E L'ENSEIGNEMENT RELIGIEUX
Au Parlement de Berlin fut agitée naguère la question de l'enseignement religieux à donner aux écoles sous la surveillance de l'Eglise. Tous convinrent que la religion devait être la base de l'éducation de la jeunesse, mais où la discorde se fit voir violente, ce fut au sujet des droits des évêques à régler et à faire donner cel enseignement. Bien que les députés catholiques et grand nombre d'honnêtes protestants aient appuyé ce droit sur de très-solides raisons, la majorité libérale, c'est-à-dire ceux qui promettent la liberté et donnent la servitude, l'ont violemment combattu. Quand on en vint aux voix, la force brutale du nombre l'emporta sur le droit et déféra à l'Etat la nomination des ecclésiastiques ou des séculiers auxquels serait remis l'enseignement de la religion exempté de toute surveillance épiscopale.
Dans l'Italie qui gémit plus que tout autre sous l'oppression du libéralisme, on voudrait aller plus outre. Non content d'avoir accaparé la direction de l'enseignement religieux, le gouvernement paraît vouloir éliminer tout à fait cet enseignement de l'instruction et de l'éducation de la jeunesse. Dernièrement on proposa à la Chambre de supprimer dans les collèges et les lycées la charge de
directeur spirituel des élèves (1). C'était un premier pas pour en venir ensuite à abolir entièrement l'enseignement et les exercices religieux dans les écoles -et les établissements d'éducation. Sinon que, sans qu'une loi soit nécessaire, cette abolition existe déjà en fait quasi universellement, " si grande est l'insouciance que l'on a pour les choses religieuses dans le peu d'endroits où il en est encore demeuré quelque vestige.
Dans une affaire si importante, deux questions se posent d'elles-mêmes. I. L'école et le collège peuvent-ils se dispenser d'enseigner la religion et de la faire pratiquer? II. Etant donné que l'école, le collège ne peuvent s'en dispenser, à qui appartiennent la nomination des maîtres et des directeurs, et la surveillance?
L ECOLE ET LE COLLEGE DOIVENT-ILS ENSEIGNER LA RELIGION ET LA FAIRE PRATIQUER?
Pour résoudre la première question, il suffit de considérer ce que sont l'école et le collège par rapport aux élèves. L'école et plus encore le collège sont des institutions substituées au père en ce qui regarde l'instruction et l'éducation des jeunes gens. Le père est proprement et par nature le maître et l'éducateur de ses enfants. Mais parce qu'il ne se sent pas en état de remplir ce grand devoir, ou en est empêché par ses occupations domestiques ou civiles, il confie ce soin à d'autres en conduisant son fils à l'école, ou en le confiant à un collège. L'école et
(1) Le projet a été retiré par suite d'un désaccord survenu entre les ministres ; mais nous ne doutons pas qu'il ne revienne sur le tapis, quand les circonstances le permettront.
le collège remplacent donc le père en ce qui regarde l'instruction et l'éducation de l'enfant. Leur devoir envers lui se détermine donc sur le devoir même qui incombe au père sous ce rapport. Or le père, dans l'instruction et l'éducation qu'il donne à son enfant, peut-il négliger l'enseignement et la pratique de la religion?
Le père doit former l'esprit de l'enfant auquel il a donné la vie. Plus que le pain du corps, il doit fournir lui, le pain de l'âme: « Nous recevons de nos parents, dit saint Thomas (1), trois choses : l'être, la nourriture et l'éducation ; » de ces trois choses la plus capitale est la dernière car elle touche de plus près à la fin que la nature se propose (2).
Le père n'a pas mis au monde un être purement vivant ou organisé comme la plante ou la brute, c'est un homme qu'il a mis au monde, un être intelligent et moral, un être doué d'une âme immortelle. Il doit le perfectionner et le développer, l'exciter au progrès dans la vertu, le diriger vers ses éternelles destinées. Mais le pourrait-il sans l'enseignement et la pratique de la religion ?
L'instruction littéraire seule produirait au plus la perfection intellectuelle. Au plus, disons-nous, parce que la perfection de l'intelligence est la connaissance du vrai, or cette connaissance est imparfaite et vicieuse sans la connaissance du vrai souverain, de la source de tout vrai, qui est Dieu. La connaissance du vrai n'est qu'une reproduction idéale de l'être. Or si l'être créé est produit et soutenu par le premier être qui est Dieu, comment pour-
(1) Tria a parentibus habemus : esse, nutrimentum et disciplinant. Summ. theol. p. 3, q. 41, a. 1.
(2) Non enim intendit natura solam gêner ationemprolis, sed etiam traductionem et productionem usque ad perfectum statum hominis in quantum hcrmo est, qui est virtutis status. Ibid.
rait-il s'en former, dans la pensée, une image exacte, sans le montrer dépendant de son principe suprême?
Mais laissons cette considération; il y a dans l'homme quelque chose de plus précieux que l'intelligence, c'est la conscience, le cœur. Comme le corps est ordonné à l'esprit, dans l'esprit même la connaissance du vrai est ordonnée à l'amour du bien. Pour le sur, c'est par les actes libres de notre volonté que nous nous préparons prochainement à la fin qui nous attend après cette courte vie. Toute action de l'homme doit donc regarder ces actes. Leur bonté morale, c'est-à-dire l'honnêteté, la vertu, voilà sur la terre la fin donnée à l'homme. D'où il suit que la science, voulue en elle-même et séparée de cette fin, n'est pas dans l'ordre imposé par la nature.
Ici s'applique tout ce que nous pouvons dire en général de l'ordre matériel quand il est séparé de l'ordre moral. Ou se plaint aujourd'hui de ce que le progrès qui se développe amplement dans le premier recule dans le second. Ainsi nous nous félicitons des découvertes physiques, de l'essor que prennent les arts, des agrandissements de l'industrie, de l'étendue du commerce, pendant que la corruption et l'immoralité croissant tous les jours nous effraient. Mais il ne faut pas s'en étonner, la chose va selon les règles et suit son cours. On s'est proposé le progrès matériel en lui-même, quand la nature ne le veut que subordonné au perfectionnement moral. Détourné de sa fin, il nuit et fait la perte du sujet qu'il pousse ainsi en avant. On doit dire la même chose, proportion gardée, de l'instruction qui n'est pas ordonnée à une vie vertueuse. Elle devient un hors-d'œuvre, un moyen qui n'aboutit pas, une arme mise aux mains d'un insensé.
Or comment, sans religion et sans Dieu, former la conscience de l'enfant, son cœur, ses habitudes de vertu? Nous n'ignorons pas que telle serait la prétention de nos réformateurs. Mais c'est une utopie. L'honnêteté des mœurs
peut-elle se concilier avec la transgression du premier devoir de l'homme? Peut-on, sans fondement, bâtir l'édifice moral ? Or le premier devoir de l'homme, c'est la piété (la religion), et le fondement de l'ordre moral, c'est la connaissance et le culte du Créateur.
Les devoirs sont entre eux comme les rapports auxquels ils correspondent. Et plus intime est le rapport, plus strict est le devoir. Ainsi notre devoir vis-à-vis de nos parents est supérieur à ceux que nous avons vis-à-vis de nos frères, parce que le rapport qui nous unit aux premiers est plus étroit que celui qui nous lie aux seconds. Or de tous nos rapports, le plus étroit et le plus universel est celui qui nous attache à Dieu, premier et souverain auteur de tout notre être et fin dernière de notre vie. Le devoir que nous avons vis-à-vis de Lui, est donc de nos devoirs le plus grand, et il s'exprime par le mot de religion. Ce devoir ensuite est le fondement de tous les autres puisque, la sujétion à Dieu reniée, tout devoir chancelle. Et qui pourrait donner de l'empire aux préceptes de la raison, si vous ne supposez Dieu créateur et seigneur qui par elle nous parle et nous commande? La raison nous parle avec autorité. Mais c'est en tant qu'elle promulgue les vouloirs d'un législateur auquel nous devons et nous rendons naturellement hommage d'obéissance. L'écoutant et la reconnaissant pour telle, nous nous sentons obligés à en suivre les préceptes. Autrement elle n'aurait pas droit à notre obéissance, parce que, en tant que simple faculté, elle n'est que notre partie, quelque chose qui nous appartient, qui ne doit aucunement nous être supérieur. C'est nous qui aurions sur elle autorité et non pas elle sur nous.
L'école sans Dieu et sans religion, est plutôt pour la jeunesse un mal qu'un bien. Elle accroît et développe les moyens, sans en montrer l'usage, et les livre à l'usurpation facile des tendances vicieuses de la nature corrompue. L'illustre évêque d'Orléans, exhortant l'Assemblée fran-
çaise à donner aux soldats les moyens de pratiquer la religion s'écriait éloquemment :
« Que Dieu nous préserve de voir se multiplier parmi nous la race des esprits sans cœur, la race des hommes sans âme, non-seulement de ceux qui se font honneur de dire qu'ils n'en ont point, mais la race de ceux qui, tout en croyant à leur âme, vivent comme s'ils n'en avaient point, la race des consciences sans foi ni loi. »
Or soyez assurés que cette race deviendra en Italie très-florissante, quand les jeunes gens seront instruits et élevés sans^religion.
En vain nos prétendus réformateurs chercheraient-ils à se défendre, en alléguant qu'ils laissent aux jeunes gens la liberté, suivant le désir de leurs parents, de recevoir l'enseignement religieux, de pratiquer la religion, en dehors de l'école et du collège, dans d'autres écoles ou endroits destinés à cela. Car, à part la difficulté qu'il y aurait, quant à l'exécution, et qu'il y a de fait, ou par la négligence des parents, ou par l'insouciance des jeunes gens, ou par le mauvais vouloir de leur maître, en soi cette méthode est souverainement inefficace. Ainsi proposée, la religion paraîtrait aux jeunes gens comme une branche d'études, comme une pratique distincte et séparée de tout le reste de la vie, comme un pur accessoire. Or, tout au contraire la religion doit paraître et en réalité être le pivot de toutes les connaissances, le principe vivificateur de tous les actes, la forme de toute la vie chrétienne. Comme Dieu est à la tête de l'univers, et le soutient par sa vertu, le meut et le gouverne dans ses opérations, ainsi l'idée de Dieu doit tenir la tête de toutes les pensées de l'homme, et la loi divine être la norme régulatrice de tous ses mouvements et de toutes ses affections. Seulement alors la religion pourra agir fortement sur l'esprit et y répandre ses salutaires influences. Dans le système opposé, Dieu apparaîtra non pas comme la source de tout l'ordre
intellectuel et moral, mais comme un de ses éléments, qui peut, sans inconvénient, en être séparé. Par là il se produira dans les esprits une certaine disposition au déisme, qui, fécondée par les passions ardentes et fougueuses qui agitent ordinairement l'adolescent, y engendrera l'indifférentisme, le matérialisme, l'athéisme avec toutes les conséquences morales qui en résultent.
Résumons : si la culture de l'esprit doit être dirigée à la culture de la volonté, si la piété est le pivot et le fondement des mœurs, si le père est tenu naturellement d'inspirer et d'exciter cette piété dans l'âme de ses enfants, l'école, le gymnase, le lycée, le collège qui se chargent de l'éducation de la jeunesse et remplacent le père dans cet office, ne peuvent, sans détruire leur nature même, s'affranchir du soin d'enseigner aux élèves la religion et de leur en faciliter la pratique. La volonté du père ne pourrait même pas les dégager, car s'ils le remplacent, ce n'est pas dans ses caprices, mais dans ce qui forme ses devoirs.
À QUI REVIENNENT LA NOMINATION DES MAITRES ET DES DIRECTEURS RELIGIEUX, ET LEUR SURVEILLANCE.
D'après ce qui précède, la réponse à la seconde question est facile. En effet si l'école et le collège remplacent le père dans l'office d'enseigner aux enfants et de leur faire pratiquer la religion, n'est-il pas clair que cet enseignement doit être donné, et cette pratique accomplie sous la surveillance et la dépendance de l'Eglise? Nous ne sommes pas dans l'état de nature où le chef de famille était roi et prêtre, ayant reçu la charge de conserver les traditions
religieuses et de les transmettre à ses descendants, et de réglementer le culte de Dieu dans l'enceinte de sa propre maison. Nous sommes dans l'état de grâce où le sacerdoce est établi comme un ordre distinct avec une hiérarchie parfaite, et c'est à lui qu'a été confié le dépôt de la vérité religieuse, comme la promulgation de la loi de Dieu. L'épiscopat est le gardien de la foi et le maître autorisé de la morale chrétienne. C'est donc sous la dépendance et la direction de l'épiscopatet non pas autrement que les pères de famille enseignent et pratiquent la religion; c'est donc enseignés et dirigés par lui et non autrement qu'ils doivent instruire leurs enfants et les exciter à la même profession et à la même pratique. Comment l'école et le collège pourraient-ils donc agir autrement, en se soustrayant, pour ce qui regarde la religion, à l'enseignement et à la direction des évêques? Ce n'est pas au premier venu que Jésus-Christ a dit : docete; il l'a dit aux seuls apôtres en les envoyant dans le monde entier fonder et régir son Eglise. Or seuls, les évêques sont les successeurs des apôtres, c'est donc aux évêques qu'il appartient d'enseigner la doctrine de Jésus-Christ. Le prêtre lui-même ne peut l'enseigner s'il n'en reçoit la mission de Févêque. Imaginez-vous ce qui doit en être du laïque.
En vertu de leur baptême, les enfants catholiques sont devenus les fils de l'Eglise. Par elle dans le baptême ils ont été engendrés à Jésus-Christ, et c'est pour Jésus- Christ qu'elle doit les élever et les faire grandir. De quelle manière? En les nourrissant du lait de la doctrine et en les exerçant à remplir les préceptes évangéliques et à pratiquer les vertus chrétiennes. C'est pour elle un droit, conséquence d'un rigoureux devoir. Elle n'y renoncerait pas sans manquer au point le plus capital de la mission qu'elle tient de son divin fondateur. Ce n'est pas une chose qui dépende de sa volonté, c'est un devoir très-strict auquel elle est tenue par une indéclinable nécessité. Com-
ment un gouvernement pourrait-il donc lui faire une violence si cruelle que d'arracher de ses bras se-i enfants? Le père lui-même n'aurait pas ce droit. En les présentant aux Fonts sacres, il a reconnu le droit de Jésus-Christ sur eux, et la maternité de l'Eglise. Or le droit de Jésus-Christ est supérieur à n'importe quel droit humain, car ce dernier, on ne peut le concevoir que subordonné au droit souverain que Dieu garde sur ses créatures. Mais ce droit de Jésus-Christ, c'est lui que l'Eglise, son épouse, exerce dans le cas présent; elle lui engendre des fils dans les eaux baptismales, et elle doit les élever dans la foi en lui et dans son amour. En s'arrogeant, indépendamment des évêques, le droit de nommer les maîtres de religion et les directeurs spirituels, les gouvernements violent à la fois le droit divin et le droit humain, le droit humain des parents, le droit divin de Jésus-Christ dans la personne de son Eglise.
Mais cette violation est plus révoltante, quand elle se fait par des gouvernements protestants au préjudice d'écoles et de collèges catholiques. Car la violation du droit est aggravée ici par la prévision des tristes conséquences qu'elle peut aisément entraîner. Le protestant est on dehors de l'Eglise. La doctrine de l'Eglise, il la croit fausse, ses pratiques, superstitieuses. Comment donc supposer qu'il se montrera jaloux de choisir des personnes qui soient fidèles à enseigner exactement et à faire pratiquer avec amour la religion? Comment croire qu'il aura le zèle d'inspirer aux jeunes âmes la connaissance et la pratique pures de la foi et de la morale catholique, quand lui-même, ou la méprise, ou l'ignore? Ici toute garantie fait défaut. Et le père de famille pourra-t-il tolérer un péril si grave dans ce qui touche aux suprêmes intérêts de l'âme, au salu éternel de ses fils?
Qu'un gouvernement catholique s'arroge le droit dont nous parlons, c'est un abus détestable évidemment. La
religion n'est pas sujette à l'Etat, et nul ne peut déléguer autrui en une matière qui ne relève pas de lui. Toutefois l'abus peut paraître moins dangereux quant aux conséquences, vu l'orthodoxie de celui qui le commet : on peut espérer en effet que son choix tombera sur des hommes sincèrement catholiques qui sont dignes d'une telle charge. Mais pour un gouvernement protestant, c'est le contraire qu'il faut dire ; de son côté, il n'y a rien qui rassure, tout crée de justes appréhensions. Dès là qu'un pareil gouvernement revendique le droit de nommer aux chaires de religion et -.de surveiller l'enseignement religieux , la pureté de foi des jeunes catholiques est très-exposée. Ni l'Eglise, ni les pères de famille ne peuvent (redisons-le) tolérer aucunement une usurpation aussi tyrannique ; la résistance alors, quoi qu'il en puisse résulter, devient, par la faute de l'Etat, indispensable.
Il faut dire la même chose de ces gouvernements qui, tout en restant catholiques, soutiennent le principe faux de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. En matière de religion si un pareil gouvernement n'est pas athée (ce qui paraît plus vraisemblable), il est à coup sûr indifférent. Et alors d'où lui viendra de vouloir que les jeunes élèves soient élevés dans la religion catholique ? D'où le souci que cette éducation soit faite d'après les préceptes et suivant 1 intention de l'Eglise? Il ne connaît pas l'Eglise. Comment donc voulez-vous qu'il agisse d'accord avec ce qu'il ne connaît pas? Il est plus probable que dans l'éducation il tendra à former la jeunesse à son image, et qu'il s'étudiera à choisir, dans les éducateurs et les maîtres, des instruments dociles du naturalisme qu'il suit en politique.
Dans une discussion qui eut lieu au Parlement italien, à propos de la suppression de la chaire de théologie dans les universités, on admit la maxime que le gouvernement comme tel (séparé de l'Eglise, cela s'entend) est incompétent en fait de religion. « Il n'est pas en état, remarqua
fort bien Bonghi, de distinguer entre la théologie évangélique, luthérienne ou catholique. » Mais alors comment peut-il être en état de distinguer les maîtres dignes d'enseigner la religion catholique et de veiller à ce qu'ils accomplissent fidèlement leur charge? Quel sera son critérium pour juger de l'orthodoxie des dogmes à proposer, de la sainteté et de l'opportunité des pratiques prescrites ? Cette usurpation du gouvernement aura pour conséquence naturelle la confusion, l'arbitraire, la négligence, le désaccord parmi les maîtres, et du côté des élèves le doute, l'insouciance, le mépris de ce qu'on leur enseigne. Et nous avons une preuve de fait de cette vérité: le témoignage concordant de deux députés. Dans un article inséré à la Nuova antologia (1) de Florence, Gabelli fait le tableau de l'état misérable où en est réduit renseignement religieux dans les gymnases, les lycées, les écoles techniques. Il le définit une pure comédie jouée d'obligation de par la loi. « Aussi, conclut-il, n'est-il pas étonnant que quelques chefs d'institution, tacitement rebelles à la loi elle-même, aient trouvé moyen de l'éluder. En quelques endroits, le poste de directeur spirituel étant vacant, il n'y a pas été pourvu; dans d'autres, la charge étant provisoire, on ne la remplit pas. Ailleurs il y a un directeur spirituel; mais pour éviter des embarras qui se sont produits parfois, l'enseignement religieux ne se donne pas. Dans les écoles techniques en particulier la question peut être considérée comme tranchée en grande partie. » Ce qu'il dit des écoles élémentaires est plus grave, là le maître, généralement un laïque, est tenu d'expliquer le catéchisme les deux premières années. « Ordinairement , dit-il , le maître laïque n'a pas grand amour pour cette partie de son devoir, aussi trouve-t-il même que c'est une fatigue d'y employer
(]) Vol. xxi, p. 327.
de temps en temps une demi-heure, et il ne se gêne pas pour faire entendre aux élèves, relativement à certaines choses, que s'ils sont tenus d'y croire, lui n'est pas si sot. » C'est-à-dire qu'alors l'instruction religieuse, lorsqu'elle se donne, devient un apprentissage d'incrédulité. Voyez donc l'état malheureux où en sont réduits chez nous les enfants avec l'éducation gouvernementale. Ou on ne leur parle pas de religion, ou leur en parle-t-on, c'est pour leur apprendre à n'y pas croire. Et cela de l'aveu même des libéraux.
Le député Manfrin dans un opuscule écrit sur la matière s'exprime ainsi : « L'Etat en Italie s'est fait connaître pour être profondément incapable de donner à la jeunesse un enseignement religieux utile. Pour en avoir la preuve, on n'a qu'à se rendre le dimanche dans une école publique. C'est vraiment un spectacle douloureux de voir comment cet enseignement se donne et se reçoit. Partout ou à peu près, l'indiscipline, l'indifférence, le dédain. Dans certaines localités même, on a suspendu les conférences dominicales pour ne pas causer de plus grands scandales. En somme, c'est un état de choses déplorable (1). » Il n'en pouvait être autrement, car l'Etat est absolument incompétent en cette matière : l'enseignement religieux est un droit exclusif de l'Eglise, c'est à elle que Jésus-Christ a remis le soin de la religion. Seule elle est maîtresse de la foi et dispensatrice des divins mystères. Elle seule peut remplir fidèlement et avantageusement une charge si délicate. En la prenant pour lui-même le gouvernement ne peut que la gâter et la pervertir.
(1) DeU'insegnamento religioso nelle pubbliche scuole, p. 22.
§ III
FAUSSETÉ DES PRINCIPES D'ÉTAT EN MATIÈRE d'enseignement RELIGIEUX.
En fait d'enseignement religieux, le gouvernement ne peut manquer de se trouver dans un grand embarras : et cela pour avoir embrasser deux principes contradictoires : 1. l'Etat est absolument autonome; 2. l'école est une appartenance de l'Etat. La profession simultanée de ces principes contraint le gouvernement à admettre et à n'admettre pas l'enseignement religieux dans les écoles (contradiction manifeste) : à l'admettre, car l'école ne peut se passer d'instruction religieuse, à ne l'admettre pas, parce qu'un pareil enseignement, il n'y a que l'Eglise qui puisse le donner fructueusement et en droit ; or le gouvernement ne peut accepter l'action de l'Eglise sans déroger à sa propre autonomie.
Mais ces principes sont faux tous deux.
Le premier, parce que l'homme n'étant pas autonome, l'Etat, qui est produit par l'homme, ne peut pas l'être. L'effet ne dépasse pas sa cause. Dieu seul est sa loi. Tout être créé reçoit de Dieu une loi, et demeure soumis à la loi de Dieu. Cela est vrai pour l'individu comme pour l'être collectif qui agrandit l'individu sans le dépouiller de ce qui lui est essentiel. Pour dire le contraire il faudrait confondre l'homme et Dieu et prétendre avec Hegel que la société est le dernier développement de l'être divin. Mais celui qui n'est pas encore arrivé à cette folie doit reconnaître que, les hommes composant la société ne pouvant se soustraire à la soumission envers Dieu, l'Etat qui est l'ensemble de ces hommes est dans la même impossibilité. On pourra dire que l'Etat est autonome en tant qu'il ne reçoit pas sa loi d'autres Etats, et qu'il peut disposer de ce qui est à lui dans les limites du juste et du
licite. Mais par là même son indépendance est bornée, elle est bornée par le plan divin, et au-delà de ces bornes, l'objet cesse d'être licite et juste.
Si donc l'Etat est soumis à la loi de Dieu, il est soumis alors à l'Eglise qui est la promulgatrice et la gardienne de la loi de Dieu. Il ne peut se soustraire à son action sans se révolter par là même contre Dieu.
Le député Manfrin dans l'opuscule déjà cité affirme que les Etats anciens, faisant profession d'immutabilité, pouvaient aisément s'entendre avec l'Eglise qui a le même caractère : de ne vouloir, de ne pouvoir même changer jamais. Mais il n'en est pas ainsi des Etats modernes qui revendiquent pour eux la mutabilité. C'est le contraire qui nous semble vrai. Et en effet, dès là que les Etats anciens étaient immuables, ils avaient moins besoin de l'influence de l'Eglise ; ce besoin au contraire se fait beaucoup plus sentir aux Etats modernes, dès là qu'ils professent le principe opposé. En quoi l'Eglise est-elle immuable ? Dans le dogme et dans les principes de moralité et de justice. C'est-à-dire dans le vrai une fois arrêté infailliblement, et dans les règles de l'honnête pour ce qui regarde la vie individuelle et les relations mutuelles. Or ces bases ne sont-elles pas les bases de toute société qui veut être appelée civilisée et humaine? Cela posé, les Etats anciens, basés sur ces principes, trouvaient dans l'immutabilité qu'ils professaient une raison de solidité pour les fondements de la vie sociale, encore qu'ils vinssent à être privés des bienfaits du progrès. Mais la mutabilité professée par les Etats modernes les expose au péril de voir les bases sociales mêmes emportées au tourbillon de ce changement, et d'être poussés eux-mêmes à une ruine totale et irréparable. On en peut voir la menace non méprisable dans les maximes subversives du socialisme, maximes qui de jour en jour se font accueillir et se répandent davantage. Si l'on y regarde bien, elles sont nées
de la mutabilité absolue à laquelle s'abandonne notre âge, sans frein énergique qui l'arrête, au moins en ce qui tient aux principes fondamentaux de la vie sociale. D'où il suit que l'Etat moderne a beaucoup plus besoin de l'Eglise, divine société qui est la colonne immobile du vrai et la protectrice fidèle de la justice. Sa compagnie lui est absolument nécessaire dans son périlleux voyage; à cette condition seulement, il peut librement suivre l'impulsion ardente de son nouveau principe ; le changement, s'il en est autrement, ne sera pas son progrès, mais sa ruine.
Le second principe : que l'école est une appartenance de l'Etat, n'est pas moins faux que l'absolue indépendance qu'il revendique. Qu'est-ce que l'école ? Un moyen de développer et de former l'intelligence de l'enfant. Elle ne relève donc que de celui qui par nature est chargé du développement et de la formation de cette intelligence. Or celui-là est le père de famille, ce n'est pas l'Etat. Le devoir et le droit qui forment cette attribution sont indépendants de la constitution de l'Etat, et antérieurs à son concept lui-même. Ils appartiennent au droit privé de la société domestique, et subsisteraient dans leur intégrité, quand même il n'y aurait pas de société civile. Ils résultent de l'autorité du père en tant qu'elle est relative à ce qu'exige de lui l'être qu'il a mis au monde. L'Etat, dont c'est la charge de protéger et d'aider les familles unies en société, doit respecter et défendre cette attribution du père, mais non l'usurper. Il pourra en favoriser l'exercice par les moyens qu il offrira et l'éloignement de ce qui peut faire obstacle, mais la prendre pour lui et se substituer lui-même à celui à qui elle revient par nature, jamais et en aucune façon.
Et il ne faut pas, pour reconnaître à l'Etat le droit de diriger le développement intellectuel dont il s'agit, s'appuyer sur la raison de sujétion qui est directe dans le père, indirecte dans le fils. Pour qu'une partie donnée
de la personnalité humaine soit soumise à la direction d'un pouvoir donné, il ne suffît pas que la personne lui soit soumise de n'importe quelle manière ; mais il faut que ce soit sous le rapport même que l'on revendique. Or dira-t-on que l'homme est soumis à l'Etat sous le rapport de l'intelligence ? L'intelligence n'est soumise qu'au vrai. Elle est par conséquent soumise à Dieu, vrai subsistant et source de tout vrai. Et parce qu'elle est soumise à Dieu, elle est soumise aussi à l'Eglise qui est l'infaillible maîtresse du vrai divin, et qui a reçu de Dieu la mission de le promulguer aux peuples. Dans la formation de l'intelligence de son fils, le père peut donc et doit recevoir la direction de l'Eglise, mais de l'Etat qui n'a pas été constitué organe infaillible de vérité ni par grâce ni par nature, il n'est pas obligé, aucunement, de la recevoir.
Cela posé, nous disons que le seul moyen pour l'Etat d'échapper aux embarras énoncés plus haut, c'est d'abandonner l'un ou l'autre des deux principes faux que nous discutons. Les abandonner tous les deux serait meilleur, car enfin l'erreur, outre qu'elle est en soi haïssable, est très-nuisible par les tristes fruits qu'elle porte. Mais s'il n'est pas possible (ce serait trop d'héroïsme), lun des deux principes au moins doit être inévitablement sacrifié par l'Etat. Lequel? Il n'est pas à espérer qu'il abandonne l'idée fausse de son autonomie absolue. Pour le faire, il devrait se renier lui-même, et rejeter de ses conquêtes celle qui selon lui est la plus précieuse. «La société civile, dit le député Manfrin, après s'être fait une vie, veut affirmer son indépendance. C'est la phase du mouvement actuel, c'est le signe du temps (1). » Ce langage est l'expression des idées communes à tous les hommes politiques d'aujourd'hui ; tant que durera ce paroxisme mental, il ne
(l)Ibid. p.lll.
faut pas espérer voir l'Etat moderne reconnaître sa propre erreur.
Mais si l'Etat moderne ne peut sacrifier le premier de ces deux principes, il peut bien abandonner le second. Et en effet cet abandon ne répugne pas à ses théories, il leur est même très-conforme. Et, à vrai dire, l'Etat moderne ne peut le conserver sans se contredire honteusement soimême. La théorie qu'il caresse le plus est celle de la liberté de pensée. Or comment peut-il professer cette liberté, en s'assujettissant l'école qui est faite pour former la pensée ? Qu'il fasse donc disparaître une incohérence si odieuse, et qu'il proclame la pleine liberté de 1 enseignement. L'école libre dans l'Etat libre, telle est la formule qui devrait être dans la bouche de tous ceux qui veulent être non des libéraux hypocrites, mais des libéraux sincères et francs. Et de fait nous la voyons pratiquée partout où la liberté est un fait, et non un mot sans réalité. Ainsi se pratique-t-elle en Angleterre, en Belgique et surtout en Amérique. Là il est libre aux particuliers de fonder même des Universités, sans que l'Etat y mette obstacle directement ou indirectement. Tel est le seul moyen logique et facile pour l'Etat qui admet le principe de la séparation, et respecte vraiment la conscience de ses sujets. Autrement, il sera mis dans l'alternative inévitable, ou de s'écarter en fait de son principe, ou de tyranniser la société.
La liberté de l'école emporte avec soi celle du corps enseignant; sans celle-ci, celle-là serait entièrement illusoire. Et en effet à quoi bon la faculté d'ouvrir école, si les seuls agréés du gouvernement peuvent y enseigner?L'obligation d'avoir des commissions d'enseignement ou des brevets de capacité est le monopole de l'Etat sous une forme indirecte. Par là l'Etat contraint les pères de famille à n'avoir d'autres maîtres de leurs enfants que ceux qu'il juge avoir le même esprit et le même cœur que
lui. Ce ne sont pas les bancs, ni le local qui forment l'école, c'est le maître. Si le choix de celui-ci n'est pas laissé aux citoyens, l'école n'est pas libre. La tyrannie de cet abus se fait sentir surtout dans les petites localités. Dans les grandes villes où le nombre des maîtres approuvés par le gouvernement est assez considérable, un père de famille peut trouver moins difficilement, dans le nombre, quelque instituteur méritant plus ou moins sa confiance. Mais dans les centres peu populeux où ils se trouvent à peine un ou deux, le père de famille se voit forcé, ou de laisser ses -fils dans l'ignorance, ou de les confier à un maître pour le moins suspect.
Et qu'on ne dise pas que cette mesure est nécessaire pour s'assurer de l'aptitude et de la moralité des maîtres. Ce jugement, les pères de famille sont plus à même de le porter que le gouvernement, car ils sont plus intéressés à la chose. Le maître qui n'aura pas l'approbation officielle démontrera son aptitude par le fait et le sentiment de l'opinion publique. Du reste, que cette intervention du gouvernement soit malheureuse, on le voit à la foule des maîtres ignorants et approuvés néanmoins qui encombrent nos gymnases, nos lycées et jusqu'aux Universités, au scandale de tout le monde.
§ IV