CHAPITRE II
Forme sociale du christianisme.
Proposition. — Par rincarnation rHomme-Dieu vint donc rétablir la religion, c'est-à-dire, l'union de Dieu avec les hooûmes et des hommes avec Dieu, sur des bases parfaites, qui pussent rester inébranlables jusqu'à la fin des siècles. Dans ce but sublime, il créa une société religieuse, une société dans laquelle se conservassent la doctrine et les moyens du salut ; une société visible, appropriée aux besoins de ses membres, que chacun pût voir et entendre, consulter et toucher ; une société parfaite, où régnât une autorité publique et indéfectible, investie de tous les pouvoirs nécessaires pour continuer l'œuvre de la Rédemption jusqu'à la consommation des temps. En un mot, Jésus-Christ fonda une Église qui fût un véritable État constitué, réunissant, dans une unité sociale parfaite, les chrétiens de tous les temps et de tous les lieux. Ainsi, du reste, le demandaient l'incarnation même du Verbe, le caractère propre du christianisme et les besoins de la nature humaine.
I. Création de TÉglise. — L'institution de l'Église n'a pas été un acte instantané. Jésus-Christ en a fait l'œuvre capitale de sa vie et comme le but de toutes ses actions. Il Ta dessinée peu à peu, par une série de faits qu'on peut rapporter à trois périodes : dans la première, le Fils de Dieu fait choix de ses disciples, des sujets qu'il destine à la continuation de son œuvre, et les y dispose de loin ; — dans la seconde, tout en continuant cette préparation, il leur manifeste plus clairement son dessein, il établit parmi eux un ordre hiérarchique ; — enfin, dans la troisième, il réalise ses plans, et confère à l'autorité définitivement constituée la mission de lui succéder, de prêcher, de baptiser, de réunir tous les hommes en un grand royaume, et de gouverner en son nom (i).
(i) V. Labis, Le libéralisme et l'Église cathol., II« P. chap. II. On ne pourrait trop recommander aujourd'hui cet excellent livre.
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Quand on examine les enseignememts évangéliques sur ce grand fait, on voit aisément que le divin Sauveur a luimême déterminé tous les éléments qui font de l'Église une vraie société publique et parfaite, je veux dire les membres^ la fin. les moyens^ le pouvoir.
P Membres. — Tous les hommes sont appelés à être membres de cette société, quelles que soient leur origine, leurs qualités, leur patrie. L'Evangile ne s'adresse point seulement à chaque homme individuel, dans Tintime de son être ; il embrasse l'homme tel que Dieu l'a fait, l'homme social, l'humanité tout entière et toutes les sociétés qui la composent, toutes les nations et tous les États de la terre, quelle que soit la forme de leur gouvernement, les républiques comme les monarchies. Jésus-Christ a reçu toutes les nations en héritage ; sa doctrine doit être la loi des rois et des peuples, des États comme des individus et des familles : « Ite, docete omnes gentes^ docentes eos servare omnia quaecumque mandavi vobis (i). » L'Église embrasse donc tous les États ; et les formes politiques humaines sont à ses yeux chose indifTérente.
2^ Fin. — Aux membres de l'Église, ainsi rassemblés de tous les points du globe, le Christ prescrit une fin à réaliser ; c'est la fin même de la religion et de la Rédemption, l'union parfaite avec Dieu, union qui doit commencer ici-bas, dans les épreuves du temps, par la perfection ou sainteté intérieure (fin prochaine et immédiate), et qui doit se consommer, par la possession, dans la gloire et la félicité étemelles (fin médiate et remote ou dernière). D'éternels châtiments sont réservés à ceux qui n'y atteindront pas.
L'Eglise est donc une société nécessaire ou obligatoire^ a) non seulement parce que le Fils de Dieu son fondateur a fait à tous les hommes le précepte formel d'entrer dans son sein, mais encore b) parce que, suivant l'ordre établi par la divine Providence, c'est en elle seule que nous pouvons obtenir la vie éternelle ; elle est seule dépositaire des moyens de sanctification dont nous allons parler : « Hors de l'Église point de salut. » Nous reviendrons plus tard sur cette
(1) s. Matth. XXVIIÏ. 19-20. — S. Marc. XVI, 15-16.
maxime fondamentale, dont nous expliquerons le sens et la portée (i).
3® Moyens. — Les hommes n'auraient pu parvenir à une fin aussi sublime qu'est la vision béatifique par les seules ressources et les seules forces de la nature. Pour réaliser une destinée toute surnaturelle, il faut des moyens d'une efficacité toute divine ; le Christ les établit. Il donne aux fidèles une lumière particulière qui fait connaître le devoir, et une force morale toute puissante qui permet de l'accomplir, c'est-à-dire, la foi et la grâce. Mais parce que la foi et la grâce doivent être principes d'union et moyens d'association entre les chrétiens, le Rédempteur veut qu'elles prennent en quelque sorte une forme extérieure et sensible. En général, c'est par des organes humains et visibles (2) que la foi arrive à ceux qui doivent y être initiés ; et dès qu'elle est reçue, elle ne peut rester enfermée dans le sanctuaire invisible du cœur : il faut qu'elle se manifeste par la profession extérieure et publique (3). C'est pour la même raison que la collation ordinaire de la grâce est attachée à des signes sensibles, que nous nommons Sacrements. Le nombre et l'économie de ces canaux de la grâce sont admirablement appropriés aux divers besoins de la société chrétienne et de chacun de ses membres.
4° Pouvoir. — Toute société d'hommes ayant besoin de chefs visibles pour se diriger et se gouverner, l'Homme-Dieu établit dans son Église un pouvoir, destiné à cimenter l'union de tous les membres du corps social, à maintenir entre eux l'unité, l'ordre et l'harmonie. Ce pouvoir a tous les caractères d'une véritable souveraineté : ses droits constitutifs comprennent la foi, les sacrements et tous les besoins quelconques de l'association.
Le premier pouvoir constituant la souveraineté est donc le magisterium, ou ministère de l'enseignement. Jésus-Christ a confié à des hommes de son choix le dépôt de sa doctrine dogmatique et morale, avec la mission de la prêcher à
(1) Livre II, ch. III, art. 3, § 1.
(2) Ad Rom. X. 14-17. —S. Matth. XI, 15 ; XIII, 9-23. — S. Luc XIII, 8 ; XIV. 34.
(3) S. Luc. XII, 8. — S. Joan, XIII, 5. — Ad Hebr. XI, 6. — Ad Rom. X, 10. — I ad cor. XII, 13.
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toutes les nations de la terre et de la conserver toujours pure et entière (i). Ainsi sera maintenue, dans le royaume de Dieu, YunUé de doctrine.
Le second pouvoir est celui de Yordre, plus sublime encore. G est le pouvoir de conférer la grâce par les sacrements, dont la Sainte-Eucharistie, à la fois sacrement et sacrifice, est le centre et^la source (2). Ce pouvoir est absolument propre à l'Eglise ; il est destiné à maintenir Yunité de sac7'ifice et de sacrements ou de culte.
Le troisième enfin est le pouvoir d'administration ou de juridiction^ le droit de faire toutes les institutions nécessaires et utiles au bien spirituel de TEglise et de chacun de ses sujets. Ce pouvoir, analogue à celui qui existe dans toute société publique et parfaite, implique l'idée des trois pouvoirs législatif, judiciaire et administratif (3) ; et il conserve ]a troisième unité, Yunité de gouvernement.
Bien plus, à cette autorité, souveraine dans son triple objet, le Christ donne une plénitude toute divine en étendue et en durée. Il veut qu'elle ne soit circonscrite par aucune limite de temps ni de lieux, il la proclame universelle et indéfectible [^,. Ainsi constituée par la main toute puissante de Dieu, pour continuer jusqu'à la fin du monde l'œuvre de la Rédemption et ramener tous les hommes dans la voie de la sanctification et du salut, ce pouvoir est et restera saint dans son enseignement et dans ses œuvres ; l'Eglise chrétienne est et restera l'épouse immaculée du Christ et le temple de Dieu (5).
Ces données évangéliques, si évidentes, reçoivent une nouvelle lumière de cet autre fait : chaque fois que le divin Sauveur parle de son Eglise à ses disciples, il se sert constamment de locutions figurées, dont l'énergie rappelle la forme et l'unité sociales dans ce qu'elles ont de plus parfait et de plus rigoureux. L'Église, dit-il, est une ville, une ville
(1) S. Matth. XXVIII, 19-20.
(2) S. Matth. XXVÏ, 26 ; XXVIII, 19. — S. Marc. XIV, 22 ; XVI, 16.— S. Joan. III, 5. — S. Lnc. XXII, 19. — I ad Cor. IX et XI.
(3) s. Joan. XX, 21, 23. — S. Matth. XVIII. 15.
'(4) S. Matth. XXVIII, 18. — S. Luc. XXII, 32. - S. Joan. XIV. 16 ; XVI, 13.
(3) Ad Ephes. II, 21-22 ; V. 32 suiv. I^etr. II, 9.
placée sur la montagne ; c'est un royaume, le royaume venu du ciel, dont fil donne la clef à ses apôtres ; c'est un troupeau, un troupeau unique, dont les hommes sont les brebis et lui le pasteur ; c'est un corps, les fidèles en sont les membres, lui-même en est le chef; c'est un édifice, une m^aison, dont il est la pierre angulaire, et qu'il bâtira sur Pierre; c'est un grand arbt^e, qui étend ses rameaux partout ; c'est une demeure, qui abrite tous ses habitants sous le même toit (i).
L'histoire enfin nous montre que les paroles de Notre- Seigneur n'ont point été de vaines promesses. Il existe sur la terre une institution religieuse qui répond parfaitement aux enseignements de la Sainte- Ecriture ; et ce fait porte avec lui la preuve évidente de son institution divine. Mais avant de développer cette considération, je veux, en quelques mots, montrer comment l'institution de l'Église est en parfaite harmonie avec l'Incarnation du Verbe, le caractère propre du Christianisme et les lois de la nature humaine.
II. Raisons de rétablissement de l'Église. — P Le Fils de Dieu a paru dans le monde sous une forme corporelle, il a parlé à ses disciples un langage extérieur et sensible ; pour regagner l'homme il a voulu agir comme l'homme. Il convenait donc que sa doctrine continuât à prendre une forme sensible ; qu'elle fût confiée à des envoyés parlant d'une manière ordinaire et humaine (9), à un ministère d'enseignement ou magisterium public, qui en serait le gardien et l'organe.
2"* De même, le Christianisme étant une religion surnaturelle, expression complète des rapports positifs librement établis de Dieu pour s'unir aux hommes, et ayant pour fondement même la Révélation, comment pourrait-il convenablement se conserver et se propager qu a l'état de tradition vivante et sociale, que par le moyen d'un magisterium visible, chargé de l'enseigner, de l'interpréter et de l'intimer? Et puisqu'il est destiné à durer toujours, pur et entier; Tor-
(1) s. Matth. V, 14 ; XIII, 32-47; XVI, 19; XVIII, 17. — S. Joan, X. 16 ; XIV, 2 ; XX, 23. — S. Luc. X, 9 ; XVII, 21.
(2) Mœhler, La Symbolique, trad. Lâchât, chap. V, § 36. Èdit. Louvain 1854, tom. II, p. 8.
RAISONS DE l'Établissement de l'église. 19
gane de cette tradition, ce ministère d'enseignement doit être nécessairement indéfectible.
3** Ce mode de continuer dans le monde l'œuvre de la rédemption est le seul qui réponde parfaitement aux exigences de la nature humaine. La condition normale de l'homme est d'être élevé au sein de la société et d'y recevoir l'enseignement religieux, comme les premiers enseignements en tout genre de sciences. Cela est évident tout d'abord pour une religion positive, dont les dogmes et les préceptes dépassent absolument la nature. Mais je le dis aussi de la religion naturelle. Sans doute, même après la chute originelle, l'homme peut, par l'énergie propre de ses facultés et indépendamment de toute révélation proprement dite, arriver à connaître et à découvrir les vérités métaphysiques et morales de Yordre naturel. Ces vérités forment le fond même de la raison, et leur certitude repose sur leur évidence propre et non pas seulement sur une autorité extérieure, divine ou humaine. Le concile œcuménique du Vatican, en définissant, comme un dogme de notre foi, que la raison humaine peut, par la lumière qui lui est naturelle, au moyen des créatures, connaître avec certitude le Dieu unique et véritable, notre créateur et notre maître (i), a par là même condamné le fidéisme et le traditionnalisme.
Il faut néanmoins reconnaître, avec saint Thomas (2) et les autres théologiens, que si les hommes étaient abandonnés à eux-mêmes et dépourvus des secours extérieurs que donne l'enseignement, ils n'arriveraient qu'avec la plus grande peine à se former un système de religion, même naturelle, parfait, complet, en harmonie avec leurs besoins. Car il est incontestable que, pour arriver, par la voie purement scientifique, à la connaissance claire et entière des vérités qui servent de fondement à la religion naturelle — l'existence de Dieu, Être infiniment parfait, créateur, providence, rémunérateur, ainsi que la responsabilité et l'immortalité de la créature humaine, — pour arriver à déterminer, d'une manière pleinement satisfaisante, les autres éléments théoriques et pratiques — le mode et la sanction — de cette religion, pour y arriver par le moyen de la spéculation et de l'étude, il faudrait une
(1) Sess. III. De fide ccUh,, cann. De revelaHone, I.
(2) Summ. theol. 2, 2, Q. II, a. 4.
capacité, des loisirs et une inclination qui font défaut à la plus part des hommes. Or, la religion n'est pas moins nécessaire au peuple qu'aux philosophes ; et Dieu ne pourrait pas permettre que la plus grande partie du genre humain fût comme nécessairement condamnée à errer sur la voie qui mène à la fin dernière. Les esprits supérieurs pourraient seuls tenter une semblable étude. Mais l'expérience nous montre ce que l'on peut attendre même des intelligences les plus cultivées quand elles ne sont point guidées et contenues par une autorité extérieure infaillible. Quoique le monde n'ait jamais été privé de révélation ni par conséquent de tout enseignement traditionnel, néanmoins les plus grands génies de l'antiquité païenne, Solon, Platon, Aristote, ont mêlé à leurs plus belles conceptions les erreurs les plus grossières sur les dogmes fondamentaux de la religion naturelle ellemême. Il est avéré que la philosophie antérieure au Christianisme n'a point connu, n'a pas soupçonné les rapports naturels de l'homme avec Dieu, ni le vrai caractère de la vie présente et de ses relations avec la vie future.
Il est donc démontré par la raison, par l'expérience et par l'histoire que, pour achever l'œuvre de la Rédemption, Jésus-Christ devait constituer parmi les hommes une autorité vivante et publique, une société en harmonie avec la nature de l'humanité et le caractère d'une religion révélée, à la fois visible et invisible, divine et humaine, une Eglise qui fût la manifestation sensible et la représentation objective du Christianisme, et qui eût, par conséquent, tous les caractères de la religion elle-même : unïié dans sa doctrine, immutabilité dans sa constitution essentielle, universalité dans son étendue, perpétuité dans sa durée, sainteté dans ses enseignements et ses œuvres.
III. Erreur fondamentale du protestantisme. — A cette manière large et vraie de concevoir l'Église, les protestants ont opposé je ne sais quel système qui, en individualisant le Christianisme et, en lui ôtant sa puissance d'association, l'a entièrement dépouillé de ses caractères divins.
La méthode protestante n'a été, à proprement parler, qu'une série d'expédients, dont le dernier terme ne pouvait être que la négation même de la révélation chrétienne, ou le rationalisme. . . .