EXPOSITION DU CONCEPT CATHOLIQUE
Le catholicisme pur n'admet aucune de ces trois prétentions. Il n'admet pas la suprématie de l'Etat, parce qu'elle se fonde sur la négation de Jésus-Christ, de l'immortalité de l'âme, de l'existence même de Dieu. Il n'admet pas l'indépendance absolue de l'Etat, parce qu'elle se fonde sur la négation de l'unité de Dieu et professe un dualisme insensé. Enfin il n'admet pas la séparation même uniquement pratique de l'Eglise et de l'Etat, parce que c'est une désastreuse incohérence fondée sur le divorce de la théorie et de la pratique, des dispositions de l'homme et des plans de Dieu. Il soutient comme nécessaire l'harmonie entre l'Eglise et l'Etat, harmonie qui vient de la subordination de l'un à l'autre. Sans cela ce serait un mot
vide de sens ; car la concorde, la paix n'est que la permanence de l'ordre, et point d'ordre possible dans les choses si elles ne sont disposées suivant l'exigence de leurs mutuels rapports. C'est une doctrine qui est commune parmi les catholiques, comme Suarez l'affirme expressément ; après avoir établi cette thèse : Dicendum est potestatem ecctesiasticam non solum esse in se nôbiliorem, sed etiam supcriorem, et Uabere sibi siîbordinatam et siibjectam potestatem civilem, il ajoute: Est conclusio hœc certa et communis apnd catholicos (1). Et il dresse en preuve de son assertion une longue liste de théologiens et de Papes dont l'enseignement, sans aucun doute, doit servir de règle à qui veut avoir du catholique non-seulement le nom, mais encore la réalité. Nous rapporterons ailleurs un assez grand nombre de ces autorités ; pour le moment, citonsen deux seulement, un Docteur et un Pape. Saint Thomas dans son premier livre de Regimine Principum. raisonne ainsi : La société humaine a pour fin la vie vertueuse, puisque les hommes ne s'unissent en société que pour s'entr'aider à bien vivre, ^et que bien vivre pour l'homme, c'est vivre dans la vertu. Néanmoins c'est une fin qui ne peut pas être absolument la dernière, puisque l'homme, par son âme immortelle, est ordonné au bonheur éternel, et que la société instituée au profit de l'homme ne peut faire abstraction de ce qui est le bien suprême de celui-ci. La fin dernière de la société n'est donc pas de vivre dans la vertu, mais de parvenir par la vie vertueuse au bonheur éternel. Or, on ne parvient au bonheur éternel que sous la conduite et la direction du Christ, lequel n'a pas commis ce soin ici-bas aux princes séculiers, mais au sacerdoce qu'il a institué, et surtout au prince des prêtres, à son Vicaire, au Pontife romain. H faut donc que les
(1) De Legibus, 1. iv, e. ix.
princes chrétiens demeurent soumis au sacerdoce chrétien et principalement au Pontife romain, puisque de celui que regarde le soin de la fin dernière doivent dépendre ceux à qui revient le soin des fins prochaines ou intermédiaires (1).
Ce raisonnement est la limpidité même et il est irréfutable. Quelle est, en effet, la proposition qu'on pourrait reprendre? Serait-ce celle où il est dit que la fin de la société civile consiste dans la vie vertueuse? Mais pour cela il faudrait nier ou que la société est instituée pour le bien des hommes qui en font partie, ou que le premier des biens de l'homme à l'état social, celui par conséquent qui par rapport aux autres a la raison de fin, est la vertu. Et encore nierait-on cette proposition, qu'on ne gagnerait absolument rien, car il est trop évident, quelle que soit la fin qu'on assigne à la société civile, qu'elle doit toujours être subordonnée à la fin dernière, à moins qu'on ne veuille faire de l'homme une brute sans autre destinée que le bienêtre de la vie présente. Supposé ensuite que la fin civile est de sa nature subordonnée à la fin religieuse, tout le monde le voit, la conséquence nécessaire qui en découle est que le pouvoir qui conduit à la première doit être subordonné au pouvoir qui mène à la seconde.
(1) Ad hoc homines congregantur ut bene simul vivant; bona autem vita est secundum virtutem; virtuosa igitur vita est congregationis hurnanœ finis... Quia homo vivendo secundum virtutem ad ulteriorem finem ordinatur qui consistit in fruitione divina, oportet eumdem finem esse multitudinis hurnanœ . Non est ergo ultimus finis multitudinis congregatœ vivere secundum virtutem, sed pet- virtuosam vitam pervenire ad fruitionem divinam... Hujus regni (c'est-à-dire de l'Eglise) ministerium, ut a terrenis essent spiritualia distincta, non terrenis regibus sed sacerdotibus est commissum et prœcipue summo sacerdoti, successori Pétri, Christ i Vicario, romano Pontifici; cui omnes reges populi christiani oportet esse subditos, sicut ipsi Domino Jesu Christo. Sic enim ei ad quem finis ultimi cura pertinet, subdi debent illi ad quos pertinet cura antecedentium finium et ejus imperio dirigi. De Reg. Princ, 1. 1,