MET EN AVANT
Il faut un déguisement aux vraies causes qui meuvent le naturalisme politique, car elles sont honteuses : il imagine l'avoir trouvé dans une chose dont le siècle d'aujourd'hui est entiché, l'économie politique. L'aumône, dit-il, faite librement par les fidèles et l'Eglise, nourrit l'oisiveté du pauvre, et enlève ainsi les bras au travail. Or il importe grandement à l'économie politique que le travail abonde le plus possible, et que l'oisiveté soit bannie de la société. Ce zèle des libéraux contre l'oisiveté de la classe indigente est curieux en vérité. Jamais pré-
dicateur, écrivain ascétique ou moraliste n'en a tant montré. Seulement l'oisiveté est un vice pour le riche comme pour le pauvre. Elle l'est même plus pour le riche, car si elle est une excitation au mal, c'est surtout pour ceux qui ont plus de moyens de se passer leurs caprices et de contenter leurs passions. Puis, c'est à tous que' Dieu a imposé le devoir de travailler. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, c'est là un châtiment et un précepte imposé à toute l'humanité dans la personne d'Adam. Pourquoi criez-vous contre l'oisiveté du pauvre qui, après avoir mendié son morceau de pain, se chauffe quelques heures au soleil, quand vous ne dites iïen de l'oisiveté des riches qui se corrompent de plaisirs, et consument leur vie en jeux, aux bals, aux théâtres, dormant longtemps, après avoir longtemps mangé à des tables splendides ? Voyons la réponse que va leur faire le naturalisme politique. Il dira, comme le César de Labienus, que le genre humain étant un, le riche travaille par les bras du pauvre, et que le pauvre digère par l'estomac du riche. Ne riez pas, car cette réponse est fondée sur les principes philosophiques d'un des savants modernes. Ahrens, dans son droit naturel, enseigne que la fin de l'homme est le plein développement de ses facultés et ce développement intégral n'étant pas possible à chacun, il se réalise dans la société par voie de représentations. Il suit logiquement de ce principe que le pauvre peut très-bien se considérer comme le représentant de la force musculaire du riche, et le riche comme le représentant de la force digestive du pauvre. Et n'est-ce pas ainsi que le Parlement se considère comme le représentant des intérêts et de la volonté de la nation? Cette première difficulté pourrait donc n'avoir pas beaucoup de valeur près du naturalisme politique. Voyonsen une autre. N'est-ce pas une mesure absurde que d'abolir l'usage pour remédier à l'abus ? Volontiers nous
accordons qu'il peut se trouver, dans le nombre, certains pauvres qui mendient moins par besoin que par métier, et qui, pouvant vivre honnêtement par leur travail, préfèrent la vie d'escroc. Mais est-ce une raison d'empêcher les vrais pauvres qui ne peuvent travailler ou qui manquent d'ouvrage, de profiter librement de l'aumône chrétienne ? Les estropiés, les malades, les vieillards décrépits, les enfants, les veuves délaissées, l'artisan renvoyé et qui est sans travail, ne méritent-ils ni pitié ni secours ? Il nous souvient ici d'un rapport du député Corsi : rapport qui est un vrai chef-d'œuvre d'insanité religieuse, morale et juridique (1). Proposant la suppression des établissements ecclésiastiques de bienfaisance il dit : « La charité même qu'ils vantent comme une vertu, est étrangement défigurée par les préjugés. V aumône n'est pas donnée comme le veut la civilisation, c'est-à-dire l'aumône de l'instruction qui porte l'ho?nme à vivre comme sa fin V exige, de son industrie, qui en relève la dignité, et lui fait remercier, du pain qu'il peut donner à sa famille, le Créateur seul qui lui a procuré le talent de le gagner et la société qui lui a fourni les moyens de cultiver ce talent; mais elle est accordée indistinctement dans l'ordre matériel aux dépens de l'activité et de la dignité morale des peuples. » Autant de paroles, autant de sottises. D'abord le rapport paraît blâmer que la charité soit vantée comme une vertu. Il a raison aux termes des principes naturalistes qu'il professe. Car il ne peut y avoir de vertu opposée à la fin humaine, or donner du sien à autrui diminue la richesse, conséquemment le plaisir, fin de l'homme. Ensuite, il remarque que la- charité des établissements pieux est faussée par les préjugés. Quels préjugés ? il ne s'explique pas, mais il est fort probable que ce sont juste-
(1) Atti ufficiali, foglio aggiunto al n«. 56.
ment les motifs surnaturels dont nous avons parlé et le prix auquel a été portée l'aumône dans l'Eglise. Enfin il veut que l'aumône consiste uniquement dans l'instruction. Evidemment l'instruction fait partie de l'aumône quand elle [est donnée à qui en a besoin et manque des moyens de se la procurer, et l'Eglise en est et en a toujours été très-large, comme les établissements d'instruction gratuite qu'elle a fondés et maintenus en font foi. Mais réduire toute la bienfaisance à l'instruction seule est une vraie absurdité. Au père de famille qui, faute d'ouvrage, demande de quoi nourrir ses petits enfants, M. Corsi répondrait qu'il les envoie à l'école ; et le paralytique délaissé qui n'a pas de gîte où se reposer, il le guérirait en lui faisant une leçon sur la manière de travailler la terre. Bouffons ! Ils s'imaginent que la panacée universelle est d'apprendre à lire. Nous ne prétendons pas que c'est une mauvaise chose, mais nous croyons que, encore qu'il sache lire, l'homme peut avoir besoin de pain et d'asile, et que partant venir en cela à son aide est le fait de la charité chrétienne. Du reste il ne manque pas d'économistes même libéraux qui font observer que, pour le menu peuple, la lecture est plus nuisible qu'utile, parce que, en fait de livres et de journaux, comme en* fait de denrées, il ne lui revient que le rebut et le plus mauvais (1).
Mais ceci importe peu à M. Corsi et à ses pareils ; ce qui leur tient au cœur, c'est que l'homme ne s'abaisse pas
(1) « A quoi sont employées les connaissances instrumentales par la plupart de ceux qui les ont reçues à l'école ? Que lisent-ils, si ce n'est ce qu'il y a de plus mauvais dans les productions périodiques ou non périodiques de la presse? En fait de lectures comme en fait de denrées et de marchandises de toute espèce, le peuple est exposé à n'avoir que le rebut, et obligé souvent de s'en contenter, soit parce que l'exiguité de ses ressources ne lui permet pas d'atteindre à ce qui est de bonne qualité, soit parce qu'il ne s'y connait point, et accepte volontiers tout ce qu'il trouve à sa portée. Etude sur les causes de la misère, etc., par A. E.C herbuliez, 1. vi p. ni.
devant l'homme, comme il arrive par l'aumône catholique, mais qu'il soit reconnaissant du pain qu'il peut rompre à sa famille, au Créateur seul qui lui a donné l'intelligence et à la société qui lui a fourni les moyens de la cultiver. S'ils avaient étudié au moins leur catéchisme, ils sauraient que dans l'Eglise de Jésus-Christ le pauvre en recevant l'aumône au nom de Dieu n'est pas humilié devant son semblable, comme le percepteur qui lève l'impôt au nom du roi ne l'est pas devant ses concitoyens. Le fidèle fortuné, selon les principes de l'Evangile, secourt son prochain par obligation de conscience, et en donnant ce qu'il est tenu de donner par la loi divine. En agissant ainsi, il se fait à lui-même plus de bien, par suite de la récompense qui lui est promise, qu'il n'en procure à autrui par l'avantage matériel dont il le comble. En cet acte le pauvre qui reçoit représente Jésus -Christ, seigneur et maître de toute chose, qui se déclare en sa place et débiteur et rémunérateur. S'il demeure l'obligé de celui qui lui a fait une largesse, à titre de gratitude, à son tour celui-ci se sent obligé vis-à-vis de lui par l'occasion qu'il lui procure d'accomplir son devoir et de devenir le créancier de Dieu pour un bien beaucoup plus précieux. Ainsi la divine Providence a-t-elle sagement voulu qu'il y eût des riches et des pauvres pour les relier ensemble par les liens de l'amour et de la vertu : « Le riche et le pauvre se sont rencontrés, de l'un et de Vautre Dieu est le créateur (1). » Savez-vous ce qui humilie véritablement le pauvre ? C'est ce que vous êtes forcés de substituer à l'aumône catholique, je veux dire l'aumône légale. Oh oui! se présenter à un officier public qui, après beaucoup de formalités et d'enquêtes sur les secrets de la famille, accorde un secours mesuré sur la part attribuée à ses
(l)Prov. xxii, 2.
pauvres par le Parlement anglais discutant philanthro piquement combien d'onces de pomme de terre étaient justement nécessaires à un homme pour ne pas mourir de faim, voilà en vérité ce qui humilie le pauvre, et l'avilit, et le dégrade. Or c'est à cela que nos régénérateurs voudraient le réduire chez nous. Et pourquoi ? pour que le citoyen soit reconnaissant de son pain, seulement à Dieu et à la société. De grâce, laissez donc Dieu; vous ne le nommez que mal à propos, et pour la forme, car si vous désiriez que le pauvre soit reconnaissant à Dieu, il ne vous déplairait pas qu'il le soit à l'Eglise, laquelle fait tout ce qu'elle fait, au nom de Dieu. Oui c'est à propos que vous parlez de la société, et la mention que vous en faites est conforme aux projets politiques que vous défendez. Cette politique, après avoir écarté Dieu et l'Eglise de toutes les relations humaines et sociales, veut aussi, relativement à la bienfaisance, ressusciter l'absorption païenne de toutes les individualités particulières dans la personnalité fictive de l'Etat. Ame et corps, le citoyen est une chose de l'Etat. Tous ses droits, c'est de lui qu'il les reçoit et tous ses devoirs c'est à lui comme à sa fin dernière qu'il doit les rapporter. L'Etat est maître de sa vie et il en dispose par la conscription. L'Etat est maître de ses biens, et il en dispose par l'impôt. L'Etat est maître de son esprit et de sa conduite et il en dispose par le monopole de l'instruction et de l'éducation gouvernementale. L'Etat est maître de sa religion, et il en dispose par les eœequatur, les appels comme d'abus et la surveillance politique du clergé. L'Etat est maître par conséquent de sa charité, et partant il s'en soumet la pratique et prescrit que tout legs ou toute pieuse institution, que l'on voudrait faire en ce but, soit soumise à son administration.
Et voilà, ô lecteur, les prétentions de ces nouveaux civilisateurs, sous le couvert de paroles enflées ; et voilà
la sagesse des hommes auxquels aujourd'hui sont confiées les destinées de la malheureuse Italie ! Mais ils se moquent et de nous et d'elle, et non contents de marcher en avant dans la voie de leurs désastreuses innovations, ils nous insultent par surcroît dans leurs déclamations orgueilleuses.
O difesa di Dio perché pur giaci? (\)
(1) Dante Paradiso xxvn.