AUTRES PREUVES
« Le fondement principal de cette vérité (ainsi parle Suarez exposant le même sujet) est fourni et par la raison et par l'autorité. Il se tire en effet de l'unité de l'Eglise de Jésus-Christ, unité suffisamment indiquée dans l'Evangile et expliquée par saint Paul écrivant aux Corinthiens : Tous nous avons été baptisés pour être un seul corps (2), et aux Romains : Quoique beaucoup, nous sontmes un seul corps dans le Christ (3) ; aux Ephésiens (4) il dit la même chose et souvent ailleurs. Le Christ Seigneur a donc fait de son Eglise un unique royaume spirituel dans lequel un seul également doit être Roi et prince spirituel. Donc il est nécessaire que la puissance temporelle lui soit soumise comme le corps est soumis à l'àme. C'est par cet exemple que saint Grégoire de Nazianze explique la subordination des deux pouvoirs (5). Et avec raison. De même en effet que l'homme ne serait pas bien ordonné, si le corps n'était soumis à l'âme, ainsi l'Eglise ne serait pas convenablement instituée, si la puissance temporelle n'était soumise à la puissance spirituelle... Où est un seul corps il faut qu'il y ait une seule tête qui de quelque manière ramène tout à soi, autrement il n'y aurait ni paix, ni unité parfaite possible. Mais l'Eglise de Jésus-Christ est
(1) Unum corpus, unum, caput. Oportet igitur gladium esse sub gladio et temporalem auctoritatem spirituali subjici potestati. Ibid. 1. c.
(2) 1 Corinth. xn, 13.
(3) Rom. xn, 5.
(4) Eph. iv passim.
(5) Orat. 17 ad popul. timoré perculsum.
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un seul corps comme nous avons dit, donc malgré qu'il existe en elle diverses puissances, diverses magistratures, il est nécessaire qu'elles soient toutes subordonnées entre elles, de sorte qu'elles soient en quelque façon ramenées à l'unité. Donc ou la puissance spirituelle est subordonnée à la puissance temporelle, ou celle-ci à cellelà. La première partie de la disjonctive n'est pas possible parce que, comme raisonne le Pape Boniface d'après saint Paul, ies choses qui sont de Dieu sont ordonnées, et ce serait l'ordre renversé, si le spirituel était soumis au temporel ; c'est donc la seconde partie qu'il faut admettre (1). »
« Il est une autre preuve qu'on peut tirer de l'obligation où sont les Papes de rendre compte à Dieu des âmes des rois et de les paître en vertu de leur autorité. Par ces paroles : Pais mes brebis, les rois aussi et les empereurs furent assujettis à Pierre, parce qu'eux aussi sont du nombre des brebis du Christ. Donc eux aussi doivent être régis par Pierre; car, comme nous l'avons expliqué, dans le mot paître est aussi contenue la puissance de régir. Et ne dites pas que cela s'entend de la puissance spirituelle ; non, parce que le gouvernement temporel, pour être juste et bon doit avoir une règle spirituelle. Donc il est néces-
(I) Slcut homo non esset recte compositus nisi corpus esset animœ subordination, ita neque Ecclesia esset convenienter instituts, nisi temporalis potestas spirituali subderetur... Ubi est unum corpus, necesse est esse unum caput ad quod omnia aliquo modo revocentur ; quoniam alias neque pax neque perfecta unit as po s s et esse in corpore. Ecclesia autem Christi unum corpus est ut diximus. Ergo quamvis in eo sint plures potestates seu magistratus, necesse est ut inter se habeant subordinationem ita ut ad unum aliquo modo revocentur propter rationem factam. Ergo vel spiritualis potestas subordinatur temporali, vel e contrario. Primum dici non potest, nam ut ibidem ex Paulo affert Pontifex : Qum a Deo sunt, ordinatje sunt, esset autem perver sus ordo si spiritualia subjecta essent temporalibus ; ergo secundum necessario dicendum est. De Legibus, 1. iv, c. ix, n. 3.
saire que la puissance temporelle de régir soit réglée parla puissance spirituelle, et cela est lui être soumise et subordonnée. Et voilà comment les Papes doivent rendre compte à Dieu des rois et des empereurs, en tant que c'est à eux qu'il appartient de les reprendre et de corriger les fautes qu'ils font non-seulement comme hommes, mais aussi comme rois, dans l'exercice de leur puissance (1). »
Et puisqu'on vient encore de rappeler la comparaison du corps dans ses rapports avec l'âme , développons-la dans la forme élégante que lui a donnée Bellarmin : « Tels, dit-il, les rapports de l'esprit et de la chair dans l'homme, tels les rapports des deux pouvoirs dans l'Eglise. La chair et Fesprit en effet sont comme deux républiques qui se trouvent tantôt séparées tantôt conjointes. La chair a ses sens et son instinct auxquels répondent des actes et des objets proportionnés et dont la fin immédiate est la santé et le bon état du corps. L'esprit a l'intelligence et la volonté avec leurs actes et leurs objets proportionnés, et il a pour fin la santé et la perfection de l'âme. La chair se trouve sous l'esprit dans les brutes ; l'esprit se trouve sous la chair dans les anges. Par où il
(1) Potest nova confîrmatio addi, fundata in verbis Gelasii Papœ in cap. Duo sunt, dist. 96, quia pro animabus Regum Pontifices sunt reddituri rationem, insinuans in verbis Mis : Pasce oves meas etiam Reges et Imperatores Petro fuisse subjectos, quia sub Christi ovibus comprehendi debent; ergo etiam debent pasci et régi a Petro : jam enim explicuimus sub verbo pascendi etiam potestatem regendi contineri. Dices hoc verum esse quoad spirituale regimen. Sed contra, quia régula regiminis temporalis ut sit rectum et honestum débet esse spiritualis; ergo necesse est ut ipsamet potestas temporaliter regendi reguletur per spiritualem, et hoc est illi esse subjectam et subordinatam. Et hac ratione Pontifices reddituri sunt rationem pro Regibus et Imperatoribus quia ad illos pertinet corrigere et etnendare quidquid ipsi non solum ut homines sed etiam ut Reges in usu suce potestatis peccaverint. 1. c.
apparaît qu'ils ne sont pas faits précisément l'un pour l'autre. La chair néanmoins se trouve jointe à l'esprit dans l'homme; et parce qu'ils y forment une seule personne, ils y sont nécessairement unis et subordonnés. La chair est en bas, l'esprit est en haut; et malgré que l'esprit ne se mêle pas aux actions de la chair, mais la laisse faire toutes ses opérations, comme dans la brute, néanmoins quand elles entravent la fin de l'esprit, l'esprit commande à la chair et la réprime et au besoin lui prescrit des jeûnes et autres afflictions, encore qu'il en résulte pour le corps quelque détriment et quelque affaiblissement, et force la langue à se taire et les yeux à ne pas voir... Pareillement si pour atteindre la fin spirituelle, quelque acte de la chair est nécessaire, voire même la mort, l'esprit peut commander à la chair de s'exposer, elle et ce qui lui appartient, comme nous le voyons dans les martyrs. De même, le pouvoir politique a ses princes, ses lois, ses tribunaux etc., et le pouvoir ecclésiastique a également ses évêques, ses règles canoniques, ses tribunaux. Celui-là a pour fin la paix temporelle ; celui-ci, la vie éternelle. Ils peuvent se trouver séparés comme jadis au temps apostolique; ils peuvent se trouver unis comme maintenant. Unis, ils forment un seul corps et partant doivent coexister de manière que le pouvoir inférieur soit soumis et subordonné au pouvoir supérieur. Par conséquent le pouvoir spirituel ne s'immisce pas dans les affaires temporelles, mais laisse tout marcher comme avant l'union, pourvu que ces affaires ne s'opposent pas à la fin spirituelle ou ne soient pas nécessaires pour l'obtenir. Auxquels cas, le pouvoir spirituel peut et doit réprimer le pouvoir temporel et le contraindre par toutes les voies et manières qui paraîtront nécessaires (1). »
(1) De Controvers., 1. 1. De Romano Pontifice, lib. vi, cap. vi.
Impossible d'exposer avec plus de limpidité la distinction et l'indépendance relative du pouvoir civil dans les choses de l'ordre purement temporel, comme aussi sa dépendance du pouvoir spirituel quand le temporel vient à toucher de quelque façon le spirituel.
§ III
AUTRES PREUVES (Sllite).
Nous pouvons arriver à la preuve de la même vérité par un autre chemin, en raisonnant sur la nature de l'Eglise et l'obligation qui incombe à tout homme de reconnaître et d'accepter le fait surnaturel de la Rédemption et de la Révélation.
L'Eglise est une société universelle instituée sans participation aucune du siècle, par l'autorité de Dieu seul, et hors laquelle nul ne peut espérer de salut. Voici les paroles du Christ envoyant les Apôtres la fonder par tout le monde : « A moi a été donnée toute puissance au ciel et en la terre. Allez donc et formez toutes les nations en les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé (1). ç
Là se trouve d'abord exprimé l'universel et absolu domaine dont le Christ est mis en possession en vertu de l'union hypostatique par laquelle étant vrai homme, il est aussi de plus vrai Dieu. D'où vient qu'il est nommé par saint Paul à bon droit : Roi des rois et Seigneur des do-
(1) Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Euntes ergo docete (en grec jJiaÔYyreùçaTs) omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti; docentes eos servare omnia quœcumque mandavi vobis. Matth. xxvin, 18-20.
minateurs (1). Là en second lieu est exprimée l'indépendance de l'Eglise vis-à-vis de n'importe quelle puissance de ce monde ; et en effet, le Christ envoie les Apôtres et leur commande d'enrôler sous son étendard par le moyen du baptême toutes les nations et leur donne pouvoir de prêcher de par tout le monde l'Evangile, uniquement en vertu de cet absolu et universel domaine que son divin Père lui a communiqué. Que l'on fasse une particulière attention à ce par quoi il lie ce qui suit à ce qui précède. Data est mihi omnis pot estas in cœlo et in terra. Euntes ERGO doeete omnes gentes. La mission et l'autorité est donnée par lui aux Apôtres uniquement comme un écoulement de sa propre autorité. D'où il dit ailleurs : Comme mon Père m'a envoyé, ainsi Moi je vous envoie (2), paroles plus fortes encore, car elles assimilent la mission des Apôtres à celle du Christ même. Là en troisième lieu est exprimée l'obéissance imposée aux fidèles dans tout cet ordre de choses que le Christ avait prescrites aux Apôtres et parmi lesquelles se trouvaient incontestablement et l'office à eux commis de lier et de délier les consciences et la charge de suprême Pasteur et Recteur confiée à saint Pierre. Tout homme à qui parvient la connaissance suffisante de la prédication apostolique est dans la stricte obligation d'y adhérer sous peine de damnation éternelle. Outre que c'est la conséquence de ce qui vient d'être dit, c'est une chose expressément affirmée au dernier chapitre de l'Evangile de saint Marc en ces paroles de Jésus-Christ aux Apôtres : Allez dans le monde entier, prêchez V Evangile à toute créature. Qui croira et sera baptisé, (c'est-à-dire entrera dans V Eglise dont le
(1) Rex regum dominus Dominantium. 1 Timot. vi, 5.
(2) Sicut misit me Pater, et Ego mitto vos. Joan. xx, 21.
baptême est la porté) sera sauvé; qui ne croira pas sera condamné (1).
Quatrièmement le monde entier est assigné à l'Eglise pour territoire, euntes in mundum universum\ toutes les nations sont assujetties à son magistère, docete omnes gentes. Et ce faisant, Jésus-Christ vrai Dieu n'outrepassait pas son droit, car Domini est terra et plenitudo ejus, orbis terrarum et universi qui habitant in eo (2). L'Eglise est donc par son institution une société universelle et suprême : suprême par la fin surnaturelle où elle conduit, suprême par le principe divin dont elle procède immédiatement, suprême par la condition de sa puissance qui jaillit exclusivement et dérive directement de la puissance même de Dieu. En elle entrent individus et nations, et les uns et les autres demeurent soumis à la loi de Jésus- Christ, laquelle est appliquée et expliquée par l'organe des pasteurs et principalement de celui qui est au-dessus d'eux, tenant la place de Pierre et représentant Jésus- Christ.
La distinction qu'on voudrait faire entre les individus et l'Etat n'est d'aucun poids pour infirmer ce qui précède. L'obligation qui presse les premiers presse également le second. Et en effet qu'est-ce que l'Etat? L'Etat peut être pris ou pour la société civile tout entière ou pour une de ses parties, je veux dire celle qui est le sujet de l'autorité et la directrice de la multitude. Dans le premier sens, l'Etat c'est tout, il embrasse gouvernants et gouvernés; et si tous sont dans l'obligation d'entrer dans l'Eglise et de se soumettre à sa foi, il est clair que cette obligation
(1) Euntes in mundum universum prœdicate Evangelium omni créaturœ. Qui crediderit et baptizatus fuerit, salvus erit; qui vero non crediderit, condemnabitur.
(2) Ps. xxiii, 1.
presse l'Etat; car il est absurde qu'une chose convienne aux parties séparées et ne convienne pas au tout. Le tout, qu'est-ce autre chose que le composé et l'agrégation des parties? Et ne dites pas que les parties de la société civile sont assujetties à cette obligation, en tant qu'elles sont personnes séparées , mais non en tant qu'elles sont membres du corps social. Carune distinction pareille n'aurait de valeur qu'autant qu'il s'agirait de s'inscrire dans une société se rapportant à un seul côté de l'activité humaine, comme serait une société scientifique ou industrielle, qui s'appelle habituellement pour cela société imparfaite ou collège. Mais cette distinction ne peut nullement avoir lieu ici, puisqu'il s'agit d'entrer dans une société qui a rapporta tout l'ensemble de l'activité et de la personnalité humaine, et qui partant se nomme société complète et parfaite. L'Eglise n'est pas faite pour aider à l'obtention d'une fin particulière, comme serait la science, je suppose, ou l'accroissement de la fortune, mais elle est faite pour diriger toute la vie vers la fin universelle et suprême, et cette fin, par cela même qu'elle est universelle et suprême, a des droits et une influence sur toutes les fins secondaires, en tant qu'elles lui sont connexes, et par conséquent elle s'étend à tout l'homme envisagé comme être moral. D'où il résulte que tout ce qui est de l'homme est susceptible d'être réglé par l'Eglise sous le rapport d'après lequel les actes de la personne seraient une entrave ou une nécessité pour l'acquisition du salut éternel. Le chrétien entre dans cette grande société avec tout luimême, avec toutes les relations qui l'entourent et par lesquelles ses actes revêtent le caractère de moralité et par conséquent se rattachent à la fin dernière. Le soldat y entre avec ses armes, le jurisconsulte avec son code, l'écrivain avec sa plume, le professeur avec sa chaire, le roi avec sa couronne, le père de famille avec le sceptre domestique, bref le citoyen avec tous ses rapports so-
ciaux. En tout cela, l'activité humaine, dès là qu'elle devient morale, ne peut se soustraire à la loi suprême, règle de toute moralité, loi suprême qui est l'Evangile dont l'Eglise est l'interprète et le ministre. Autrement nous reconnaîtrions dans l'homme indivisible et identique deux imputabilités et deux consciences.
On arrive à la même conséquence en entendant l'Etat dans le second sens, parce que le gouvernant comme tel, n'est pas fait pour lui, mais pour la multitude qu'il gouverne. D'où il résulte qu'il doit agir de manière à répondre au besoin et au bien-être de ses sujets, à ne pas empêcher, à faciliter au contraire l'accomplissement de leur devoir et l'obtention de la fin à laquelle ils tendent comme hommes. Si donc ce besoin, ce bien-être, et la voix du devoir qui parie en eux entraînent l'assujettissement et l'obéissance à l'Eglise, le gouvernant ne peut faire abstraction de ce point de vue dans la direction qu'il imprime au mouvement social. Et ceci résultant, comme on le voit, du concept de personne publique, doit se faire en tout Etat, encore que par aventure le gouvernant soit hétérodoxe. Combien plus s'il est catholique ! Il estsoumis à la loi et à la direction de l'Eglise non-seulement comme homme, mais aussi comme prince. Sous ce double rapport, il doit répondre de ses actions au souverain Juge. Vous venez de dire les péchés de Charles, dites maintenant les péchés de César, ainsi parlait Soto à Charles-Quint et justement. Autre est la manière dont le prince sert Dieu enj| tant qu'homme, autre est la manière dont il sert Dieu en tant que Roi. Entant qu'homme il sert Dieu en vivant con-j formément à la foi. En tant que Roi, il sert Dieu en mettant ses lois et son gouvernement en conformité avec la foi (1)*
les
(1) Aliter servit (Deo) quia homo est, aliter quia etiam Rex est. Quia homo est, servit vivendo fideliter; quia vero etiam Rex est, servit, leges
«mi h
Donc l'Etat, entendez-le et comprenez-le comme il vous plaira, ne peut se soustraire à la subordination où il est par rapport à l'Eglise.
§ IV