‹ L'église et l'état dans leurs rapports mutuelsChapitre 67 sur 78 · DOMMAGE CAUSE AU PEUPLE LUI-MEME PAR CET ASSUJETTISSEMENT · texte numérisé non relu

DOMMAGE CAUSE AU PEUPLE LUI-MEME PAR CET ASSUJETTISSEMENT

La raison la plus spécieuse qu'on ait apportée en faveur de la loi, ça été qu'il s'agissait d'abolir un privilège favorisant une classe de citoyens aux dépens des autres, surtout des classes populaires. C'est ainsi que Guerzoni terminait sa harangue par ces mots : « Le peuple, le vrai peuple, celui qui a contribué à faire l'Italie de ses biens et de sa vie, celui qui l'honore par le travail et là sueur de son front, nous bénira d'avoir détruit ce privilège qui favorise un petit nombre d'individus à ses dépens (1). » Quelque orateur catholique essaya de nier que ce fat un privilège, ce qui suscita à la Chambre une querelle de mots. L'immunité ecclésiastique est incontestablement un privilège, si le privilège est l'affranchissement d'une personne ou d'une chose de quelque obligation ou de quelque charge commune. Or c'est en effet comme il est défini par Suarez (2). Mais la question n'est pas là. La question est d'abord de savoir si c'est un privilège que l'Etat puisse abolir, et nous avons vu que non, puisqu'il est de droit divin et ecclésiastique. Il suffirait qu'il soit de droit ecclésiastique pour comprendre que l'Etat ne peut rien contre lui, car l'Eglise est supérieure à l'Etat, et la loi canonique ne peut être rapportée par la loi civile. Combien plus, dès là que ce privilège est de droit divin, et qu'il découle couséquemment d'un pouvoir abso-

(1) Attiuffîciali. Séance du 16 avril.

(2) Privilegium, quo res aliqua velpersona a communi aliqua obligatione vel onere eximitur. Defen. fid. cath., 1. iv, c. i.

lument supérieur ! L'Eglise elle-même ne pourrait l'abolir généralement, car elle n'a pas de pouvoir sur ce qui vient d'ordination divine ; elle peut seulement le déterminer et le modifier selon les exigences des temps et des lieux ; car il a été donné de Dieu sous une forme générale, et de là remis, quant à son application, à l'autorité du Pape. En second lieu il s'agit de savoir si c'est un privilège utile à un petit nombre ou à toute la communauté. Et qu'on ne s'étonne pas de ce côté de la question; car il faut distinguer entre le droit et l'utilité qui en résulte. Un droit peut très-bien appartenir à un seul ou à quelques-uns, et néanmoins le bien qui en résulte peut être tel qu'il se répande sur le grand nombre, même sur toute la société. N'est-il pas vrai que le droit de faire des lois appartient au souverain, et pourtant le bien qui en découle est celui de la communauté tout entière ? Et encore c'est au père que la nature a donné le droit d'éducation, et toutefois l'avantage en revient au fils. Il est donc faux de dire : c'est un privilège, donc c'est nuisible à ceux qui n'en jouissent pas. Pour voir s'il est nuisible ou avantageux, il faut considérer la fin pour laquelle il a été accordé, encore qu'il n'existe, en droit, que dans un petit nombre. Autre est le droit, répéterons-nous encore, autre la fin du droit. Cela est si vrai que le rapporteur De Foresta, quoique, lui aussi, réclamât avec sarcasme et sophismes la suppression du privilège, confessa néanmoins que l'on ne pouvait de la simple nature du privilège conclure à une violation de l'égalité civile. « A la commission centrale, dit-il, on mit de côté l'argument emprunté à la violation du principe d'égalité qui existe entre citoyens quant aux charges publiques, principe qui est inscrit dans notre Statut, et mieux encore, qui est entré désormais dans les mœurs de la société moderne. Car à supposer que l'exemption du service militaire pour les clercs soit reconnue nécessaire au bien public, cette

dispense accordée non à tels individus, mais à ceux qui se dévouent, quels qu'ils soient, au service religieux, ne différerait pas des autres exemptions inscrites aussi dans la loi. Et de fait en France, où le militarisme et l'amour du principe d'égalité est porté aux dernières limites, on tolère néanmoins , sans réclame , que les clercs soient dispensés du service militaire. » Or, venons au fait : quelle est la fin de ce privilège ? l'honneur de la religion, le respect du sacerdoce, le service décent du culte. Et plus spécialement en ce qui regarde l'exonération du service militaire pour les clercs, la fin, en dehors de celle que nous venons de dire en général, est de ne pas interrompre, de ne pas troubler l'éducation, le noviciat des aspirants au sacerdoce, de n'en point retarder l'ordination définitive, de ne les point détourner de leur vocation. Ainsi, avoir dans l'Eglise des prêtres capables, vertueux, bien formés, les avoir en nombre suffisant (ce dont les supérieurs ecclésiastiques sont seuls juges), telle est la fin de cette immunité (1). Or n'est-ce pas là un bien universel et public qui profite non-seulement à toute la société, mais à chaque individu même ? Le culte de Dieu, la religion n'est-ce pas un des biens de la société et de l'individu? n'est-ce pas même leur bien suprême? Le prêtre comme tel n'est pas pour lui-même, mais pour le peuple et le représente dans ce qui est au-dessus de la terre, dans ses relations avec Dieu : « Tout grand-prêtre, pris d'entre les hommes, est établi pour eux en ce qui se rap-

(1) Cavour lui-même, si peu soucieux des droits de l'Eglise, confessait que l'autorité civile n'a pas à se mêler de ces matières : « L'Etat, disait-il, qui reconnaît une église n'a pas le droit de l'empêcher d'avoir le nombre de ministres qu'elle-même croit nécessaire. » Les catholiques ne sont pas moins les sujets du Pape que ceux du roi. Ils sont même, nous l'avons prouvé plu i haut, beaucoup plu- les sujets du premier que du second. Or* qu'aurait à dire .'Etat si, pour ce motif, le Pape voulait diminuer le nombre des jeunes gens appelés à servir sous les drapeaux?

porte à Dieu (1). Donc ce qui favorise le sacerdoce et contribue à sa prospérité, favorise en dernière analyse le peuple même.

Que si l'on considère maintenant non plus la fin de ce privilège, mais le droit en lui-même, on verra, par là encore, que le supprimer, c'est faire tort au peuple. En effet, par cette suppression, on met obstacle à ce que les enfants du peuple puissent légitimement, saintement, en suivant la vocation de Dieu, sortir de la foule, et entrer dans une carrière qui peut les mener aux premiers honneurs de la société. Les députés catholiques firent trèsbien ressortir ce point. « Le clerc fortuné, dit Conti, pouvant se- donner un remplaçant, quels sont alors, d'entre les élèves du sanctuaire, ceux qui ne sont pas exonérés ? les enfants du pauvre. Et ainsi, en supprimant l'exemption, vous ne laissez à l'Eglise que les riches, ou les pauvres impropres d'ailleurs au métier des armes. Mais de quel droit voudrions-nous exclure le peuple d'un ministère sacré qui lui permet de s'asseoir, dans ses enfants, à côté des rois : égalité sublime produite par le christianisme (2) ? » Cette idée fut mise en pleine lumière par d'Ondes Reggio; nous allons rapporter ses paroles, quoique un peu longues : « Le clergé, dit-il, déplore infiniment cette loi, parce qu'il voit le grand dommage qui en résulte pour le culte public, et que, lui diminué de nombre, il ne pourra plus satisfaire pleinement, selon le désir de son cœur, aux besoins spirituels des peuples, mais du reste, c'est sur le peuple et sur le peuple pauvre que tout le mal retombe...

Je me propose de considérer le projet de loi à un point de vue entièrement social et avec les vrais principes

(1) Heb. v, 1.

(2) Atti ufficiali. Séance du 17 avril 1869.

démocratiques que yous avez toujours à la bouche, et qu'ensuite, dans vos délibérations, vous méprisez toujours, au détriment du pauvre peuple dont vous vous vantez d'être les défenseurs.

Une loi contraire au bien du peuple, ça été la loi sur l'abolition des ordres religieux, tant à cause de la dignité qui rejaillissait sur ce même peuple du sein duquel sortaient la plupart des religieux, qu'à cause des biens que l'Etat a pris et qu'il a dissipés.

Le fils de celui qui cultivait la terre ou servait dans la maison des grands seigneurs prenait place à leur table sous l'habit de saint François, à côté de ceux que l'on estimait comme étant de plus haute race ; l'humble frère était vénéré de tous.

Les ordres religieux étant recrutés en grande partie dans le peuple, c'étaient encore les pauvres qui jouissaient des biens de ceux qui, nés pauvres eux-mêmes, s'étaient assurés, par la religion, une honnête, médiocre, parfois même assez belle aisance ; c'était certainement un avantage. Et ils pouvaient ainsi se dévouer entièrement aux œuvres de charité, à l'instruction de la jeunesse, au culte de Dieu.

Et non-seulement ces biens étaient à l'usage des frères qui sortaient du peuple ; ils servaient encore aux pauvres qui n'étaient pas religieux, sous forme d'aumônes et d'institutions charitables. 11 faut le dire : dans les couvents on n'accumulait ni orrni argent; on n'y jouait pas à la bourse, l'un tâchant de gagner l'autre, l'avantage restant au plus rusé et au plus intrigant. Et ces biens, qui s'en est emparé? des hommes cupides qui souvent se sont entendus pour les acheter à vil prix ; le peuple ne les a plus ; l'Etat les a perdus, et ce qui en reste encore sera la proie d'autres cupidités.

Si vous supprimez en plus l'exemption du clergé du service militaire, vous fermez au pauvre peuple la porte

du sacerdoce, vous lui enlevez le moyen d'être égal aux grands de la terre, à ceux qui sont tenus pour les plus grands; cet unique chemin d'exaltation qui lui a toujours été ouvert par l'Eglise seule, vous le lui fermez pour toujours, et ce ne sont pas les institutions civiles, quonles vante tant qu'on voudra, qui pourront le lui ouvrir , il n'y en a jamais eu. Et puis, parlez encore d'égalité, de liberté, de philanthropie, du dessein de 4tout faire pour le peuple. Oui, votre égalité, votre liberté, vo re philanthropie sont païennes comme toutes vos idées du reste. L'égalité, la liberté, la philanthropie, vous la voulez entre ceux qui possèdent, mais nullement entre les riches et les pauvres, et il y aura toujours des pauvres et des riches dans le monde; ees inégalités, elles existeront toujours; la véritable égalité, la véritable liberté, comme la véritable philanthropie, ou pour mieux dire la charité, ce grand étendard du christianisme, on ne peut les obtenir que par des institutions morales, or, parmi les institutions morales, la première est le sacerdoce catholique, comme la religion est la première et suprême créatrice de toute moralité. C'est la religion chrétienne qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu, qui a dit en face aux empereurs de la Rome impure que l'esclave, aux yeux de Dieu, était leur égal, qui continue et continuera de dire aux rois et aux empereurs : le plus pauvre devant Dieu est ton égal ; et s'il est plus vertueux que toi, devant Dieu il est plus grand que toi; c'est la religion chrétienne qui prend la tiare, en ceint le front d'un pauvre laboureur, d'un misérable pâtre et dit aux puissants : courbez-vous devant lui, c'est le vicaire de Jésus-Christ ; il est le maître de vérité, obéissez-lui, si vous ne voulez être maudits de Dieu et perdus à jamais. Fermez donc cette porte, la seule qui reste au pauvre peuple pour arriver à la noblesse, à l'élévation^ abolissez l'exemption du service militaire, alors les riches seuls seront prêtres, accordez ce privilège à

l'aristocratie de l'argent, aristocratie insolente, sans générosité.

Messieurs les démocrates, qu'avez-vous fait de pareil à ce qu'a fait l'Eglise pour le pauvre peuple? rien, et vous n'êtes capables de rien faire. Avec vos idées, vous ne .pouvez que lui faire sentir davantage sa pauvreté, qu'exciter ses passions, que fomenter entre lui et les riches une guerre implacable qui amènera tôt ou tard la ruine des sociétés (1). »

C'est bien : Dieu aveugle ses ennemis et ils resteront fameux par leur chute. Ils croient asseoir leur règne honteux en attaquant toujours plus l'Eglise; au contraire ils ne font que se creuser à eux-mêmes une fosse. Plus ils en feront, plus le jugement de ceux qui les connaissent s'affermira sur leur compte, et plus ils ouvriront les yeux aux hommes trompés qui ne les connaissent pas. Plus ils en feront, plus ils s'aliéneront les esprits honnêtes, et plus ils augmenteront le mécontentement des populations déjà lasses de leur joug. Réduits alors au seul appui des mauvais et de ceux qui ont part à leur triste fortune, ils se verront forcés à contempler l'écroulement spontané de la machine informe qu'ils ont dressée. Et tel sera le dernier résultat de ce qu'ils appellent leur expédition pacifique à l'intérieur contre Rome, suivant le mot de Guerzoni. Quant à l'extérieur, -leurs agissements servent à mettre admirablement en lumière leurs projets louches, la fureur sacrilège qui les emporte contre Jésus-Christ et son Eglise; et ainsi d'une part ils justifieront toujours mieux la défiance de Rome vis-à-vis d'eux, et de l'autre ils attireront sur leurs têtes l'exécration et le mépris de tous les catholiques de l'univers. Si bien que s'il était permis d'applaudir le mal en vue du bien qui en résulte accidentelle-

(1) Atti ufficiali. Séance du 19 avril.

ment, contrairement à l'intention de celui qui le commet, nous serions tentés de leur adresser ces paroles de saint Jean : « Que celui qui fait l'injustice, la fasse encore; que celui qui est souillé, se souille encore (1). » Cela servira à hâter le jour de la justice de Dieu: « Je viendrai bientôt, pour rendre à chacun selon ses œuvres.... Venez Seigneur (2). »

Savez-vous bien quel aurait été pour l'Eglise le vrai péril? C'eût été si, avec une hypocrisie plus raffinée, ils s'étaient montrés je ne dis pas favorables, mais non hostiles à la religion, comprimant, au moins pour un temps, leurs tendances perverses. S'ils avaient respecté les évêques, laissé en paix les ordres religieux, permis au clergé d'exercer librement son ministère, empêché les mains cupides de ravir les biens ecclésiastiques, défendu aux impies de blasphémer Jesus-Christ et son vicaire; oh alors on se serait dit: Voyez, ils n'en veulent point au catholicisme ; ils ont les plus grands égards pour tout ce qui est religieux; leur but est exclusivement politique! Et quel que soit leur tort en ce point, nous pouvons fermer les yeux, dès là que le principal est sauf. Tel aurait été le raisonnement sinon de tous, au moins du grand nombre. Et qui ne voit alors que la lutte eut été très-difficile? Mais il en va bien autrement, dès lors qu'ils se démasquent euxmêmes et qu'ils se font connaître, même aux plus aveugles pour ce qu'ils sont. L illusion alors n'est plus possible l'illusion ici serait le pire des maux.

(1) Apoc. xxn, 11.

(2) Ibid. 12, 20.

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