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DE LA RELIGION

L'aumône est une profession publique de la foi de celui qui la fait. Pour le prouver, il suffit de voir que les actes des vertus sont de deux sortes : les uns directs, les autres indirects; si parmi les premiers la religion compte l'adoration, la prière et toute autre action extérieure ou intérieure qui exprime notre soumission à Dieu, elle range surtout parmi les seconds la miséricorde pratiquée pour Dieu vis-à-vis des pauvres. Et nous pouvons dire sans inconvénient que cette miséricorde fait partie des actes propres et directs delà religion telle qu'elle nous a été imposée par Jésus-Christ. Et en effet, la religion consiste à rendre à Dieu son culte et son hommage (1). Or la bienfaisance chrétienne se réduit en fin de comptes, au culte et à l'hommage de Dieu. Voulez-vous, ô lecteur, vous en convaincre brièvement ? Rappelez-vous les paroles que Jésus-Christ doit dire aux justes, au jugement : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; fêtais sans asile et vous m'avez recueilli; nu et vous m'avez vêtu; malade et vous m'avez visité; en prison et vous êtes venus à moi. Alors les justes lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, et que nous vous avons rassasié ; ayant soif

(1) Religio est, quœ superioris cujusdam naturœ, quant divinam vacant, curam cœremoniamque affen. S. Aug. libro de 83 qusestionibus, q.31.

et que nous vous avons donné à doive ? Quand est-ce que nous vous avons vu sans asile, et que nous vous avons recueilli; nu, et que nous vous avons vêtu? Et quand est-ce que nous vous avons vu malade ou en prison, et que nous sommes venus à vous. Et le Roi leur répondra : En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l'avez fait à Vun des plus petits d'entre mes frères, vous me Vavez fait à moi (1). » Ici Jésus-Christ n'appelle pas seulement les pauvres ses frères, mais il affirme lui être rendu tout service qu'on leur rend. La raison en est qu'il les a faits ses représentants et leur a passé ses droits. Or il est clair que vêtir Jésus-Christ, le nourrir, le visiter, l'accueillir, l'honorer, serait un acte de religion, c'est donc un acte de religion que de remplir, par amour de Jésus-Christ, vis-à-vis des pauvres, l'un de ces offices de bienfaisance, ou quelque autre semblable.

C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, parlant des aumônes que lui avaient envoyées les Philippiens, les qualifie de sacrifices faits à Dieu (2). Et ailleurs exhortant les Hébreux, il dit : « Souvenez-vous de la bienfaisance et de V aumône : c'est par ces victimes que Von mérite Dieu (3). » Or le sacrifice est un acte de religion, c'est même, des actes de religion, le plus grand. L'aumône est donc un

(1) Esurivi ...et dedistis mihi manducare : sitivi tt dedistis mihi bibere : hospes eram, et collegistis me : nudus, et cooperuistis me; in/îrmus, et visitastis me : in carcere eram, et venistis ad me. Tune respondebunt ei justi, dicentes : Domine, quando te vidimus esurientem et pavimus

te ? sitientem, at dedhnus tibi potum ? Quando autem te vidimus hospitem, et collegimus te ? aut nudu,m, et cooperuimus te ? Aut quando te vidimus infirmum aut in carcere et venimus ad te? Et respondens rcx , dicet illis : Amen dieo vobis, quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis. Matth. xxv, 35-41.

(2) Repletus sum acceptis ab Epaphrodito, quœ misistis odorem suavitatis hostiam acceptam% placentem Deo. Philipp. iv, 18.

(3) Beneficentiœ et communionis nolite oblivisci; talibus enim hostiis promeretur Deus. Heber. xiii. 16.

acte de religion. Plus expl'citement encore, la même chose nous est enseignée par l'apôtre saint Jacques qui donne expressément à la bienfaisance exercée envers le prochain le titre de religion : « La religion pure et sans tache aux yeux de Dieu notre Père est celle-ci : visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions (1). » Ici par visiter, selon la force du mot hébreu, il faut entendre consoler, protéger, nourrir, fournir toute espèce de secours ; et l'on nomme les orphelins et les veuves, au lieu des pauvres en général, parce qu'ils sont les types de l'indigence et de l'abandon. D'où vient que dans l'Ecriture l'un des noms de Dieu, soutien de toute indigence, est Père des orphelins et Juge des veuves (2).

Une autre preuve de ce que nous avançons peut se tirer de la loi de charité, telle qu'elle a été imposée dans le christianisme. Si la religion est une vertu qui nous relie à Dieu, le lien suprême qu'elle forme et qui comprend tous les autres, c'est l'amour. Or l'amour envers Dieu a pour manifestation pratique et condition sine qua non la miséricorde et la bienfaisance envers les pauvres. « Un homme qui a les biens de ce monde et qui, voyant son frère dans la nécessité, lui ferme ses entrailles, comment aurait-il en soi Vamour de Dieu (3) ? » Ces paroles de l'apôtre saint Jean sont très-fortes et affirment clairement que l'amour de Dieu ne peut exister dans les riches s'ils ne se montrent bienfaisants vis-à-vis de leur prochain besogneux. Et cela pour deux raisons : la première, parce qu'il ne peut aimer Dieu, celui qui en méprise les comman-

(1) Religio munda et immaculata apudDeum et Patrern hœc est, visitare pupïllos et viduas in tribulatione eorum. Jacob. 1, 27.

(2) Pater orphanorum et Judex viduarum. Ps. lxyii, 6.

(3) Qui hàbuerit substantiam hujus mundi, et viderit fratrem suum necessitatem habere, et clauserit viscera sua ab«o, quomodo caritas Dei rnanet in eo. 1 Joan. m, 17.

déments. Or il y a un commandement divin d'aimer, en aimant Dieu, notre prochain, et la preuve de l'amour, c'est le fait. C'est de Dieu que nous avons reçu ce commandement : « Que celui qui aime Dieu, aime aussi son frère (1). N'aimons ni de parole ni de langue, mais par les œuvres et en vérité (2). » L'autre raison est la nature même de la charité : Famour a deux termes nécessairement unis : Dieu et le prochain. D'où il suit qu'on ne peut aimer le premier sans aimer aussi le second ; comme si vous aimez vraiment un père, vous ne pouvez pas ne pas aimer aussi ses fils qui sont ses images et viennent de lui. L'apôtre saint Jean comparant ces deux termes de l'amour fait ce raisonnement : •« Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment aimerait-il Dieu quHlnevoitpas(3)f» Comme s'il voulait dire : encore que la charité soit une et indivisible, néanmoins ses actes s'exercent plus facilement vis-à-vis du prochain, comme tombant sous les sens : si donc l'on ne pratique pas l'amour du prochain, il n'est pas présumable que l'on s'exerce à l'amour de Dieu. Il ne faut donc pas s'étonner de voir des actes de charité visà-vis du prochain être mêlés aux cérémonies même liturgiques; ainsi le Pape, au Jeudi-Saint, dans le temple même, après avoir célébré les divins mystères, vient laver et baiser les pieds des pauvres et leur faire l'aumône. Cette pratique était aussi observée par les rois chrétiens, dans leur Cour; mais elle s'en va maintenant, à mesure que le progrès débarrasse la société de ces vieilleries du moyen-àge.

(1) Hoc mandatum hàbemus ab eo ut qui diligit Deum diligat et fr titrent suum. 1 Joan. iv, 21.

(2) Non diligamus verbo neque lingua, sed opère et veritate. Ibid. ni,

(3) Qui nondiligit fratrem suum, quem videt ; Deum, quemnon videt , quomodo potest diligere. Ibid. iv, 20.

Et telle est la seconde cause de la haine que le naturalisme politique porte à l'exercice public de la charité. Cette bienfaisance est une profession (religieuse) publique de culte, d'amour de Dieu, d'obéissance à ses préceptes, de foi en l'ordre surnaturel, d'espérance à la vie future. Mais le naturalisme politique peut-il tolérer cela dans l'ordre public, lui dont l'essentiel caractère est d'écarter le surnaturel de la société publique et de faire abstraction delà religion et de Dieu? Comme il a sécularisé et ramené à la pure nature la politique, la morale, les lois, les relations de l'Etat et des citoyens, sans exception, ainsi faut-il qu'il fasse^our la charité et la mutuelle bienfaisance, au moins dans Tordre social externe, sur lequel seul il lui est donné d'étendre son action. S'il pouvait détruire au cœur des fidèles la vertu même de charité, il le ferait avec plaisir. Mais cela dépassant ses forces, il se plaît au moins à lui enlever l'existence extérieure ; il en entrave l'exercice public et l'arrache aux mains de l'Eglise.

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