CONSÉQUENCE DE LA CONDUITE DE L'ÉTAT
Il est évident que l'Etat, s'il veut se tirer d'embarras dans la question de l'enseignement religieux, doit laisser l'école libre. Mais ce parti, peut-on espérer qu'il le prendra ? Nous ne le pensons pas. Il faudrait pour cela qu'il professât en toute simplicité et logique la liberté. Mais telle n'est pas la nature du libéralisme italien. Chez nous
le mot de liberté est un masque à déguiser toute sorte de despotisme. Il ne suffît pas au libéralisme italien de disposer de la bourse et de la vie des citoyens, il veut dominer aussi leur intelligence. Il lui faut donc tenir enchaînés etdans sa dépendance l'enseignement et l'école. Autrement comment se promettre de former les générations futures semblables à lui, dans un pays où le sentiment catholique est vigouraux encore et grandement répandu? Il faut donc la violence, et imposer à la jeunesse un enseignement qu'il aura dicté. Et telle est la tendance, la pensée du libéralisme italien.
Et en effet voyez ce qu'en écrivent ses journaux. Ils sont unanimes à réclamer contre la trop grande liberté de l'enseignement public, et pèsent auprès du gouvernement pour qu'il ne se contente pas du monopole indirect qu'il a eu jusqu'ici , mais que , sans plus d'égards , il revendique le monopole direct, ramenant à lui l'école tout entière, et en excluant complètement le clergé. Et pour couronner la chose, ils conseillent la loi sur l'instruction primaire obligatoire. C'est ainsi que le libéralisme en viendrait de bonne heure à s'emparer des esprits impressionnables de l'enfance, pour les façonner à son immoralité et à son incroyance. Si ce conseil était accueilli, cette loi serait le comble de la barbarie. Elle pourrait s'appeler la loi du massacre des innocents, massacre plus atroce que celui du vieil Hérode parce qu'il viserait à tuer non le corps, mais l'âme des enfants. Et telle est la manière dont ils comprennent la liberté de conscience qu'ils font sonner si haut !
Seulement c'est une loi providentielle que le pécheur trouve maintes fois son châtiment dans ce en quoi il a péché. Per quœ peccat quis, per hœc et torquetur (1).
(1) Sap. xi, 17.
Très-probablement, c'est ce qui arrivera ici. L'instruction primaire obligatoire et sans Dieu tournera à la ruine de ceux-là mêmes qui l'auront favorisée.
La bourgeoisie qui est aujourd'hui au pouvoir est menacée de terribles catastrophes de la part du socialisme qui entend faire main basse sur la propriété laïque comme les laïques font, aujourd'hui, main basse sur la propriété ecclés;n -tique. Or la loi de l'instruction primaire obligatoire, telle qu'elle sortira de l'officine parlementaire, sera d'un grand secours au socialisme; et cela pour différentes raisons.
La première, parce que cette loi, étant une blessure nouvelle portée à l'autorité paternelle, sert grandement à détendre les liens de la famille. L'objet premier des attaques du socialisme, c'est la société domestique, tant à cause qu'elle est la base de la, société civile, que parce que, sans la dissolution de la famille, il ne pourra jamais arriver à l'abolition de l'hérédité et au partage des biens. Or la base de la famille est l'autorité paternelle. Cette autorité a déjà souffert de très-graves atteintes, de sorte que le père aujourd'hui n'est pas plus dans sa famille que n'est, dans son royaume, un roi constitutionnel. Cette loi lui porterait le coup de grâce en enlevant de bonne heure les jeunes enfants à la libre disposition de leur père, pour les livrer à l'Etat dont on commence à les considérer comme une appartenance directe.
De plus le socialisme hait l'Eglise. Et cette haine, à vrai dire, n'est pas causée par ses promesses ultramondaines, ou ses secours de l'ordre spirituel : l'homme au contraire y trouve un espoir et une force. Ce ne sont pas non plus ses riches possessions dont le libéralisme a pris soin aujourd'hui de la dépouiller : désormais elle ne peut plus être pour autrui une proie à convoiter. La cause véritable de cette haine est dans l'obstacle créé par l'influence de l'enseignement religieux à la réalisation de
l'idée socialiste. Tant que le peuple continuera d'apprendre de l'Eglise que la fornication, le vol, la révolte sont des choses défendues, le socialisme ne pourra jamais prendre dans les masses, et pourtant cela lui est absolument nécessaire pour appliquer ses principes destructeurs du mariage, de la propriété, du gouvernement civil. Or, à écarter cet obstacle, se présente à propos la loi sur l'école laïque obligatoire. Désormais les enfants, qui formeront plus tard la société, recevront leur première instruction sans que l'Eglise y ait aucune part. Forcés de fréquenter l'école, ils n'auront ni le temps, ni le désir d'apprendre le catéchisme auprès de leur curé. Y seraientils même conduits par leurs parents, que les idées religieuses ne prendraient pas racine dans leur âme, vu les semences d'indifférence, d'incrédulité, d'athéisme que le maître d'Etat y aura jetées.
Ainsi parvenus à l'adolescence, déjà perdus d'esprit et de cœur, ou, à prendre la chose au mieux, sans aucun sentiment de piété, ils seront facilement la proie des révolutionnaires. Ils n'ont retiré de leur éducation que la* connaissance de l'alphabet. Le socialisme saura en tirer parti.
Nous avons sous les yeux une masse d'écrits pleins d'invectives contre l'injuste société qui sépare en riches et en pauvres ceux que la nature a faits égaux. Là sont décrites en vives couleurs les souffrances, les privations de l'honnête artisan, contrastant avec les joies scandaleuses et insultantes des riches vicieux, lesquels absorbent toute la richesse publique due au seul travail des ouvriers, ne laissant guère à ceux-ci qu'un morceau de pain, quand encore il le leur est laissé, pour ne pas mourir. Ils rappellent ensuite que cette injustice ne subsiste que par la force, que cette force, ce sont les bras des opprimés eux-mêmes qui la composent, et que ceux-ci, par une bévue stupide s'en servent pour défendre leurs oppres-
seurs quand ils pourraient s'en servir à s'affranchir euxmêmes. Jusqu'ici ces choses ne sont lues que dans les villes, et dans les campagnes, par des gens affermis, grâce à leur éducation, dans les maximes du christianisme. Mais, faites que, par la diffusion de l'enseignement primaire irréligieux et athée, ces maximes qui sont de nature à entrer si aisément dans l'esprit des classes inférieures soient lues de tous, et vous verrez les faits désastreux qu'elles produiront. Et la difficulté de s'entendre ne pourra les retenir sérieusement, parce qu'il y sera pourvu par le droit d'association sous la direction delà Ligue internationale dont la Commune de Paris, avec ses saccagements, ses assassinats, ses dévastations, fut comme le prélude.
La religion écartée, ces trois éléments, liberté de la presse, liberté d'association, instruction obligatoire pour tous, amèneront sans faute le triomphe du socialisme. Vaine est toute résistance; elle pourra le retarder, ce triomphe, mais non l'empêcher. Seule l'Eglise pourrait préserver la société d'un pareil désastre, en détruisant par sa vertu divine l'efficacité du mal, en assurant celle du bien dans les trois éléments que je viens de dire. Mais nos libéraux ont pensé dans leur sagesse qu'il était plus prudent de dédaigner son action et de l'éloigner complètement de toute institution sociale. Tant pis pour eux. Ils sèment le vent, ils récolteront la tempête.