L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE
Un fait décourageant pour l'avenir du monde est la guerre que des gouvernements ont sottement entreprise contre le dogme naguère défini de l'infaillibilité pontificale. Nous le dirons avec franchise, c'est là une preuve évidente que ceux à qui sont confiées aujourd'hui les destinées des peuples, ont en grande partie perdu le sens. Ils repoussent en insensés la main qui vient à leur secours, ils s'appliquent aveuglément à aigrir dans la société les plaies dont elle meurt.
A tout homme de sens, le dogme en question apparaît comme le remède le plus efficace que puissent apporter aux maux dont la société moderne est travaillée ceux qui sont établis de Dieu pour être le sel de la terre et la lumière du monde (1).
Que l'on admire, que l'on exagère même, tant qu'on voudra, le progrès moderne matériel, il est évident que dans l'ordre moral on a à déplorer un immense recul, une totale décadence. Les cités s'embellissent; et de toute part les moyens de rendre la vie douce et joyeuse s'accu-
(1) Matt. v, 13, 14.
mulent : des rues larges, des jardins agréables, des promenades charmantes, des demeures commodes et ornées, des théâtres somptueux, la nuit rivalisant d'éclat et de mouvement avec le jour, la science et les arts multipliant les forces de la nature et perfectionnant le travail de l'homme, nous offrent dans une proportion chaque jour croissante une variété de produits inconnus auparavant, et ces produits se répandent ensuite largement jusque dans les classes les plus infimes ; les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les télégraphes ont presque anéanti les distances et rendu presque présentes partout et personnes et choses. Nous n'en finirions pas, s'il fa i 1 ait faire à nos lecteurs, en ce genre, un tableau même coart. Tout cela est très-vrai. Mais il est très-vrai aussi que les mœurs publiques et privées vont déclinant chaque jour. Les liens de la famille se relâchent, la jeunesse se déprave, les masses deviennent insolentes; la presse blasphème; l'école et le lycée apprennent à mal vivre, et l'université devient maîtresse d'irréligion et de matérialisme. Quel siècle compte autant de vols, de suicides, d'assassinats, de prostitutions, autant de condamnations pour délits de toutes sortes ?
On a vanté la science. Mais à quoi a-t-elle abouti ? à multiplier les engins de destruction : fusils à aiguille, canons Krupp, mitrailleuses, torpilles, mines combinées, et nous ne savons quoi encore, pour foudroyer en quelques moments des bataillons entiers. On a exalté l'accroissement de la liberté civile. Mais enfin qu'a-t-elle produit? le service militaire obligatoire pour tous jusqu'à près de quarante ans, c'est-à-dire la plus grande et la meilleure partie de la vie. Et dans peu on pourra voir les villes devenues de vastes casernes sous le joug du despotisme militaire avec les mœurs et les habitudes légères des camps.
Mais pour saisir d'un coup l'état misérable dans lequel
se trouve aujourd'hui l'ordre moral, il suffît de s'arrêter à cette secte effrayante qui, sous le nom d'Internationale, est maintenant répandue presque dans toutes les contrées de l'ancien et du nouveau monde. Elle ne se propose rien moins que l'anéantissement de toute religion, de toute autorité, de toute propriété, de tout lien domestique, en un mot, la ruine totale de la société et de l'homme moral. Or une secte, qui aspire à réaliser de si atroces projets et qui néanmoins trouve tant de partisans et une si molle résistance, fait voir jusqu'à l'évidence que les moeurs actuelles sont à fond et que, si Dieu n'intervient pas, la société court au-devant d'une catastrophe plus terrible que celle dans laquelle s'écroula l'empire romain sous l'effort des barbares. Et l'on ne doit pas dire que le péril est éloigné, quand on a vu le triomphe, quoique passager, qu'elle remporta dans la première capitale de l'Europe. La Commune de Paris, assez forte pour tyranniser, deux mois durant, presque deux millions d'habitants, les uns complices, les autres morts de peur, pour dépouiller à son aise les propriétaires, massacrer les innocents, incendier la plus belle partie de cette capitale tant vantée, est un événement qui prouve par le fait que la conscience morale des peuples est profondément corrompue, et que la société marche désormais sur le bord d'un précipice.
Regardez à la racine de cette dépravation sociale, vous y trouverez facilement la perversion intellectuelle. Autrefois et l'individu et la société prévariquaient, mais c'était par violence de passion, ou par déviation de sentiment : en général l'esprit demeurait sain. Aujourd'hui la prévarication est intellectuelle : la pensée de l'homme est corrompue. En tout ce qui regarde la morale, le droit, la justice, les relations privées et internationales, les idées sont profondément viciées et faussées. Et une si grande ruine a son principe dans l'abandon coupable de la loi de Dieu, et de celui qui en est le promulgateur pour les
peuples. « II n'y a plus de connaissance de Dieu sur la terre... c' est pourquoi la terre sera dans le deuil, et qui l'habite s'affaiblira (1). » Toutes sortes de crimes déborderont comme un torrent qui franchit ses rives, et des guerres d'extermination sans but formeront le droit des gens. « Et l'injure, et le mensonge, et le meurtre, et le vol ont débordé, et le sang a touché le sang (2). » Voilà où^il fallait que descendît la raison présomptueuse de l'homme révolté contre Dieu !
Le concile du Vatican, rassemblé sous la direction du Saint-Esprit pour obvier à de si grands maux, avait mis le doigt sur la véritable plaie de la société malade, et lui préparait le remède nécessaire. Après avoir ramené la raison dans ses justes bornes, et l'avoir de nouveau soumise à Dieu (Constitution De fide), il établit (Constititution De Romano Pontifîce) par sa définition de l'infaillibilité papale l'organe irréfragable et toujours en acte par lequel Dieu nous enseigne et nous guide. Ainsi offrait-il le véritable remède capable de guérir les intelligences en faisant luire à tous les yeux ce flambeau allumé de Dieu pour éclairer tous ceux qui habitent sa maison. Le Pontife romain est l'écho de la divine parole; il est la bouche par laquelle Dieu nous parle sensiblement. « Dieu, il y a longtemps déjà, m'a choisi d'entre nous afin que les gentils entendissent de ma bouche la parole de l'Evangile, et qu'ils crussent (3). » Saint Pierre traçait ainsi sa mission devant le concile de Jérusalem. Cette mission, il la passe à ses successeurs. Les conciles œcumé-
(1) Non est scientia Dei in terra Propter hoc lugebit terra, et in-
flrmabitur omnis qui habitat in ea. Ose iv, 1, 3.
(2) Maledictum et mendacium et homicidium et fur tu m inundaverunt, et sanguis sangu'mem tetigit. Ibid., 2.
(3) Ab antiquis diebus Deus in nobis elegit per os meum au dire gentes verbwn evangelii et cvedere. Act. xv, 7.
niques ne peuvent pas toujours se réunir, et souvent ils sont entravés. Nous en avons un exemple palpable et contemporain dans le concile du Vatican suspendu depuis plus de six ans; et Dieu seul sait quand on pourra de nouveau le réunir. Le jugement de l'Eglise dispersée est trèsdifficile à saisir, et l'on peut faire mille objections sur. la qualité et le nombre des suffrages qui doivent le produire. Le véritable magistère permanent, toujours prêt et exempt de doutes et d'équivoques, est celui que Jésus- Christ a établi dans la personne de son vicaire. Mais tant qu'un pareil magistère n'était pas tenu pour infaillible, il ne lui était pas possible de produire tout l'effet voulu. La preuve en est dans le Syllabus même, promulgué avant la définition de l'infaillibilité; si plusieurs catholiques n'y adhéraient pas complètement, cela tenait à ce qu'ils ne le voyaient pas affirmé par des lèvres auxquelles on ne pût résister sans hérésie ouverte.
Le mal de la société présente est l'erreur. Le remède, ce n'est pas la philosophie, ni la science de l'homme qui peut le fournir. Les philosophes et les savants sont ceux mêmes qui par leur révolte contre Dieu ont produit ce mal. Le remède doit venir de la foi et de la science de Dieu s'imposant aux esprits, les éclairant et les affermissant dans l'adhésion au vrai. Mais cette foi et cette science, pour être appliquées, ont besoin d'un promulgateur, et d'un interprète toujours en acte, toujours prêt, toujours accessible, auquel on ne puisse faire aucune espèce d'opposition. Or, telle est l'infaillibilité pontificale. La définition de ce dogme était donc l'unique moyen de guérir le monde et de le ramener dans le sentier de la vérité et de la lumière.
De là vient que tous les catholiques la saluèrent avec une joie immense, comme un astre pacifique et vivificateur. Par elle le Docteur de justice était solennellement proclamé et proposé aux nations. Toutes les erreurs
devaient immanquablement succomber, frappées â mort par cette voix invincible. « Et vous, enfants de Sion, réjouissez-vous et tressaillez dans votre Dieu parce qiïil vous a donné le Docteur de justice (1). » Ces paroles prophétiques de Joël, il semblait qu'elles dussent être dans toutes les bouches. Les gouvernements, paraissait-il, devaient être les premiers à se réjouir de ce bienfait, car ce- sont eux qui en vertu du soin qu"ils ont de la société qui leur est confiée sont rigoureusement tenus à accueillir et à favoriser le secours que leur offre la divine Providence pour préserver les peuples d'une catastrophe imminente. Et pourtant il n'en fut rien. Car les uns l'accueillirent avec un mépris mal dissimulé, les autres lui firent ouvertement opposition. L'Autriche en prit prétexte pour rompre le Concordat. La Bavière favorisa la révolte d'esprits aussi gonflés d'orgueil que vides de science véritable et entrava de toute manière la promulgation de ce dogme de salut. La Prusse se conduisit plus mal encore ; outre la faveur qu'elle accorda aux rebelles, elle appesantit durement sa main, déjà trop lourde, sur les catholiques, et fit endurer aux évêques et aux ordres religieux l'une des persécutions les plus folles et les plus barbares qu'ait à raconter l'histoire. Il suffît de dire qu'on ose suspendre les évêques de l'exercice de leur pouvoir spirituel et défendre aux prêtres non-seulement d'administrer les paroisses, mais même de célébrer les divins mystères. Nous ne disons rien de l'Italie : le moins qu'elle sait faire est d'aiguiser contre l'Eglise la langue de ses ministres, de ses députés, de ses journalistes.
Voyez la sagesse des gouvernements ! La société, qui leur est confiée, est blessée à mort. Le remède pour la guérir est le dogme de l'infaillibilité ; et ils le repoussent avec jalousie, et font tout pour qu'il demeure inefficace.
(1) Joël ii, 23.
Leur folie n'est pas moindre quand on voit le motif allégué par eux pour le rejeter. Si le Pape est infaillible, disent-ils, il faudra admettre le droit dont plus d'un Pape a fait usage, de déposer les rois, et de délier les peuples de l'obligation de leur être fidèle. Si l'on ne savait qu'ils sont de mauvaise foi, quand ils parlent ainsi, en vérité on devrait désespérer de leur raison.
D'abord si ce motif suffit pour repousser l'infaillibilité pontificale, il doit suffire également pour repousser l'infaillibilité des conciles œcuméniques. Le premier concile général de Lyon, convoqué par Innocent IV pour examiner surtout la cause de Frédéric II, déposa cet empereur perfide par une sentence formelle. Il faudra donc, d'après les politiques susdits, méconnaître l'infaillibilité de ce concile et ainsi, à leur jugement, ni le Pape, ni les conciles ne seront infaillibles, et l'Eglise dépouillée de sa fondamentale prérogative demeurera vaincue par les portes de l'enfer.
De plus, à l'exception des gallicans, devenus maintenant très-rares, toute l'Eglise a toujours fermement cru à l'infaillibilité du Pontife romain en ce qui touche la foi et les mœurs*. Qu'on se rappelle les conciles provinciaux et nationaux de France, d'Allemagne, de Hongrie, d'Angleterre, d'Amérique, tenus un peu avant le concile du Vatican. Unanimement ils attestèrent leur foi commune à l'infaillibilité pontificale. Et pourtant personne ne s'avisa de penser que cette croyance nuisît à l'autorité des princes séculiers. Or comment se fait-il qu'une vérité, crue par tous et malgré cela sans danger pour les pouvoirs*civils pendant dix-neuf siècles, leur soit tout-à-coup devenue nuisible en 1870 uniquement parce qu'un concile l'a solennellement définie?
Enfin la déposition des rois n'a rien de commun avec l'infaillibilité pontificale, car que le Pape soit infaillible, ou non, elle peut avoir également lieu. Ce point a été
magistralement éclaircjl par le Pape Pie IX dans un discours à une (Réputation de l'Académie de la Religion catholique. Parlant des tentatives que Ton fait pour fausser l'idée de l'infaillibilité pontificale et produire ainsi le désaccord entre l'Eglise et l'Etat, voici comme il s'est exprimé : « Entre les erreurs répandues à ce sujet, Nl'une des plus venimeuses est celle qui représente l'infaillibilité comme renfermant le droit de déposer les souverains et de délier les peuples de l'obligation de leur rester fidèles. Ce droit sans doute a été, en des circonstances suprêmes, exercé par les Souverains-Pontifes ; mais il n'a rien de commun avec Y infaillibilité pontificale. Sa source n'est pas Y infaillibilité, mais X autorité pontificale. L'exercice de ce droit, dans ces siècles de foi qui vénéraient dans le Pape ce qu'il est, c'est à dire le juge suprême de la chrétienté, et reconnaissaient les avantages de son tribunal dans les grands procès entre peuples et souverains, s'étendait sans entrave (avec l'appui du droit public, et du commun consentement des peuples, comme cela devait être) aux plus graves intérêts des Etats et de leurs princes. La situation présente est tout autre; la mauvaise foi seule peut confondre des choses si diverses, c'est-à-dire le jugement infaillible sur un point de la révélation avec le droit que les Papes ont exercé en vertu de leur autorité lorsque le bien commun l'exigeait (1). »
Le Pape distingue clairement entre le droit et son exercice. Quant au droit, il déclare qu'il a sa source non dans 'infaillibilité, mais dans Yautorité pontificale. Et en effet, que faisait ce droit? il infligeait une peine. Or la peine est un effet du pouvoir coercitif et suppose en celui
(1) Discorsi del Sômmo Pontifice Pio IX pronunziati in Vaticano ai edel1 di Roma et dell'Orbe. Roma 1872. Discorso xcvi.
qui l'inflige non pas l'infaillibilité mais l'autorité. Faudrat-il dire que le juge séculier n'a pas la faculté de punir les coupables, parce qu'il n'est pas infaillible dans son jugement ? Si les Papes avaient ce droit, ce n'est donc pas parce qu'ils étaient infaillibles, mais seulement parce qu'ils étaient les chefs suprêmes de l'Eglise. Et de fait les premiers auteurs du gallicanisme, comme Gerson, Pierre d'Ailly, Jean de Paris, Jean Major, Aknain, n'admettaient pas l'infaillibilité pontificale, et cependant reconnaissaient au Pape le droit de juger et de punir les princes de l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir civil. Rapportons seulement les paroles du plus fameux d'entre ces gallicans : « Tous les hommes, dit Gerson, princes et autres, sont soumis au Pape quant à l'abus qu'ils voudraient faire de leurs juridictions, de leur temporel, de leur domaine, contrairement à la loi divine et naturelle ; et cette supériorité peut s'appeler directive et ^ordination plutôt que politique et civile (1). »
Et dans l'exercice de ce droit, les Papes en vérité n'eurent pas recours à d'autre principe. Il suffit de rappeler les paroles d'Innocent IV dans la censure qu'il fulmina contre Frédéric II. Après avoir énuméré les crimes du coupable empereur, le Saint-Père poursuit : « Sur tous ces excès et sur beaucoup d'autres, après avoir délibéré soigneusement et mûrement avec nos frères les cardinaux et avec le très-saint concile, comme nous tenons sur la terre, tout indigne que nous en sommes, la place de Jésus- Christ et qu'il nous a dit dans la personne du bienheureux apôtre Pierre : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera,
(1) Omnes homines, principes et alii, subjectionem hccbent ad Papam, in quantum eorum jurisdictionibus, temporalitate, et dominio abuti vellent, contra legem divinam et naturalem ; et potest superioritas illa nominari directiva et ordinativa, potius quam civilis. Serm. de pac. et unit. gall. consid. 5.
lié dans les deux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les deux, » nous déclarons le susdit prince qui s'est rendu si indigne de l'empire et de la royauté, enfin de tout honneur et dignité quelconque, qui, pour ses iniquités et ses crimes, a été rejeté de Dieu pour qu'il ne soit ni roi ni empereur; nous le déclarons et le N dénonçons lié par ses péchés, rejeté de Dieu et privé de tout honneur et dignité par le Seigneur, et néanmoins nous l'en privons par notre sentence, absolvant pour toujours de leur serment tous ceux qui lui ont juré fidélité, défendant fermement, par l'autorité apostolique, que personne lui obéisse désormais comme empereur, ou comme roi, ni le regarde comme tel, et voulant que quiconque à l'avenir lui donnera aide et conseil en cette qualité, soit excommunié par le seul fait (1). »
Comme on voit, il n'est fait aucune mention de l'infaillibilité, mais seulement de l'autorité accordée par Jésus- Christ à saint Pierre et à ses successeurs. Le pouvoir des clefs, la faculté de lier et de délier, selon l'exigence du bien de l'Eglise et des peuples chrétiens, c'est-à-dire le droit de chef suprême de cette divine société, tel est le principe que l'on invoque.
C'est la même idée qui est exprimée par le grand Pape saint Grégoire YII dans la sentence par laquelle il suspendit, puis déposa enfin Henri IV du trône impérial. Voici les paroles du premier de ces actes : « Pour l'honneur et la défense de l'Eglise, moi, Pontife légitime, vrai vicaire de Dieu, j'excommunie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'empereur des Romains, Henri, qui, par impiété et un orgueil inouï, s'est élevé contre l'Eglise ; je lui défends de gouverner le royaume teutonique
(1) Rohrbacher, Histoire universelle de l'Eglise catholique, t. 9, p. 648,9, 4« édit.
et l'Italie; j'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront, et je défends à qui que ce soit de le servir comme roi. » Puis quand il en vint à la déposition formelle de ce prince perfide, debout au milieu d'un nombreux concile qu'il avait rassemblé, après avoir invoqué le secours de Dieu et des saints apôtres Pierre et Paul, et énuméré les crimes de Henri, il s'exprima comme il suit : « Au nom de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, au nom de la Vierge Marie, mère de Dieu, des saints apôtres Pierre et Paul, pasteurs de l'Eglise catholique, moi, Grégoire, vicaire de Jésus-Christ, j'excommunie Henri qu'on appelle roi, je lui défends le royaume de Germanie et d'Italie, je lui ôte la dignité royale et je défends à tout chrétien de lui obéir comme à un roi, je délie tous les allemands, les italiens et les étrangers du serment de fidélité qu'ils lui on prêté ou lui prêteront; je maudis ses armes et les armes de ses soldats. 0 vous, saints Apôtres, sanctionnez ma parole (1) ! »
Ce grand Pape, non plus, ne parle pas d'infaillibilité; il s'appuie seulement sur son autorité de Pontife et de vicaire de Dieu. Tous les autres Papes qui usèrent de ce pouvoir, c'est cette raison qu'ils ont invoquée. Et ici il est urgent de noter l'erreur d'écrivains même catholiques et zélés, qui, pour défendre et comme excuser les dépositions de rois faites dans le moyen-âge par les Papes, ont recours au droit public de ces temps-là. Nouvelle preuve de la manière dont la vérité peut s'éclipser et disparaître, quand elle n'est pas continuellement affirmée et maintenue. Abstraction faite des raisons tirées du pouvoir coactif qu'on ne peut, sans hérésie, dénier à l'Eglise, personne, mieux que les Papes, ne devait savoir l'origine du droit qu'ils appliquaient avec tant d'intrépidité. Or,
(1) Voigt, Histoire du pape Grégoire VII, t. 2, ce. vin et x.
pour en expliquer l'origine, il n'est pas un Pape qui ait jamais allégué le droit public du temps, ils invoquaient l'ordination divine inhérente à la primauté de juridiction dont ils étaient investis, et au devoir qui leur incombait d'écarter les obstacles au salut des fidèles, venant de la perversité des rois. Ceci est à remarquer soigneusement, afin qu'une erreur aussi grossière ne se trouve plus parmi les catholiques eux-mêmes.
Ce que l'on peut attribuer au droit public d'alors, ce n'est pas le pouvoir en lui-même, mais l'opportunité et l'utilité de l'exercice de ce même pouvoir. Et c'est ce que Pie IX a parfaitement enseigné dans le discours dont nous avons parlé. Dans ces temps de foi, comme l'a observé le Souverain-Pontife, non-seulement on reconnaissait et l'on révérait la légitimité du tribunal papal dans sa juridiction indirecte sur l'ordre politique en ce qui se rapportait, de quelque manière, à l'ordre spirituel, mais, dans les matières même purement temporelles, on en invoquait directement l'action : ainsi l'on voyait, dans le Pape, le juge suprême des questions même civiles entre les rois et les peuples. Au milieu de l'incertitude si grande et de la mobilité des droits causée par le système féodal, et la succession des rois au trône, les uns par élection, les autres par hérédité, au milieu des conflits permanents qu'occasionnaient entre les. seigneurs et leurs vassaux, entre les gouvernants et les gouvernés, la pente à abuser de l'autorité, et des attributions mal définies, l'Europe ne serait jamais sortie de la barbarie, ni parvenue à un degré élevé de civilisation, s'il n'avait existé un pouvoir révéré de tous et d'une force uniquement morale pour exercer une vraie suprématie sur la société, même en ce qui touche aux intérêts civils et politiques. C'est donc cet instinct de conservation et de vie qui poussa peuples et rois à se soumettre à la suprématie juridictionnelle du Pontife romain, même dans l'ordre purement temporel.
Bien plus dans le droit germanique ou allemanique on vint à affirmer et à reconnaître que l'épée matérielle du pouvoir politique procédait de la puissance donnée par Jésus -Christ à saint Pierre et dans sa personne à ses successeurs. Voici les paroles mêmes : « Comme Dieu s'appelle le prince de la paix, avant de monter au ciel, il a laissé deux glaives ici-bas sur la terre, pour la défense de la chrétienté ; il les a confiés l'un et l'autre à saint Pierre, l'un pour le jugement séculier, l'autre pour le jugement ecclésiastique. Le glaive du jugement séculier, le Pape le prête à l'empereur. Le glaive spirituel est réservé au Pape même, afin déjuger au temps convenable, monté sur un cheval blanc, et l'empereur doit tenir rétrier au Pape, afin que la selle ne se dérange. Cela signifie que si quelqu'un résiste au Pape en sorte qu'il ne puisse le réduire par le jugement ecclésiastique, l'empereur, ainsi que les autres princes séculiers et les juges, doit l'y contraindre par la proscription (1). »
En cet état de choses, l'exercice de ce droit de punir les princes rebelles à Dieu et à l'Eglise était, comme on le voit, très-avantageux aux peuples, servait merveilleusement de frein au pouvoir politique, en l'empêchant de dégénérer, comme il y était porté, en tyrannie. Et si quelquefois, par la résistance des coupables, il y avait dans la société de violentes secousses, c'était un moindre mal, vet elles s'apaisaient aisément par le concours empressé de ceux qui obéissaient à la voix du suprême pasteur. Mais les conditions présentes sont tout autres. L'hérésie de Luther a brisé l'unité de l'Ethnarchie chrétienne. Les gouvernements se sont peu à peu soustraits à l'arbitrage paternel des Papes et ont mieux aimé vider leurs querelles
(1) Schilter, Antiq. Teuton., t. 2, Introitus ad jus alem., cité par Rorhbacher dans son Hist. univ. de l'Eglise catholique, t. 9, p. 617,8, 4e édit.
sur les champs de bataille. Les princes, loin de courir le risque de devenir tyrans, ont perdu toute autorité véritable, servant plus ou moins de jouet aux foules tumultueuses, ou à qui prétend de quelque manière les représenter. Pie IX, dans le discours rapporté plus haut, a donc dit avec raison que rappeler aujourd'hui le droit de déposer les souverains , droit exercé autrefois par le Saint-Siège, c'est manifester une idée à laquelle nul ne pense plus, et le Souverain-Pontife moins que personne. Par où apparaît encore plus l'ignorance des politiques dont nous parlons; par ce frivole prétexte invoqué par eux, ils témoignent qu'ils ne connaissent aucunement le changement survenu dans les conditions de la société. Il serait bien à désirer que le péril de déposition ne menaçât les princes que du côté du Pape. Ils pourraient dormir à l'aise. Mais ce danger les menace aujourd'hui de la part d'une force qui diffère de celle d'un père : un père, quand il punit, le fait avec douleur, et après avoir épuisé sans fruit tous les moyens de douceur et d'amour. En huit lustres nous avons vu détrôner près d'une douzaine de princes, peut-être plus que les Papes n'en déposèrent en huit siècles. Et qui a précipité ces rois de leurs trônes? une émeute de la rue, car c'est à la rue qu'il appartient maintenant de juger les rois et de briser leurs couronnes. Et qui a rendu la rue si rebelle et si insolente ? l'idée de la souveraineté populaire, inaliénable, absolue ; les principes de liberté, d'indépendance complète qui se sont répandus et se répandent toujours plus parmi les foules ignorantes ; la négation de tout ordre social et de tout domaine légitime, négation qui prend chaque jour plus d'empire sur l'esprit et le cœur des peuples. Ces maximes perverses, voilà ce qui fait chanceler aujourd'hui les trônes ; et les politiques, si le zèle qu'ils montrent pour leurs rois est véritable, feraient bien de s'en préoccuper. Mais au contraire, les voilà qui s'épouvantent de l'infailli-
bilité pontificale. Ils ne comprennent pas, ces mal avisés, que cette infaillibité est, à l'heure présente, l'unique bouclier qui pourrait défendre cette souveraineté dont ils se montrent les si dévoués partisans! Dans le Syllabus, le Pape Pie IX a condamné cette proposition : « II est licite de refuser V obéissance aux princes légitimes, bien plus et de se mettre en révolte (1). » Par cette condamnation, toutes les maximes révolutionnaires qui menacent aujourd'hui le pouvoir des rois sont ruinées de fond en comble. Qu'il importe donc à la tranquillité de ce pouvoir que les lèvres, d'ouest sortie cette condamnation, soientreconnues universellement pour infaillibles! Peut-il y avoir un plus puissant moyen de détruire l'erreur opposée, et de réformer la société, en réformant l'intelligence, principe et règle des actes humains? Nous pouvons donc bien taxer de folie les hommes d'Etat qui combattent ce dogme.
Mais cette folie dépasse toute borne quand on envisage le but qu'ils se proposent. Que prétendent-ils par cette lutte? faire retirer la définition de l'infaillibilité? Mais cette idée est absurde au possible. La formule des définitions solennelles a été donnée par les apôtres eux-mêmes dans leur premier concile, type et modèle des conciles postérieurs: « Visum est Spiritui Sancto et Nobis (2). » La sentence, qui est prononcée par les Pères, est prononcée auparavant par le Saint-Esprit. Ils ne font qu'en répéter le contenu d'une manière sensible. Il faudrait donc pour qu'un concile se rétracte que le Saint-Esprit se rétracte lui-même et confesse qu'il a erré. Mais que vous en semble? Ne prendriez-vous pas pour un insensé celui qui croirait à cette possibilité ? Et il ne sert de rien d'in-
(1) Syllabus, § VII. n. lxiii. Legitimis principibits obedientiam detrectare imù et rebellare licet.
(2) Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous. Act. xr, 28.
voquer ce misérable prétexte que le concile du Vatican ne fut pas libre, car, sans dire autre chose, les Pères mêmes du concile ont réfuté cette calomnie, en affirmant dans une réunion publique, à l'unanimité, que la liberté du concile était tout-à-fait pleine.
De ce côté donc, la guerre faite à l'infaillibilité papale est absolument vaine. Avant la définition, l'opposition avait du sens, car alors on pouvait bien détourner les Pères d'en venir à l'acte. Mais, ce pas fait, il faut bon gré malgré plijr la tête. Cet acte est irrévocable. Il faut y donner son assentiment ou se déclarer hérétique: le concile même a fulminé l'anathème contre tout récalcitrant.
Et l'on ne peut s'empêcher d'admirer ici la grande sagesse de Dieu qui, voulant la fin, dispose les moyens avec suavité. Les politiques, quand ils pouvaient s'opposer efficacement à la définition du dogme, se mirent euxmêmes dans l'impossibilité de le faire. Ils déclarèrent ne pas vouloir intervenir au concile, vu le principe qu'ils soutenaient, de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Intervenant, leur opposition aurait pesé d'un très-grand poids sur les délibérations des Pères, et peut-être que la pensée de ne pas s'aliéner des potentats bienveillants, et de ne pas rompre les liens de la concorde entre le sacerdoce et l'empire , aurait amené le concile à remettre à d'autres temps une décision aussi grave. Mais les politiques s'étant arrêtés au parti de se tenir à l'écart, de ne se mêler aucunement aux affaires conciliaires, ils se donnèrent eux-mêmes de la hache sur les pieds. Il leur fut impossible, sans une contradiction manifeste, de se mettre en travers par un veto, et ils furent réduits à une simple opposition indirecte dont on put aisément ne pas tenir compte. Un seul ministre, Hohenlohe, à l'instigation de Dollinger, eut la hardiesse de proposer dans une note aux cabinets de l'Europe d'empêcher expressément la défini-
tion. Mais il dut subir l'affront de voir sa proposition universellement repoussée, comme peu conforme à la situation prise par les puissances vis-à-vis du concile. C'est ainsi que la maxime perverse de la séparation fut grandement utile en cette circonstance pour un point si décisif, l'un des objets principaux, dans la pensée de Dieu, de la convocation du concile ; et c'est ainsi que l'Eglise pourrait dire à ces politiques les paroles de Joseph à ses frères : « Vous aviez médité le mal eontre moi, mais Dieu a changé ce mal en bien (1). »
Mais étant donné que la définition ne peut être retirée, à quoi peut aboutir l'opposition qu'on lui fait ? A affliger l'Eglise par de puériles vengeances, et mettre en révolte contre elle quelques-uns de ses fils, vicieux ou superbes. Mais d'abord cette conduite est méprisable car l'Eglise est habituée à souffrir, et c'est dans les souffrances qu'elle retrempe et reprend ses forces. Ici-bas elle est militante, et, pour elle, la lutte est un élément de vie et une préparation au triomphe final. En second lieu cette opposition n'a pas même le mérite de la nouveauté. Toute définition de l'Eglise a» toujours rencontré, après comme avant, de terribles contradictions , depuis le premier concile de Nicée où fut définie la divinité du Verbe, jusqu'aux décisions du concile de Trente. Pouvait-on présumer que le dogme de l'infaillibilité échapperait à cette loi, pour ainsi dire, constante? Certainement non. Quoi donc d'étonnant qu'il soit combattu? Et il ne faut pas faire grand cas de cette attaque. Car quelle en sera la fin? Dans quelques années les opposants descendus au tombeau recevront du Juge suprême la peine due à leur perfidie, et le dogme demeurera resplendissant d'un éclat plus vif à cause de l'opposition qu'il aura subie.
(1) Gen. l,20.
Enfin considérons que les politiques, par cette folle opposition, se nuisent grandement à eux-mêmes, en faisant en définitive les affaires de l'Eglise. Car ils augmentent les forces des ennemis de la société civile, et s'aliènent la partie catholique, leur soutien principal et leur appui. La guerre anti-sociale d'aujourd'hui se fait contre le principe même d'autorité. Donc toute blessure à ce principe accroît l'audace des adversaires, et facilite leur triomphe. Orexciter des révoltes contre le pouvoir le plus vénérable, celui du Pape, n'est-ce pas faire à ce principe la plus grave blessure? De plus, dans cette guerre les soldats les plus courageux et les plus forts, qui sont-ils? ne sont-ce pas les catholiques pour lesquels le principe d'autorité est la base , la règle de la croyance? Or ces catholiques pourront-ils aimer un gouvernement qui persécute l'Eglise leur mère et les blesse dans ce qu'ils ont de plus délicat, leur conscience religieuse? Bien plus, comment ne le haïront-ils pas? et loin de le soutenir, comment ne désireront-ils pas sa ruine? Et tel sera le beau fruit de la conduite imprévoyante des hommes d'Etat : ils amèneront la destruction de l'autorité civile au nom de laquelle ils combattaient l'autorité de l'Eglise. Pour nous, nous n'exagérons pas en disant que tout en paraissant amis des trônes, ils en sont les plus cruels ennemis.