XIV
Voyons maintenant de quelle manière la même vérité est exposée par un Pape. Prenons Boniface VIII qui l'a affirmée plus expressément que tout autre dans sa bulle dogmatique Unam Sanclam Ecclesiam (1). Le Saint-Père commence par établir l'unité de l'Eglise, cette grande et universelle société dans laquelle tous les chrétiens ne forment qu'un seul corps. De ce corps qui est un, poursuit-il, une doit être absolument la tête; et cette tête, invisiblement c'est le Christ, visiblement c'est son Vicaire en terre, le Pontife romain auquel le Christ lui-même a confié l'office de Pasteur suprême de l'Eglise. Mais si une est la tête, il faut que tout ce qui se trouve dans ce corps ou lui appartient de quelque manière lui soit soumis. Il faut donc que le glaive matériel, symbole du pouvoir
(1) Il est des revues et des publicistes de V école libérale qui s'irritent d'entendre appeler cette bulle dogmatique. Mais elle Vest évidemment, soit en raison de sa matière, soit en raison de V autorité dont elle émane. Le Pape y parle à V Eglise universelle, en sa qualité de Docteur, sur des points doctrinaux de la plus haute importance comme est certainement celui des relations de V Eglise et de VEtat. Enfin il termine sa bulle par une définition expresse : Subesse romano Pontifici omnem humanam
CREATURAM, DECLAR.AMUS, DICIMUS, DEFINIMUS ET PRONUNCIAMUS OMNINO
esse de necessitate salutis. Quant à son autorité, elle a déjà celle de Boniface VIII, suffisante par elle-même, et de plus celle de Léon X qui la confirma dans la bulle qu'il donna pour condamner et annuler ce qu'on appelle la Pragmatique sanction de France. Enfin elle a l'approbation d'un concile œcuménique qui fut le cinquième de Latran. Voici les paroles du Pape Léon : Cum de necessitate salutis existât, omnes Christifideles romano Pontifici subesse, prout divine Scriptur^e et Sanctorum Patrum testimonio edocemur ac constitutions fel. mem. bonifacii papj3 viii, similiter priedecessoris nostri qu^e incipit UNAM SANCTAM, declaratur ; pro eorumdem animarum sàlute ac
ROMANI PONTIFICIS ET HUJUS SaNCT^E SeDIS SUPREMA AUCTORITATE, ET ECCLESIJS SPONS^E SU.E UNITATE ET POTESTATE CoNSTITUTlONEM IPSAM,, SACRO PR^ESENTI CoNCILIO APPROBANTE, INNOVAMUS ET APPROBAMUS. Or
une bulle qui est sanctionnée par deux Papes avec l'approbation d'un concile œcuménique, et qui renfermt une définition solennelle, est sans contredit une bulle dogmatique. Corpus Juris Canonici t. 2, sept. Decr., 1. ni, tit. vu, De Conciliis.
civil, soit subordonné au glaive spirituel, symbole du pouvoir ecclésiastique. Ainsi l'exigent indispensablement et le bon ordre et le rapport voulu des choses dont c'est une loi divine que les inférieures soient soumises aux moyennes, et celles-ci aux supérieures. Or ce n'est ignoré de personne : la puissance ecclésiastique dépasse autant en noblesse et en dignité la puissance terrestre, quelle qu'elle soit, que les intérêts spirituels surpassent les intérêts temporels (1).
Cette décision est péremptoire, et l'on ne peut la rejeter sans cesser d'être catholique. Du reste outre l'autorité qu'elle a pour elle, la raison qu'elle apporte est très-convaincante. En effet il n'y a qu'un insensé qui puisse imaginer qu'ayant toutes deux leur origine en Dieu, la puissance spirituelle et la puissance temporelle en dérivent sans ordre entre elles, ou ce qui est pis avec un tel désordre que la plus noble, je veux dire la spirituelle, soit soumise à la temporelle. Pareillement on ne peut pas concevoir que les hommes, formant un seul corps (car la personnalité humaine est une et ne peut se scinder en deux), n'aient pas en dernière analyse un seul chef suprême de qui vient la suprême direction à laquelle doit se
(1) Unam sanctam Ecclesiam catholicam et ipsam apostolicam, urgente fide, credere cogimur et tenere... Igitur Ecclesiœ unius et unicœ unum corpus, unum caput, non duo capita quasi monstrum, Christus (videlicet) et Christi Vicarius Petrus Petrique successor, dicente Domino ipso Petro : Pasc^ oves meas... Oportet gladium esse sub gladio et temporalem auctoritatem spirituali subjici potestati. Nam cum dicat Apostolus : Non est potestas nisi a Deo, qu^e autem sunt a Deo ordinat^e sunt, non ordinatœ essent, nisi gladius esset sub gladio, et, tanquam inferior reduceretur per alium in suprema. Nam secundum B. Dionysium lex divinitatis est, infima per média in suprema reduci. Spiritualem autem et dignitate et nobilitate terrenam quamlïbet prœcellere potestatem, oportet tanto clarius nos fateri quanto spiritualia temporalia antecellunt. Corpus Juris canonici, t. 2. Extrav. commun., 1. i, tit. vin.
conformer toute direction secondaire. Sans cela il ne peut y avoir que bouleversement et confusion (1).
§ II