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EXEMPTION ©ES CLERCS DU SERVICE MILITAIRE

Nous traiterons cette question en prenant pour objet de notre discussion ce qui en fut dit au Parlement italien.

MOTIFS ALLEGUES POUR ASSUJETTIR LES CLERCS A LA CONSCRIPTION ET AU SERVICE MILITAIRE.

Le libéralisme italien vient d'assouvir la haine qu'il porte à l'Eglise en lui arrachant le dernier lambeau de privilège qui lui restait, je veux dire l'exemption limitée des clercs de la conscription (1). Il suffît de lire les discours virulents des orateurs de ce parti pour voir l'esprit du projet. Ces bouches vous paraissent comme autant de coupes pleines d'un fiel qui déborde et se répand. Guerzoni, officier garibaldien, après avoir qualifié cette exemption de privilège injuste et d'injuste inégalité, se mit à parler du Pape qui célébrait la messe, les mains couvertes de sang, et passait en revue au camp d'Annibal ses légions

(1) Déjà en 1854, par une violation sacrilège des droits et de la liberté de l'Eglise, on avait porté une loi qui restreignait à un sur vingt mille âmes les clercs à exempter de la conscription.

mercenaires. Le malheureux! il n'avait encore pu digérer la honte d'avoir été forcé de se mettre à couvert de ces légions par la fuite. Puis il donne une preuve de sa science historique, comme aussi de son intelligence du latin, en reprochant à l'Eglise davoir remplacé les paroles de Jésus-Christ : « Je suis venu apporter la paix et noyi la guerre, » (car c'est ainsi qu'il traduit: « Non veni pacem mitiere sed gladium, » ) par la guerre d'extermination faite par elle dans un but de propagande. Cette observation, on le voit, a du rapport au projet d'obliger les clercs au service militaire, et se trouve à merveille dans la bouche de celui qui, avec Cucchi et d'autres sectaires, se glissa dans Rome pour y organiser les assassinats en trahison, les explosions meurtrières, les émeutes sanglantes. Joignant le sarcasme aux outrages, il dit que le but de cette loi est même de pourvoir à la liberté de l'Eglise. « Voyons ce projet en lui-même, demandons-nous ce qu'il est. Il est avant tout un acte de justice, l'abolition d'un privilège injuste, et d'une injuste inégalité, qui n'est justifiée ni par le droit, ni par la lettre et l'esprit de nos institutions, c'est l'application ininterrompue des principes qui ont, non sans peine, mais pourtant toujours réglé les rapports de l'Etat en Italie avec l'Eglise ; enfin c'est l'application de cette formule proclamée par le Parlement, acceptée par le pays, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'Eglise libre dans l'Etat libre. » Et développant plus bas sa pensée, il ajoute: « On comprend que ceux qui veulent la religion de l'Etat protégée, défendue, salariée, ce qui veut dire, que les cléricaux ne l'oublient pas, dépendante et réglée, on comprend, dis-je, qu'ils fassent ce raisonnement: puisque l'Etat a une religion qui est comme un rouage dans la machine gouvernementale, qui relève de l'administration de ce même Etat, puisque c'est lui qui nomme ses employés, il est très-naturel qu'il pense au recrutement des ministres de cette religion ou

à faire en sorte qu'ils ne diminuent pas. Mais pour celui qui au contraire croit à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est-à-dire à la liberté de conscience, il ne peut admettre que l'Etat s'ingère dans les affaires religieuses (1). » Seulement il ne put à la fin de son discours s'empêcher d'indiquer le vrai motif qui le poussait à défendre cette cause. « Je concluerai donc, Messieurs, en disant aux libéraux : hâtez-vous d'accomplir cette réforme. Elle est le premier pas de cette révolution pacifique, de cette expédition à l'intérieur contre Rome, ainsi qu'on l'a fort bien définie, sans laquelle la grande question ne sera jamais décidée. » Ainsi parla G-uerzoni (2).

Civinini, autre lance rompue du libéralisme mécréant, vint après. S'il y eut moins de rage dans sa parole, il y eut peut-être plus d'impudence. Après s'être vanté d'être libre-penseur, il affirme que « l'on peut bien être athée et galant homme, matérialiste et bon citoyen. » A petite dose et par contradiction, oui, car, comme il est difficile à l'homme de se dépouiller totalement de sa nature raisonnable, l'athée et le matérialiste peuvent bien garder quelques lambeaux d'honnêteté naturelle. Mais s'ils veulent être logiques, ne voyant aucune loi dans leur raison, puisqu'ils n'admettent point de législateur, et ne reconnaissant d'autre tendance que celle qui correspond à la vie présente, ils mèneront la vie de l'animal avec un peu d'élégance en plus, élégance qu'ils décoreront du nom de civilisation. Malgré cela, Civinini, fier de sa profession de foi, ajoute: « Celui qui n'a pas la facile consolation, à sup-

(1) Guerzoni fut copié ensuite par le sénateur de Foresta, qui, dans son rapport au Sénat, conclut ainsi : « En approuvant cette loi, vous ferez un acte de justice incontestable, et le bien de la religion elle-même, t»

(2) Voir Atti ufficiali de laChambre des députés. Séance du 16 avril 1869.

poser qu'il fasse une faute, de recourir à un confesseur pour être absous, a pour règle de vie le

nil conscire sibi, nulla pallescere culpa,

s'il ne veut pas que le remords le punisse à toujours sans pitié. » Ce qui signifie que les libres-penseurs ou croient ne jamais pécher, ou croient-ils qu'ils pèchent quelquefois, ne trouvent pas d'autre remède que le désespoir. Leur type est Juda, le premier des libres-penseurs du christianisme ; ayant commis son crime, au lieu de recourir à son divin Maître, il crut mieux faire de se pendre. Après cet éloge des libres-penseurs, Civinini passe à celui de la loi proposée, et il fait observer qu'il y a deux modes d'organisation sociale, le premier qui est comme une fédération des sociétés dont chacune a ses lois propres, sa forme propre, sa vie propre (pour nous, nous l'appellerions le mode organique dans lequel tous les droits, qui ont leur principe ailleurs que dans l'association politique, sont respectés), le second, qui est la forme démocratique accompagnée d'une inexorable égalité, impatiente de tout privilège (nous l'appellerions le mode mécanique d'après lequel la société est une agrégation de molécules homogènes ayant un mouvement imprimé du dehors, c'est-à-dire par l'Etat). Il ajoute que c'est sur la dernière forme qu'ils s'étudient à fonder la liberté. Cela est très-vrai, seulement ce n'est pas la liberté qu'ils fondent, c'est plutôt l'effet naturel d'une pareille forme sociale, c'est-à-dire le despotisme tyrannique d'une poignée d'émeutiers et de brouillons. Il ajoute de plus, non sans ironie, que le service militaire étant à son avis un droit, il faut forcer le clergé à en jouir, que cette contrainte est un hommage rendu au premier article du Statut, car comme par le Statut il a été accordé à la religion catholique un privilège, celui d'être religion d'Etat, il appartient à l'Etat de déterminer à sa guise le mode de ce privilège. Or un de ces modes dans le cas présen est

de faire enrôler les clercs. Que vous en semble? Qu'auriezvous à dire si en vertu de ce raisonnement vous voyiez dans peu décrété que le mode selon lequel l'Eglise doit jouir du privilège susdit est de vivre cachée dans les catacombes comme aux trois premiers siècles de son histoire, et cela, en hommage, on le comprend, au premier article du Statut. Et la chose étant ainsi, qui ne voit la sottise des libéraux qui proposèrent l'abolition de ce premier article ? Ils ne comprirent pas, les honnêtes députés, combien il leur est utile pour faire à l'Eglise tout ce que l'on veut. Mais retournons à Civinini.

Pour se montrer aussi expert que Guerzoni en exégèse et en blasphème, il dit que, d'après les épîtres de saint Paul, l'Eglise est soumise à l'Etat, entendant ainsi les paroles : « Omnis anima suMimiorïbus potestatïbus siibdita slt. » Il passe ensuite à tourner en ridicule le martyre de saint Georges, la légion Thébaine et saint Ignace de Loyola auquel il aurait souhaité que le boulet dont il fut atteint, au lieu de lui briser la jambe, l'eût frappé en quelque partie plus vitale, parce qu'ainsi l'on n'aurait pas eu la vénérable Compagnie de Jésus (1). On voit bien que le souvenir de saint Ignace donne sur les nerfs aux libéraux italiens, car d'autres encore de leurs orateurs ne purent s'empêcher d'en parler avec mépris; Pianciani en vint à dire que, pour lui, il exempterait tout le clergé du service militaire, si la discipline ancienne n'avait pas été changée: « Si je ne voyais la grande différence qui existe entre l'organisation militaire de ces temps-là, et celle de notre époque, j'accorderais bien à tous ceux qui ont une vocation ecclésiastique l'exemption militaire, tant j'ai peur delà terrible figure de ce moine. » Enfin Civinini fit lui aussi connaître le secret mobile de sa conduite en disant :

(1) Atti u/ficiaXi, 1. c.

« Nous avons montré dec e côté-ci que c'est par des moyens moraux que la question romaine doit se résoudre. On s'est moqué des moyens moraux, parce qu'ils sont demeurés impuissants. Je ne veux pas traiter ici la question romaine; j'imagine qu'on en parlera encore trop. Mais si l'hyothèse du général La Marmora était fondée, si cette loi était vraiment un acte de représailles, eh bien je le dis: c'est encore un de mes moyens moraux, et il est licite et honnête (1). » Et pourquoi non? moralité et honnêteté ne sont-ce pas la même chose?

Les ministres, comme tenus à plus d'hypocrisie en raison de leur caractère officiel, repoussèrent de la loi l'idée de représailles et d'hostilité à la religion et s'arrêtèrent à l'idée de justice et d'égalité, ajoutant que les prêtres étaient trop nombreux et que, le remplacement étant permis, ceux qui avaient la vocation ecclésiastique pouvaient toujours échapper au service en payant (2).

Seulement Pianciani, nommé par la commission pour développer et défendre le projet, exposa enfin le véritable motif dans les paroles suivantes : « Disons-le franchement, Messieurs, les 800 clercs exonérés du service ne sont qu'un prétexte {comprenez-vous?). De quoi s'agit-il ici? Il s'agit du principe de l'immunité ecclésiastique; il s'agit de refuser à l'Etat le droit d'enlever ces privilèges qui étaient accordés au clergé.... De ces privilèges il ne reste à peine aujourd'hui qu'un vestige, et ce vestige on tient à le garder religieusement parce qu'on espère qu'il sera la première pierre d'un édifice qu'on entend bien reconstruire.... Cette explication a été donnée par une autorité qui pour les catholiques est certainement compétente;

(1) lbid. Séance du 19 avril.

(2) Depuis, par de nouvelles lois, le remplacement a été aboli, et il n'y a plus actuellement de moyen possible pour arracher les clercs au service militaire.

elle a été donnée par Pie IX dans ses lettres à l'évêque de Mondovi. Ces clercs que nous ne voulons plus exempter du service militaire, ce n'est pas sur eux qu'il pleure. Mais il dit: on viole les immunités ecclésiastiques, nous protestons et nous protesterons toujours hautement contre toute attaque qui sera faite à celles qui représentent le droit de l'Fglise. — Donc, Messieurs, je conclus et je dis : ceux qui sont pour les immunités ecclésiastiques, qu'ils votent contre la loi ; ceux qui leur sont contraires, qu'ils votent pour la loi (1). Et la grande majorité vota en faveur de la loi.

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