EES JOURS DE FÊTE
Il est une autre violation des droits de l'Eglise que commettent les gouvernements libéraux, c'est l'abolition des lois qui interdisent le travail les jours fériés. Le Pape s'en plaint dans son Encyclique : ... ils prononcent dans leur impiété... qu'il faut abolir la loi qui, à certains jours fériés, défend les œuvres serviles pour vaquer au culte divin (1). Le prétexte qu'ils mettent en avant est celui même qu'ils invoquaient déjà contre l'aumône, c'est-à-dire l'opposition de cette loi aux principes de l'économie politique (2). Pour réfuter cette erreur, nous établirons :
1. Que l'obligation de s'abslenir de travaux serviles est essentielle aux jours de fête;
2. Que cette obligation dans les sociétés chrétiennes est confirmée à bon droit par la loi civile ;
3. Qu'elle ne contredit pas les principes d'une saine économie politique ;
4. Que la raison de la haine que lui porte le naturalisme n'est au fond que l'impiété.
(1) .... impie prononciant.... demedio tollendam legem, qua certis aliquibus diebus opéra servilia propter Dei cultum prohibentur. § Et quoniam.
(2) ... fallacissime prœtexentes commemoratam legem optimœ publicœ œconomiœ principiis obsistere. Ibid.
l'obligation de s'abstenir d'œuvres serviles est essentielle aux jours de fête.
Qu'est-ce qu'un jour de fête ? C'est un jour consacré au culte extérieur et public de Dieu. Si nos devoirs se mesurent sur nos rapports, le devoir religieux qui a pour objet le culte divin, est certainement le premier et le plus grand des devoirs de l'homme, le plus grand et le premier de nos rapports étant celui qui nous lie au premier principe et à la fin dernière de notre existence. Puis, s'il faut que ce culte se rende par des actes humains, c'est-à-dire conformes à la nature humaine, il faut qu'il soit nonseulement interne et individuel, mais externe et public ; à moins de dire que l'homme n'est ni composé de corps et d'âme, ni ordonné par sa nature à la vie sociale mais à la vie solitaire. Le culte, en tant qu'il va de l'intérieur à l'extérieur, qu'il passe du cercle individuel à l'ordre public, est donc de droit naturel. Il est aussi de droit divin parce que l'Eglise a été établie de Dieu sous forme de société publique, et que les hommes ne peuvent se former en société que par un échange de signes extérieurs (1).
Or l'homme a cela de propre qu'il fixe le temps où il satisfera aux tendances de sa nature, ainsi l'exige l'activité de celui qui a pour règle non le caprice du hasard, mais l'ordre de la raison. Aussi voyons-nous fixées régulièrement, suivant les circonstances, les heures de manger, de dormir, d'étudier, de se récréer, etc., et l'on
(1) In nulhim nomen Religionis coadunari homines posse, nisi aliquo signaculorum vel sacramenA.orum consortiocolligentur. S.Aug. l.xi contra Faustum, c. xi.
tiendrait pour insensé celui qui, en ces diverses actions, se laisserait mener par son caprice. Cette universelle tendance de l'homme se vérifie aussi dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, et voilà comment la fixation d'un temps pour l'exercice du culte résulte de l'instinct rationnel même de l'humanité. Ces temps déterminés constituent les jours de fête. L'institution des jours de fête, c'est-à-dire des jours consacrés publiquement à Dieu, a donc sa racine dans la nature même de l'être raisonnable, dans l'ordre des devoirs à remplir, et par conséquent elle fait partie de la loi morale (1). H ne faut donc pas s'étonner de voir cette institution commune à tous les temps et à tous les peuples de la terre, et prendre chez les Grecs le nom de réunions sacrées.
Se conformant à la nature de l'homme, Dieu, dans l'ancienne loi, prescrivit des jours de fête, et surtout le sabbat comme signe et souvenir du bienfait de la rédemption. Ce jour fut ensuite transporté au dimanche dans la loi évangélique, en souvenir de la résurrection de Jésus- Christ, rédempteur et auteur en nous d'une nouvelle création, celle de l'état de grâce (2).
Mais qu'emporte avec soi cette idée que les jours de fête
(1) Inest homini naturali inclinatio ad hoc, quod cuilibet rei necessariœ deputetur aliquod tempus; sicut corporali refectioni som.no et aliis hujusmodi. Unde etiam spirituali refectioni, qua mens hominis in Deo reficitur, secundum dictamen naturalis rationis aliquod lempus députât homo : et sic habere aliquod tempus deputatum ad vacandum divinis, cadit sub prœcepto mqgxli. S. Thom. Summ. theol. 2. 2. q. 122, a. 4.
(2) Christus venieiis fecit novam creationem; per primam enim homo ttrrenus, per secundan homo cœlestis effectus est. In ChristoJesu neque circumeisio aliquid valet neque prœputium sed nova creatura; et hœc nova creatura est per gratiam, quœ incipit in résurrection?. Quomodo Christus surrexit a mortuis per gloriam Patris, ita, et nos in novitate vitœ ambulemus. Et quia resurrectio facta est in Dominica, ideo celebramus illum diem, sicut Judœi sabbathum propter primam creationem. S. Thom. Opus. iv, de decem prseceptis.
soient publiquement consacrés à Dieu? Cela entraîne avec soi que ces jours soient soustraits au service de l'homme et appliqués au service de Dieu. Leur observation porte le nom de sanctification : « Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat (1). » Or sanctifier, c'est séparer de tout usage profane, et appliquera un usage divin. « Vous séparerez pour le Seigneur (2) » : ainsi est exprimée dans la sainte Ecriture la dédicace que l'on fait à Dieu d'une chose ou d'une personne. Le temple est saint; les ustensiles et les vases sacrés sont saints; saints sont les ministres de l'autel. Qu'est-ce à dire ? que ces lieux, ces ustensiles, ces personnes sont soustraites à toute destination, à tout usage d'ordre humain et dédiées au seuf culte de Dieu. Sanctifier les fêtes, c'est donc soustraire ce jour à l'emploi ordinaire que l'on fait des autres jours et le destiner uniquement à Dieu. Orque fait-on ordinairement des autres jours ? On les dépense au service de l'homme en fatigues qui tournent au profit de la vie présente. Voilà donc ce qui est exclu des jours de fête, par leur concept même. Et ainsi le voyons-nous déclaré par le Seigneur même quand il défend le travail des jours de fête, et explique la sanctification du sabbat par l'abstention des travaux serviles. « C'est le sabbat du Seigneur votre Bleu. Vous n'y ferez aucun ouvrage (3). » Et ailleurs : « Sanctifiez le jour du sabbat..., et vous ne ferez aucun travail (4). » Le travail servile, c'est le travail du corps, celui auquel l'homme peut être contraint par l'homme ; au contraire les œuvres libérales sont les actes de l'âme, qui ne sont pas sujets à coaction. Ainsi saint Thomas (5). Et
(1) Exod. xx, 8.
(2) Num. xxxi, 28.
(3) Sabbathum Domini Bel tui est. Non faciès in eo quidquam operis Deuter. v, 14.
(4) Sanctificate diem sabbathi ...., et omne opus non facietis . Jerem. xvn, 22.
(5) Opus servile est opus corporale; nam opus liberum estanimœ, sicut
ailleurs (1) mieux encore il définit l'œuvre servile, l'œuvre corporelle faite par un homme au service d'un autre. Pourtant on excepte des œuvres serviles, celles qui, encore qu'elles soient spirituelles et faites par des serviteurs, sont néanmoins habituellement faites par des gens de condition libre, vu leur nécessité marquée pour la vie et la santé de l'homme (2). Et la raison qu'en donne Tertullien est que les actes nécessaires à la santé et à la conservation du corps ne sont pas de l'homme, mais de Dieu à qui par leur nature ils se rapportent (3). Ce seul cas excepté, tout travail non nécessaire, encore qu'il soit utile, ayant une destination purement humaine et servile, est prohibé un jour de fête, par cela même qu'il est jour de fête, c'est-à-dire consacré au Seigneur. Violer ce jour est un sacrilège comme c'est un sacrilège d'employer à un usage profane une chose sanctifiée, c'est-à-dire députée au culte divin.
§ II
l'obligation de s'abstenir de travaux serviles les
jours de fête est justement confirmée par
la loi civile.
Une société qui admet Dieu doit conséquemment admettre la nécessité du culte divin, et une société qui admet
intelligere et hnjusmodi ad quod opus homo constringi non potest. Thom. Opus. iv, I. c.
(1) Opéra servilia dicuntur opéra corporalia, in quibus unus homo alteri servit. Summ. theol. 2. 2. q. 122, a. 4.
(2) Opéra corporalia, ad spiritualem Dei cultum non pertinentia, in lantum servilia dicuntur, in quantum proprie pertinent ad servientes ; in quantum vero sunt communia servis et liberis, servilia non dicuntur. Quilibet autem tam servus quam liber tenetur in necessariis providere non tantum sïbi, sed etiam proximo, prœcipue quidem in his quœ ad salutem corporis pertinent. Ibid. 1. c. ad 3m.
(3) Opus salutis et incolumitatis non est opus hominis sed Dei. Contra Marc. c. xn.
l'Eglise doit conséquemment admettre la nécessité du culte divin tel que le prescrit l'Eglise. Or la société, comme telle, parle et professe sa foi et ses convictions par ses lois. Comme donc en tête de ses lois elle place sa foi en la religion de Jésus-Christ, de même elle ne peut faire moins que d'y ajouter la protection du culte ordonné par elle. Et telle est la justice de la loi qui défend le travail les jours fériés. Serait-il donc raisonnable qu'une société convaincue qu'il est dû à Dieu un culte public, permette ensuite qu'on viole impunément la sainteté du temps consacré à ce culte ? Pour admettre cela, on devrait se contredire, comme le royaume/très-civilisé d'Italie : dans le premier article du Statut, il professe que sa religion est la religion catholique, apostolique et romaine, puis il agit absolument comme s'il avait déclaré professer le mahométisme. Mais tout homme de sens qui ne veut pas unir des idées contradictoires admettra facilement qu'une société reconnaissant une religion est obligée nécessairement à en professer dans ses lois les inévitables déductions, et partant à prescrire de respecter les fêtes par l'abstention publique des œuvres serviles, condition intrinsèque de leur observation.
Mais en outre elle y est amenée par l'amour de sa propre conservation et cela à deux points de vue. Premièrementpour écarter d'elle les fléaux de Dieu, car Dieu promet d'effrayants châtiments aux peuples violateurs des jours de fête : « Si vous n'écoutez pas ma voix de sanctifier le jour du sabbat... f incendierai les portes; le feu des portes incendiera les maisons de Jérusalem, et nulnet 'éteindra.» Ainsi Jérémie (1). Et dans Ezéchiel (2) : « Mes sabbats, Us les ont complètement violés, j'ai donc dit que je répandrais ma fureur sur eux et que je les extermineil) xvn, 27.
(2) xx, 13.
rais. » Le feu dévorateur allumé aux entrailles des sociétés modernes, qui arrête leur prospérité, consume leur substance et leur vie, et les tient dans une agitation continuelle, qui ne sait que c'est le châtiment dont Dieu punit le peu de souci que l'on a des jours qui lui sont consacrés. Et si nous croyons à la parole de Dieu, ce n'est pas là un vain raisonnement. En second lieu, l'idée religieuse est le fondement de la paix mutuelle et du respect des droits d'autrui. Sans elle, la fraude, la trahison, le brigandage, l'homicide, toute sorte d'iniquités et de turpitudes plus abominables encore, domineront parmi les multitudes, pourvu que, par force ou par ruse, on sache échapper à l'œil ou à la main du magistrat. Alors la société devient nécessairement une bande de loups prêts à se dévorer les uns les autres, elle n'en diffère que par plus de ruse, car elle a la lumière de la raison dont elle se prévaut pour agir au détriment du prochain et contre l'idée même de société. Eu égard à son intérêt propre et à l'instinct de sa propre conservation, l'Etat doit donc affermir et promouvoir en public, selon ses forces, l'idée et la pratique de la religion. Ne le pouvant faire directement et positivement, car c'est le fait du ministère sacerdotal, il doit au moins le faire négativement et indirectement, en écartant les obstacles ; et le plus grand de ces obstacles est celui du travail public les jours de fête (1).
(1) Voici, relativemeut au but des lois, comme s'exprime un protestant tenu généralement pour un des porte-étendards du progrès moderne : « La fin que doivent avoir les lois et vers laquelle leurs préceptes et leurs sanctions doivent diriger est uniquement de faire que les citoyens soient heureux. Or, on y arrivera, s'ils sont bien établis dans la religion et dans la piété, s'ils sont honnêtes dans leurs mœurs, garantis contre les ennemis par la force militaire, à couvert des injures privées, obéissants à l'autorité et aux magistrats... Or, de tout cela, l'instrument et le nerf sont les lois. » Bacon de Vérulam. De la dignité et de l'accroissement des sciences. P. 1, 1 . 8, c. 3. Exemple d'un traité sommaire sur la justice universelle et la source du droit, aphorisme 5.
Enfin le droit social lui-même et la liberté de la conscience catholique exigent que l'Etat concoure par ses lois à garantir la sanctification des fêtes en défendant le travail public. Profaner par le travail les jours de fête, c'est un blasphème pratique contre Dieu et l'Eglise, c'est une insulte manifeste à la Religion. C'est dire tacitement que Dieu n'est pas, ou que, s'il est, il ne mérite aucun culte, ou que s'il mérite un culte, on le lui dénie, et cela ouvertement, en face de tous, avec une impudente publicité. Or le peuple fidèle peut-il supporter un tel scandale ? souffrir qu'on fasse, sous ses propres yeux, à l'objet le plus sublime de ses continuelles adorations un outrage aussi grave ? Si le respect et l'amour que l'on doit à Dieu dépassent l'amour et le respect que l'homme doit à ses parents, à lui-même, à la personne qu'il aime et vénère le plus, ne sera-ce pas pour son cœur une blessure cruelle, et pour ses droits une grave offense, que de voir l'honneur de Dieu publiquement foulé aux pieds ? N'aura-t-il pas le droit de prétendre que l'Etat, par les moyens dont il dispose, empêche cet excès sacrilège? Mais il y a plus. Le travail des jours de fête n'étant pas prohibé, la conscience des catholiques peut facilement être violentée par l'incrédulité ou la cupidité d'autrui. Il peut très-bien être, et, étant donnée la corruption de l'homme, il n'est pas rare, que des chefs d'ateliers ou des patrons, par incroyance ou par amour du gain, exigent de leurs subordonnés qu'ils travaillent même les jours consacrés à Dieu. En pareil cas, que va faire l'ouvrier, le commis, le manœuvre ? Refusera-t-il cette condition pour se garder fidèle à Dieu? Alors le voilà jeté sur le pavé, exposé à n'avoir pas de pain pour lui et sa petite famille. L'acceptera-t-il ? Le voilà alors, allant contre la partie la plus délicate de l'âme, les données de sa propre conscience. Or est-il juste que le citoyen qui est catholique demeure en proie à de telles angoisses, et ne rencontre aucune protection dans
l'autorité qui n'existe, si elle a le droit d'exister, que pour garantir les droits de ses sujets, quand surtout ils sont sans force et menacés par la tyrannie d'autrui.
Voilà ce qui arrive en France ; la civilisation stupide du siècle ayant annulé les lois protectrices de l'observation des jours fériés, il n'est pas rare de voir des chrétiens forcés de travailler contre leur conscience pour ne pas mourir de faim. Afin de remédier à ce mal, de zélés particuliers sont convenus d'organiser des associations spéciales dans lesquelles on s'obligerait à ne pas faire travailler de son côté les jours de fête, et à secourir ceux qui, par suite de l'observation d'un tel devoir, se trouveraient dans un besoin grave. C'est donc à dire qu'on est convenu de former, au sein de la société commune, une nouvelle société qui suppléât autrement à ce que ne fait pas la première. Preuve évidente que la société, telle qu'elle est entendue par le naturalisme politique, ne répond plus à sa fin.
§ III
l'abstention de travaux serviles les jours de fête
n'est pas opposée aux saines maximes de
l'économie politique.
Le "prétexte, mis en avant par le faux progrès pour abolir toute loi défendant le travail des jours de fête, est que cette loi est opposée aux principes de l'économie politique : ces principes sont de promouvoir autant que possible la richesse publique et l'abondance des produits. Mais le Pape qualifie justement ce prétexte de mensonge : fallacisslme prœleœentes. L'homme ne vit pas seulement de pain. Il a beaucoup plus besoin de la nourriture de l'âme : de la prière, de la mémoire des bienfaits de Dieu, de la pensée de la vie future, de l'intelligence de ses propres
devoirs. Or c'est pour cela qu'a été institué le jour de fête (1). La cessation du travail n'a pas été voulue pour qu'on passât le jour de fête dans l'oisiveté. Ce serait un mal, car le Saint-Esprit nous en avertit, l'oisiveté est la racine de grands maux (2). Beaucoup moins encore a-t-elle été voulue pour que ce jour s'écoulât en débauches, en orgies, enjeux, en passe-temps coupables. Ce serait plus mortel que le travail même, après avoir examiné ce qu'il ne faut pas faire le jour de fête, les théologiens examinent ce qu'il faut faire. Ce qu'il ne faut pas faire, ce sont les œuvres serviles par lesquelles l'homme se fait le serviteur de l'homme. Ce qu'il faut faire et ce à quoi est ordonnée la cessation de toute autre occupation, c'est d'assister aux divins mystères, aux catéchismes, aux prédications, aux prières publiques ; c'est de fréquenter les sacrements, de pratiquer la méditation, de s'exercer à d'autres œuvres de piété vis-à-vis de Dieu, et de charité envers son prochain. L'homme a un extrême besoin de ces choses, s'il est vrai qu'il a plus qu'un corps à nourrir, qu'il a une âme à sauver. Penser le contraire c'est donner à croire que l'homme est comme un animal dont on n'attend que le travail pour l'utilité d'un individu ou d'une société.
Il est vrai que les propagateurs du mal vont répandant partout que s'ils veulent le travail, même les jours de fête, c'est pour le bien de l'ouvrier, pour (fu'il voie augmenter par le gain ses moyens d'aisance. Mais c'est un autre mensonge. D'abord parce que l'aisance de l'esprit lui est plus utile que l'aisance matérielle, et à celle-là contribue grandement le repos des fêtes que l'on passe occupé de Dieu et de son âme, et dont l'efiet infaillible est une certaine joie spirituelle qui inonde et charme dou-
(1) Dies septima mandatur sanctifîcanda, id esty deputanda ad vacandum Deo. S. Thom. Summ. theol. 2. 2. q. 122, a. 4.
(2) Eccli. xxxiii, 29.
cernent le cœur de l'homme pieux. Ensuite, l'homme a moins besoin de commodités matérielles que de sentir au fond sa propre dignité, or à cela contribue merveilleusement le jour de fête qui, en l'arrachant au travail, le fait sensiblement l'égal de tout le monde, dépendant seulement de Dieu. Occupé aux œuvres serviles, l'homme dépouille quasi sa personnalité et abdique sa dignité morale : il est le serviteur d'un autre homme, il est comme l'instrument et le moyen de son bien-être : servus propter dominum. Quand voici venir le jour de fête qui, supprimant pour ainsi dire, toutes les inégalités sociales, rend tous les hommes égaux devant Dieu, il brise au moins pour un temps toute sujétion matérielle d'homme à homme , et nous fait pratiquement souvenir que nous sommes tous les fils d'un même Père qui est dans ciel, que tous nous avons été rachetés par une même rédemption, que nous sommes tous destinés à posséder un même héritage. Une telle pensée, ravivée et fortifiée par l'acte externe, public et social du jour férié, importe plus à l'homme que l'aisance matérielle.
Et encore celle-ci grandit-elle davantage par le repos que par le travail des jours de fête. La raison en est claire pour qui comprend que l'aisance de l'ouvrier dépend plus de sa moralité que de la force de son gain. En un seul jour l'ouvrier sans conduite dissipe le gain de la semaine entière, laissant dans la misère sa femme et ses enfants. Par les maladies, effet de ses vices, il énerve même ses forces physiques et se rend le travail impossible de longtemps cum lucro cessante et damno émergente. Au contraire passe-t-il chrétiennement le jour de fête, s'il manque le maigre salaire d'un jour, il gagne en conduite, en tempérance; et par la tempérance, les commodités de la vie s'accroissent plus vite que par le travail ininterrompu.
Encore s'il obtenait au moins dans le système opposé l'accroissement de travail qu'on prétend ! Mais c'est le contraire qui arrive. Etant donné le besoin de repos,
l'ouvrier qui travaille le dimanche ne fait rien le lundi, et souvent même le mardi, avec cette différence qu'au lieu d'avoir employé son dimanche en actes de religion et de vertu, il emploie les deux jours suivants en débauche, en divertissements, en crapule. C'est ce qui arrive en France où au scandale de la profanation du dimanche se joint, pour les ouvriers, la perte occasionnée par un ou deux jours d'arrêt de travail ; et de plus quand ensuite ils retournent à l'atelier ils y vont à regret, fatigués, mécontents de leur sort, ruminant au fond de leur esprit en révolte les moyens, d'en^ sortir, ces moyens seraient-ils mêmes séditieux, injustes, sanglants. De là ces masses turbulentes, plus semblables à des bêtes frémissantes qu'à des créatures humaines, que la société doit tenir comprimées par la force, si elle veut s'en défendre en se tenant continuellement sur ses gardes. Et voilà le fruit précieux d'une civilisation rebelle à Dieu, qui secoue le joug suave et salutaire de ses commandements, pour courir après les maximes et les promesses d'une liberté stupide et sans frein.
§ IV