‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 53 sur 78 · DU DROIT DE BIENFAISANCE PUBLIQUE APPARTENANT A E'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DU DROIT DE BIENFAISANCE PUBLIQUE APPARTENANT A E'ÉGLISE

Le naturalisme politique qui infecte aujourd'hui les gouvernements libéraux, prétend enlever aux catholiques la faculté d'exercer publiquement la charité envers les pauvres. Impuissant à défendre absolument aux particuliers de faire l'aumône, car l'aumône saurait bien tromper l'espionnage de ses agents, il s'efforce au moins de l'écarter de la société, de la dépouiller de son caractère surnaturel, pour la rendre tout à fait semblable à lui. Il interdit donc aux pauvres d'implorer publiquement la pitié d'autrui, et aux fidèles qui sont fortunés de se constituer en associations pour secourir l'indigence. Par dessus tout, il défend à l'Eglise d'avoir des fonds destinés aux soulagements des besogneux, et exige qu'en cette matière tout lui soit consigné pour être par lui et en son nom administré et distribué. Peu lui importe que par là il tyrannise et les citoyens dont il viole le droit inné à la bienveillance réciproque, et l'Eglise qu'il dépouille d'une de ses principales attributions, car, dès qu'elle parut, on regarda comme une partie intégrante de son ministère sacré, le droit de secourir toutes les misères et tous les malheurs.

Mais quel est donc le motif de cette haine dont le naturalisme politique poursuit l'aumône catholique ? Le motif

mis en avant c'est que l'aumône est contraire aux principes d'une bonne économie politique. Mais le Pape proclame dans son Encyclique que c'est un prétexte on ne peut pas plus trompeur (1). Nous verrons la justice de cette censure. Le véritable motif de cette haine est tout différent, encore que le naturalisme politique aie honte de l'avouer; et, sans plus d'ambages, disons que c'est la double haine qu'il porte au pauvre et à la religion. Ce qui nous le fait croire, c'est la parole même du Pape qui dans son jugement sur cette prétention la qualifie d'impie: « .... dans leur impiété ils prononcent qu'il faut ôter aux citoyens et à ï Eglise la faculté de donner publiquement l'aumône (2). » L'impiété, telle est la vraie et pure raison qui fait que le naturalisme politique veut bannir l'aumône de la société. Impiété, et vis-à-vis de Dieu, et vis-à-vis du prochain par rapport à Dieu. Car la raison des contraires est la même, si la piété est un dévouement à Dieu, elle est aussi un dévouement au prochain, particulièrement s'il est dans l'affliction et la gêne. « On emploie souvent le nom de piété même dans les œuvres de miséricorde, j'estime qu'il en est ainsi parce que Dieu les recommande spécialement et témoigne qu'elles lui plaisent plus que des sacrifices, et cet usage a fait qu'on donne aussi à Dieu le nom de pieux (3). »

(1) .... fallacissime prœtexentes commemoratam facultatem optimœ publicœ œconomiœ principiis obsistere. Quanta cura § Et quoniam.

(2) Impie pronunciant auf «rendant esse civibus et Ecclesiœ facultatem qua eleemosynas christianœ caritatis causa palam erogare valeant. Ibid.

(3) Nomen pietatis etiam in operibus misericordiœ frequentatur ; quod ideo arbritror evenisse, quia haec fleri prœcipue mandat Deus% ex quâ consuetudine factum est ut Beus ipsepius dicatur. S. Aug. deCivit. Dei, 1. x, c. 1.

LE NATURALISME POLITIQUE HAIT L'AUMÔNE PARCE QU'IL A EN HORREUR LES PAUVRES.

Un dos effets les plus salutaires du christianisme, c'a été la réhabilitation et le relèvement moral du pauvre. Dans le paganisme le pauvre était un déshérité de la fortune, un ennemi des dieux; et la pauvreté une honte, turpis egestas. Aujourd'hui encore, au Japon, la pauvreté est punie comme un délit. Au contraire, à la lumière de la foi chrétienne, le pauvre est un prédestiné, c'est un ami de Jésus-Christ, et la pauvreté est un bien que recherche spontanément quiconque veut mener la vie parfaite. Tandis que le riche recueille des menaces de malheur à cause de sa richesse : Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation (1), le pauvre est appelé bienheureux parce qu'en droit il possède déjà le royaume des cieux : Heureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume des deux est à vous (2). Veut-on assigner au riche enseveli dans l'enfer le motif de la différence qui existe entre son sort et celui de Lazare porté dans le sein d'Abraham, on n'en donne pas d'autre que celui-ci : « Souvenez-vous que pendant votre vie vous avez reçu les Mens, et Lazare les maux pendant la sienne (3). » N'avons-nous pas vu dernièrement élevé aux honneurs des saints autels le mendiant Joseph Labre qui n'arriva à cette hauteur que par la pratique héroïque de la plus absolue indigence. La pauvreté loin d'être évitée comme une ignominie est

(1) Luc vi, 24.

(2) Ibid. 20.

(3) Ibid. xvi, 25.

choisie comme une prérogative de la perfection évangélique par les sages du christianisme. La raison en est que Jésus-Christ fut pauvre ; conséquemment ne peut être son parfait imitateur que celui qui se fait pauvre pour son amour : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple (1).

Pour le fidèle aisé, le pauvre, loin d'être un ennui et une charge, est un objet agréable et bienfaisant. La vue, l'histoire des misères du pauvre force le riche à rougir de ses plaisirs, et le délivre ainsi du péril d'être vaincu par eux. Et c'est déjà un grand bienfait. Mais en outre, le riche, donnant au pauvre, s'achète et s'assure le bonheur éternel : « Faites-vous des amis avec l'argent d'iniquité afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (2). » Ces paroles de Dieu vous représentent le pauvre comme celui à qui appartient de droit l'héritage céleste, et le riche comme celui qui ne peut l'obtenir qu'autant que le pauvre, en échange des secours qu'il reçoit de lui, l'en fait participant. D'où saint Ambroise, parlant de l'aumône, avance que l'homme charitable, en secourant les autres, se secourt lui-même : « L'homme miséricordieux est une bonne chose, dit-il : tandis qu'il vient en aide aux autres, il se soulage luimême, et soigne ses blessures en guérissant celles d'autrui (3). « Et saint Basile assure que le bienfait retombe sur le bienfaiteur, et qu'en aidant le pauvre, nous nous secourons nous-mêmes, vu les grands intérêts que nous en retirons (4). Ainsi dans l'Eglise, le pauvre n'est pas

(1) Luc. xiv, 33.

(2) Ibid. xvi, 9.

(3) Bonum est misericors homo; qui, dum aliis subvenit, sibi consulit^ et in aliejio remedio vidnera sua curât. De obitu Theodosii.

(4) Benefactoncm gratiœ ad dantes revertuntur . Dedisti esurienti f tibi consuluisti ; quod enim dedisti, cum auctuario revertetur. Hom. iv In ditescentes.

seulement arraché à la condition avilissante dans laquelle il croupissait, il est en outre couronné d'une céleste auréole. Entre lui et le riche, non-seulement toute inimitié est disparue, mais il se noue en place entre eux un véritable nœud de fraternité et d'échange réciproque de biens, en vertu duquel ils se communiquent mutuellement' ce qu'ils possèdent, le riche, les choses nécessaires à la vie présente, le pauvre, son droit à la béatitude éternelle.

Mais cet ordre de choses ne peut plaire au naturalisme politique. Elles sont trop opposées à ses principes de civilisation, et en renversent de fond en comble les théories. Avec ses dogmes, lç naturalisme politique ne peut voir dans le pauvre qu'un être incommode et dégradé. L'idée païenne de la pauvreté revient pour lui, le concept païen de la fin individuelle et sociale étant revenu. Il les fait reposer toutes les deux dans la jouissance, et partant dans l'augmentation indéfinie des richesses qui est l'augmentation et la condition de la jouissance. Or le pauvre, il souffre, il ne jouit pas, il est indigent, il manque de fortune. Aux yeux du naturalisme politique, c'est donc un être monstrueux, puisque n'atteint pas la fin humaine et sociale. Il se trouve dans une condition contraire aux destinées de l'homme, et, conséquemment, il est un horsd'œuvre dans l'ordre moral, un avorton de l'ordre civil parfait. Il doit donc exciter la haine et le mépris, comme toute monstruosité dans la nature ou dans les arts engendre et mépris et haine.

Il y a plus. Le pauvre est un être haïssable non-seulement pour ce qu'il est en lui-même, mais à cause des incommodités et du dommage qu'il occasionne aux autres. Par son seul aspect il brise et gâte le bonheur d'autrui, et par ses 'exigences en amoindrit les moyens. Le citoyen, dans le naturalisme politique, a besoin de sensations agréables, et le pauvre lui en présente de fâcheuses. Encore qu'il ne vous demanderait rien, la seule vue de ses

haillons, de sa pâleur, de ses traits amaigris vous contriste invinciblement et vous afflige. Son existence même est comme une protestation de la nature contre le principe de l'épicuréisme que la félicité, c'est le plaisir. Que dire ensuite si à l'aspect de sa personne, le pauvre ajoute, comme il le fait habituellement, l'histoire apitoyante de ses privations et de ses douleurs ? N'est-elle pas vraiment un dur reproche, que dis-je ? un sarcasme amer à l'adresse de l'opulence qui jouit? Or la civilisation ne peut tolérer qu'on insulte ainsi impunément à la véritable fin de l'homme, aux lumières de la sagesse sociale. Et cela est, sans parler de la diminution de bonheur que le pauvre occasionne par ses demandes, car tout don qui lui est fait est une soustraction de richesse, conséquemment une soustraction de moyens de se procurer la jouissance.

Il faut donc écarter le pauvre de la société. S'il était possible de s'en débarrasser tout-à-fait par les voies employées en Amérique pour abolir l'esclavage, nous sommes convaincus que le naturalisme politique n'hésiterait pas àen faire usage. Mais, le progrès n'étant pas encore arrivé chez nous à ce point de philanthropie, il faut au moins bannir le pauvre de la présence du public et en aggraver lé plus possible la condition. Qu'il soit donc renfermé malgré lui dans quelque hôpital d'Etat, administré par des laïques, où il sera traité moins bien qu'une bête de somme, mais néanmoins on pourra dire qu'il vit. Qu'on punisse de la prison le crime d'avoir troublé, en quémandant, la promenade joyeuse et gaie du riche. Et surtout qu'on le dépouille de l'auréole que lui a faite le chris. tianisme, en faussant par des préjugés le concept de l'aumône. L'aumône, s'il faut la faire, doit se distribuer au nom delà société à qui appartient tout être qui se meut comme tout être incapable de mouvement. Qu'on lui remette donc tout ce que les citoyens veulent faire pour secourir le prochain : leur laisser, comme on dit, le libre exercice

de la charité, ne servirait qu'à augmenter le nombre des mendiants. Voilà à peu près comme raisonne le naturalisme politique.

§ II

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