Suarez, encore qu'il ne soit pas dans l'Eglise essentiellement nécessaire de necessitate essentiœ, est pourtant de nécessité d'intégrité de necessitate integritatis, comme les feuilles et les fruits sont de l'intégrité de l'arbre, encore qu'ils n'en soient pas la substance. Aussi une société chrétienne qui ferait des principes de l'Evangile la base de sa civilisation ne pourrait pas ne pas accueillir et tenir en haute estime les ordres religieux. L'utilité même qu'elle en retirerait pour sa fin propre lui ferait un devoir d'en faire grand cas. En effet envisageant les individus qui lui sont confiés comme étant destinés à une fin plus haute que n'est le bien-être de la vie présente, et reconnaissant un péril pour l'honnêteté des mœurs dans la tendance trop naturelle et trop commune qui nous pousse vers les richesses et les jouissances, les ordres religieux lui apparaîtraient comme un puissant secours pour empêcher la félicité temporelle dont elle a le souci d'être un danger et un mal pour la félicité spirituelle. Citons ici un beau passage du P. Taparelli. Parlant de la mortification chrétienne et montrant comment l'Eglise est par là le sel de la terre, sel qui préserve notre nature de la corruption, il poursuit: « C'est la réponse à donner à ceux qui s'échappent parfois en déclamations contre de certaines pratiques de mortification et qui demandent à quoi bon le carême? à quoi bon l'abstinence du chartreux et du minime? la solitude, la pauvreté, l'humilité du capucin et du camaldule? A quoi bon? A montrer au chrétien qu'il est en dehors des sens un bon-

(1) Ecce nos reliquimus omnia et sequuti sumus te. Ibid. 27.

heur supérieur aux jouissances sensuelles , à le faire rougir des excès du luxe, du faste, de la volupté, lors même qu'il ne se sent pas le courage de rompre ces liens de fleurs, à faire trouver aux déshérités de la fortune et du bonheur un repos résigné au sein d'une vie de travail, quand ils voient qu'il en est d'autres qui renoncent volontairement à la richesse et au plaisir et dont la conduite les encourage à laisser à la société une paix qu'ils pourraient troubler. Voilà l'utilité pratique de tels exemples. Ils sont une protestation incessante de la vertu contre les séductions des sens auxquelles ne résiste point la faiblesse du plus grand nombre, sans cesse ils rappellent qu'on peut bien leur demander une consolation, mais non y concentrer tout l'objet de ses désirs, L'Evangile, il est vrai, nous offre ces enseignements, mais, comme l'observe fort bien Balmès, (Le Protest, comparé auCathol., t. 2, c. xxx) pour qu'on puisse en quelque sorte palper la réalité d'une doctrine, il faut qu'elle prenne un corps, un visage dans quelque institution ; et c'est par ce moyen aussi que se devaient perpétuer la mortification et la charité, la pauvreté et l'humilité évangéliques. Or tels sont les ordres religieux ; ce sont des institutions qui nous offrent la pratique des plus héroïques vertus de l'Evangile, qui les persuadent et les encouragent par leurs exemples, qui y amènent un grand nombre d'hommes, bien que l'autorité de l'Eglise, dans sa sage discrétion, ne les impose à personne (1). »

Tout cela aurait lieu ni la société faisait de l'Evangile la règle suprême des actes, et de l'Eglise, la promotrice de la vraie civilisation, si par conséquent la société entendait marcher d'accord avec l'un et l'autre. Mais une société pareille serait une société de moyen-âge, une so-

(1) Essai théorique de droit naturel. 2e édition, t. 2, p. 383.

ciété non encore éclairée des lumières du progrès, une société objet de dégoût pour nos régénérateurs, bref une société placée complètement en dehors de l'hypothèse que nous discutons. Nous raisonnons sur une société qui fait abstraction de l'Evangile et de la vie future, qui se sépare sous tous rapports de l'Eglise, qui se retranche dans les pures limites de la nature et de la raison. Cette société, comme nous l'avons vu, ne peut reconnaître à l'homme d'autre fin que la jouissance sensible ni se proposer d'autre but que la richesse. Or les ordres religieux ne servent ni à l'une ni à l'autre de ces deux fins. Ils n'ont donc à ses yeux aucune raison d'être, puisqu'ils sont inutiles. Bien plus, à vouloir pousser le principe à ses dernières conséquences, ils méritent d'être exterminés comme coupables de lèse-civilisation, car non-seulement ils ne favorisent pas la fin sociale, mais ils lui font obstacle. Et de fait si le but de la société est la richesse qui sert à se procurer le plaisir et la plus grande somme possible de jouissances, qui ne le voit? la profession publique de pauvreté, de chasteté, de mortification corporelle, devient un scandale, une entrave au progrès, un attentat contre le bien commun. Et ce n'est pas nous qui tirons ces conséquences, les auteurs mêmes de cette théorie sociale les professent ouvertement. L'anglais Bentham qui, fort amoureux de la civilisation de son pays, en déduisit la morale avec beaucoup de logique, ayant établi que le bonheur n'est qu'une somme de plaisirs, range parmi les crimes de premier ordre la continence excessive, les macérations de la chair, et parmi ceux d'ordre inférieur les privations et les pratiques pieuses, le séjour par vœu dans un couvent et les pèlerinages accomplis en suite d'un vœu (1).

(1) Œuvres, t. 1, p. 39 et 320.

§ IV

par ce moyen la société tombe dans l'abrutissement.

Ce n'est pas impunément qu'on viole l'ordre établi de Dieu. A l'individu prévaricateur est réservé l'enfer; à la société qui vit seulement dans le temps est appliquée une peine correspondante dans la vie présente. Quelle sera cette peine? L'homme est puni par où il pêche (1); c'est une menace qui concerne et les individus et les Etats. La société prétendait par ce moyen arriver à une très-haute perfection ; elle tombe au contraire si bas que sa condition devient pareille à celle des brutes. En effet qu'est-ce qui fait la brute? N'est-ce pas d'avoir pour règle unique de ses actions l'instinct sensible ? Or c'est à quoi se réduit une société qui fait de la jouissance la fin dernière de l'homme. La bête tend à la jouissance ; à la jouissance aussi tend l'homme de la société moderne. Que s'il est une différence à cause de la raison qui est dans l'homme, elle tourne contre lui. Car la brute incapable de se régir reçoit sa direction de Dieu qui mesure et limite ses appétits par son instinct. Tandis que l'homme destiné, grâce au don divin d'intelligence et de volonté, à remplir par lui-même en lui-même cet office, crée en lui un désordre affreux et se livre à la merci des sens que ne bride aucun frein. Un troupeau de bêtes, mettant la raison au service des sens, voilà la société séparée de Dieu et de l'Eglise. Encore si elles pouvaient au moins demeurer en repos. Mais il s'en faut bien. Elles s'agitent continuellement et se font la

(1) Sap. xi, 17.

guerre les unes aux autres : Forêt de ~bëtes frémissantes. La cause en est en ce que tous aspirent à un bien que tous ne peuvent posséder ; le petit nombre seulement en jouit parce que les autres en sont privés. La richesse ne se forme que par l'accumulation au profit d'un seul, de ce qui pourrait être distribué dans le grand nombre, et cette accumulation même est le résultat de la fatigue incessante d'un grand nombre de bras. Donc pour qu'il y ait des riches dans une société, il faut qu'il y ait des pauvres ; et pour qu'il y ait des hommes de jouissance, il faut qu'il y ait des hommes de peine. Vous figurez-vous la paix et le contentement qui devront régner parmi eux quand ils auront écarté toute influence religieuse, et que chacun tonvoitera la jouissance, par conséquent une extrême richesse ! Il faudra qu'ils s'entredéchirent, et là où ils ne le pourront, ils attendront en frémissant l'heure propice. Tel est le sort d'une société dont les membres,

seguendo corne bestie Vappetito,

ne reconnaissent plus la loi de l'esprit.

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