CONFIRMATION DE CETTE DOCTRINE
Les relations qui doivent exister entre l'Eglise du Christ et le monde politique furent exprimées au vif par le prophète Daniel, ce véridique historien de l'avenir. Il sera donc bon de rappeler ici cet oracle fameux.
Invité par Nabuchodonosor, roi des Chaldéens, à lui faire connaître et à lui interpréter la vision symbolique qu'il avait eue en songe. « — Vous donc, lui dit-il, ô roi! vous regardiez, et voilà une grande statue ; cette statue immense d'une taille extraordinaire se tenait debout devant vous et son regard était terrible. La tête de cette statue était d'un or très-fin, la poitrine et les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'airain, les jambes de fer, les pieds en partie de fer et en partie d'argile. Vous regardiez, lorsqu'une pierre se détacha d'une montagne, sans main d'homme, frappa la statue dans ses pieds de fer et d'argile et les brisa. Alors furent mis en poudre fer, argile, airain, argent, or; ils devinrent comme la menue paille que le vent emporte de l'aire pendant l'été, et on ne les vit plus nulle part; mais la pierre qui avait frappé la
justa prœcipientes et contraria prohïbentes convenienti rigore sanciendo : sicut servivit Ezechias lucos et templa idolorum et Ma excelsa quœ contra prœcepta Dei fuerant constructa destruendo... sicut servivit Rex Ninivarum universam civitatem ad placandum Dominum cornpeliendo... sicut servivit Nabuchodonosor omnes in regno suo positos a, blasphemando Beo lege terrïbili prohibendo. S. Àug. Epist. 185 al. 50 ad Bonifacium.
statue devint une grande montagne et remplit la terre entière. »
Ayant ainsi raconté le songe, il en donna l'interprétation qui suit : « Vous, ô roi ! vous êtes un roi des rois et le Dieu du ciel vous a donné le royaume et la force et l'empire et la gloire.... Vous donc, vous êtes la tête d'or. Après vous surgira un autre royaume d'argent moindre que vous; ensuite un troisième royaume d'airain qui commandera à la terre entière. Le quatrième royaume sera comme le fer; de même que le fer brise et broie tout, de même cet empire brisera et broiera tout cela. Mais comme vous avez vu que les pieds de la statue et les doigts des pieds étaient en partie d'argile et en partie de fer, ce royaume qui d'ailleurs prendra son origine du fer, sera divisé selon que vous avez vu le fer mêlé à l'argile ; et comme les doigts des pieds étaient partie en fer et partie en argile, ce royaume aussi sera solide en partie et en partie fragile. Et comme vous avez vu le fer mêlé à l'argile pétrie de boue, ils se mêleront aussi par des alliances mais ils ne demeureront point unis, comme le fer ne peut s'unir avec l'argile. Or, dans les jours de ces empires, le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera détruit jamais et son royaume ne passera pas à un autre peuple, mais il brisera et consumera tous ces royaumes et subsistera lui, éternellement, selon que vous avez vu la pierre se détacher de la montagne, sans aucune main, et briser et argile et fer et airain et argent et or (1). »
Tous les interprètes reconnaissent ici, et la chose parle
(1) In diebus autem regnorum illorum, suscitabit Deus cœli regnum quod in œternum non dissipabitur et regnum ejus alteri populo non tradetur : comminuet autem et consumet universa régna hœc : et ipsum stabit in œternum. Secundum quod vidisti quod de monte abscissus est lapis, sine manibus, et comminuit testam et ferrum et œs et argentum et aurum... Dan. n, 44, 45.
d'elle-même, les quatre empires qui dominèrent successivement dans le monde, et en dernier lieu l'Eglise catholique fondée par le Christ. Le premier empire fut celui des Chaldéens, comparé à l'or pour sa splendeur et ses richesses. Le second fut celui des Perses inférieur au premier en extension et en durée, car on peut dire que l'empire babylonien remonte au temps de Semiramis
Impératrice di moite favelle (î).
Le troisième fut celui des Grecs fondé par Alexandre le Grand, lequel subjugua non-seulement toutes les provinces des Perses, mais poussa ses conquêtes bien plus outre et déploya son empire sur l'Asie entière, l'Egypte, la Syrie et une bonne partie de l'Europe. Enfin le quatrième fut celui des Romains lequel s'assujettit tous les royaumes de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, justement figuré par le fer qui dompte et brise tout.
Quicumque mundi terminus obstiti't, Hune tangatarmis; visere gestiens Qua parte debacchentur ignés, Qua nebulœ plumique rores(2).
Cet empire ayant commencé à se diviser et à s'affaiblir dans les dissensions et les guerres civiles qui mirent aux prises Marius et Sylla d'abord, puis César et Pompée, ensuite Auguste et Antoine, tenta mais vainement de pacifier les partis par des alliances, par le mariage de Pompée avec la fille de César, et d'Antoine avec la sœur d'Auguste. Et voici que justement au temps où cet empire parvenu à son plus haut période se croyait fermement assis par le triomphe définitif d'Octavien, voici, dis-je, que de la mon-
(1) Dante Inferno, r.
(2) Horat. Odarum,!. iy.
tagne se détache, sans main d'homme, la pierre symbolique, le fondateur du cinquième empire (Petra autem erat Christus), lequel détruisant ceux qui l'ont précédé, doit se mettre à leur place, remplir toute la .terre et durer éternellement.
Ce cinquième empire diffère essentiellement de ceux qui l'ont précédé, parce qu'il est un empire spirituel tenant son origine non de l'homme mais immédiatement de Dieu, suscitàbit Deus cœli regnum, destiné à une domination non passagère, mais sans fin, in œternum non dissipabitur. Néanmoins tout dépourvu qu'il est d'armes matérielles, il doit combattre l'empire de la force et le vaincre et se l'assujettir. Trois siècles de lutte furent nécessaires pour remporter pleinement une si grande victoire, jusqu'à ce qu'un beau jour le César romain mit bas les armes et se soumit au Christ dans son Eglise. « Constantin, trèspieux Empereur (ce sont les paroles de saint Grégoire) retirant la République des perversités du culte idolâtrique se soumit au tout puissant Seigneur Jésus-Christ, se convertit de toute son âme à Dieu avec les peuples qui lui obéissaient (1). »
Le voilà établi par l'Eglise catholique, ce cinquième empire spirituel du Christ. Et adorabunt eum omnes reges terrœ, omnes gentes servient ei (2). Et à ce sujet, il faut soigneusement faire observer que cette domination spirituelle n'est ni l'exclusion ni l'absorption des puissances
séculières.
Non eripit mortalia Qui régna dat cœlestia.
Au contraire elle les rend plus solides et les ennoblit,
(1) Constantinus, piissimus Imperator ,Rempublicam a perversis idolorum cultibus revocans omnipotenti Domino Jesu Christo se subdidit et eum subjectis populis tota ad Deum mente convertit. Epist. 60.
(2) Ps. LXXI, 11.
le propre de la grâce n'étant pas de détruire mais de présupposer et d'élever la nature à un degré supérieur. Et l'on ne peut dire davantage que cet empire spirituel soit limité au seul ordre religieux. S'il en était ainsi, la statue de Nabuchodonosor serait apparue composée des divers cultes idolàtriques et non des divers empires temporels, et Daniel n'aurait pas prédit leur destruction par le nouvel empire mais seulement leur réforme. Il faut donc entendre que par la destruction de l'idolâtrie et la reconnaissance du Christ, rédempteur et promulgateur de la loi de grâce, l'Eglise deviendra la réorganisatrice des nations, ayant pouvoir d'agir sur leurs constitutions mêmes et leurs dispositions civiles, et que c'est ainsi qu'elle abattra vraiment les empires terrestres, en se substituant à eux dans la suprême direction des sociétés. Et de fait nous voyons qu'à partir de là, la norme, la règle dernière de la vie nationale ce n'est plus la volonté du despote ou la loi de l'Etat, mais la loi évangélique et la volonté de Dieu manifestée par l'Eglise. C'est l'Eglise qui créa la civilisation nouvelle par ses Evêques et ses Conciles et surtout par ses Papes. L'histoire de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de tous les peuples de l'Europe est là pour témoigner de cette grande vérité.
Tout cela est vrai, dira-t-on, si vous supposez l'Eglise et l'Etat unis ensemble et formant les éléments d'un même tout, de la même société à la fois civile et chrétienne. Mais il en va bien autrement, si vous venez à les supposer séparés et désunis. Et puisqu'on a déjà allégué la comparaison de l'esprit et de la chair, nous pouvons ici nous en prévaloir. La chair et l'esprit étant unis dans l'homme, il n'y a pas de doute que la première ne doive être soumise au second. Mais séparez-les, comme il arrive dans la brute et dans l'ange, et tout rapport mutuel pourra très-bien cesser. Or, cette séparation est précisément ce qui est voulu et recherché par le siècle présent. Faites
donc qu'elle passe en acte, et toute la théorie développée jusqu'ici n'aura rien à faire.
Voici notre réponse : il ne s'agit pas de ce qui résulte de la réalisation des folles aspirations du siècle, mais de ce qu'entraîne la réalisation du plan de Dieu, l'observation des règles générales qu'il a tracées. Or, dans le gouvernement des peuples rachetés, Dieu a joint l'Etat à l 'Eglise, et cette union doit être observée et maintenue : QuodDeus conjunxit, homo non separet (1). Et si l'homme par suite de sa perversité et de sa malice en arrive, résistant aux desseins de Dieu , à sortir de l'ordre imposé , outre le péché qu'il fait, il s'avilit immanquablement et sort de la paix, parceque se mettre en dehors des lois de l'ordonnateur de la nature ne peut produire que désordre et avilissement. Et pour en revenir à notre idée, l'Etat sans doute peut bien, quant au fait, se séparer de l'Eglise; mais alors qu'arrivera-t-il? Ce qui arrive à la chair quand elle est séparée de l'esprit : d'humaine elle devient animale. Ainsi l'Etat gagnera son indépendance, mais il perdra sa noblesse. Il sera indépendant, mais de cette indépendance qui est celle des sens affranchis dans la brute. Il n'aura plus d'autre but que celui de la vie présente pris en lui-même comme bien suprême et absolu; et cela ne peut conduire qu'à l'entière dissolution des mœurs et à l'oppression civile des peuples. Omnes qui te derelinquunt, confundentur \ recedentes a te, in terra scribentur (2). Il deviendra ce qu'était l'Etat païen appuyé sur la force seule. L'esclavage réapparaîtra sous le nom menteur de liberté. Il n'arrivera même pas à la hauteur de l'Etat païen ; car l'Etat païen, sans l'Eglise, ressemblait à la brute, l'Etat moderne ressemblerait au cadavre. En se
(l)Matt. xix, 6.
(2) Jere. xvm, 13.
séparant de l'Eglise, il se séparerait de l'esprit qui lui donnait la vie. De plus l'Etat païen était seul, sans compétiteur aucun, et partant pouvait de quelque manière se tenir en paix. Mais depuis le christianisme, en face de la force se tient debout un empire nouveau dont l'Etat ne pourra jamais se débarasser, y serait-il aidé par tous les secours de l'enfer : Regnum quod in œternum non dissipabitur (1). En vain s'efforcera-t-il d'usurper son droit : Regnum ejus alteri populo non tradetur (2). L'Eglise une fois constituée par le Christ, deux pouvoirs distincts : le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil, régissent nécessairement le monde. Et leurs relations mutuelles sont nécessairement celles qui ressortent de leur nature et du plan divin; or, ces relations, nous l'avons vu, ne peuvent être que la subordination du second au premier.
Inventer des systèmes pour détruire cette subordination ne peut avoir d'autre effet que d'exciter encore la guerre entre les deux, guerre par le fer, les persécutions, les massacres d'une part, de l'autre par la patience, la constance et le martyre. Mais la guerre, quoique faite avec des armes si inégales, ne peut finir que par le triomphe de l'empire qui doit durer éternellement. Si le colosse se dresse de nouveau, de nouveau la pierre détachée de la montagne le mettra en poudre : Comminuet et consumet omnia régna hœc, et ipsum stabit in œternum (3).
Mais, dfra-t-on encore, les catholiques libéraux ne pensent pas ainsi, et cependant ce sont bien souvent des hommes d'une foi ardente et pure. Et l'on ne peut pas dire qu'ils se trompent par ignorance, car dans le grand nombre il y a beaucoup de talent et de doctrine. Que voulez -vous qu'on vous dise? Nous sommes chargés de
(1) Dan. ii, 44.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
prêcher et de défendre la vérité et nous tâchons de le faire, dans la mesure de notre faiblesse. Quant à la mission de concilier les. contradictions d'autrui, personne jusqu'ici ne nous Ta donnée ; et l'eussions-nous reçue, que nous serions bien embarrassés de la remplir.