CHAPITRE III
Nécessité sociale de la religion. — La morale indépendante et le naturalisme politique. — Le libéralisme, ses formes diverses, son analogie avec le gallicanisme. — Devoirs du pouvoir envers les sujets et la société par rapport à la religion.
Dans cet article nous n'envisagerons la religion que comme lin bien social, et nous dirons quels sont les devoirs que le souverain doit remplir envers elle dans l'intérêt de la société et de ses sujets. Plus tard, il sera traité des obligations du pouvoir civil envers la religion et l'Eglise pour elles-mêmes,
I . Nécessité sociale de la religion. — Nous allons essayer de montrer que la religion est le principe même de la vie sociale et le vrai fondement de l'ordre politique. La conclusion naturelle sera que la première des obligations du pouvoir est, non seulement de respecter les croyances religieuses, mais de les protéger et de les défendre.
Quand on analyse les conditions d'existence de l'être social, il est facile de voir qu'il repose tout entier sur deut éléments essentiels : a) sur les vérités sociales, et b) sur les devoirs sociaux, qui découlent de ces vérités et dont le parfait accomplissement, en établissant l'ordre, procure le bonheur de la société. Or, l'un et l'autre élément ont leur cause, leur raison d'être et leur point d'appui dans les dogmes religieux, de telle façon que les premiers principes des deux ordres civil et spirituel se confondent. Ainsi, la société civile et la religion ont la même origine, qui est Dieu, comme elles ont le même terme, qui est le bonheur de l'homme.
1° Vérités sociales. — Je dis d'abord qu'il est des vérités principes qui servent de fondement à tous les États, quelle que soit la forme particulière de leur gouvernement. Les voici.
L'homme, pour agir conformément aux tendances et aux besoins les plus impérieux de sa nature, doit se mettre en société avec ses semblables, et s'y maintenir ;
On ne peut imaginer une société constituée sans un pouvoir qui y établisse Tunité et Tordre ;
Entre le pouvoir et les sujets il existe des rapports nécessaires : d'un côté, droit de commander, mais avec équité ; de lautre, obligation d'obéir, mais dans les limites du juste et de l'honnête ;
De même, il existe entre les divers membres du corps social des rapports également essentiels, dérivant de leurs droits et de leurs devoirs naturels ; les lois civiles doivent en être l'expression vraie et parfaite.
. Or, ce ne sont pas les hommes qui ont inventé ces maximes ; ils ne les comprendraient même pas si la religion ne venait à leur secours pour les leur expliquer. En effet, si Ton ne croit pas que Dieu est le Créateur de l'homme et de la société, l'auteur des rapports existant entre tous les êtres; si Ton ne croit pas qu'il est la Providence qui conserve tout par sa puissance et gouverne tout par sa sagesse ; si l'on ne croit pas qu'il est le Maître souverain ^ imposant à l'homme, créature^ être libre, sa volonté toujours droite, toujours juste, et lui ordonnant d'observer les lois de la création et de l'ordre universel du monde ; si l'on ne croit pas que toute véritable législation émane de Dieu, principe éternel de l'ordre et pouvoir suprême de la société générale des êtres intelligents ; — sans ces croyances il est absolument impossible d'arriver jamais à constituer une société quelconque. En dehors de ces dogmes fondamentaux de la religion, tous les hommes sont et demeurent entièrement indépendants les uns des autres. C'est bien là, sans doute, le point de départ de la philosophie incrédule ; mais aussi est-elle incapable de rendre raison des lois fondamentales de l'être social. Ce principe de l'indépendance absolue une fois admis, il n'est plus rien, absolument plus rien, qui puisse faire disparaître Fégalité originelle des hommes. Entre des êtres égaux il n'existe naturellement ni droits, ni devoirs, ni pouvoir, ni sujets, ni conséquemment ordre possible. L'on a beau recourir, avec Hobbes et Rousseau, aux contrats sociaux : manquant de base morale, ces conventions seront toujours sans valeur (i). On ne constituera donc jamais une société
(1) Y. ci-dessus, p. 78.
seulement avec des hommes ; pour que l'homme puisse se mettre en société avec ses semblables, il faut qu'il soit d'abord en société avec Dieu par la religion .
2® Devoirs sociaux. — Le second élément dont j'ai parlé comprend les devoirs sociaux. Ces devoirs dérivent des rapports qui existent entre le pouvoir et les sujets, et entre les divers membres du corps politique. Leur ensemble constitue la morale sociale, règle des lois et des mœurs publiques, principe de la justice des unes, de l'honnêteté des autres.
Tout le monde en convient, il est d'une extrême importance pour la société que le législateur et les citoyens aient de justes notions en fait de morale, qu'ils connaissent le principe et l'étendue précise de leurs devoirs, et qu'ils soient portés à les remplir par des motifs et une autorité suffisamment efficaces. Mais quelle est la cause de nos obligations morales, quels sont leurs motifs, quelle est l'autorité qui peut efficacement nous porter à les accomplir? Sur cette question les systèmes les plus faux et les plus monstrueux se sont produits et se renouvellent encore tous les jours. Je n'ai point à faire l'examen de toutes ces théories. Voulant montrer que la morale sociale est intimement et nécessairement liée à la religion, môme révélée, comme à sa cause, à sa règle et à sa fin, je me contenterai de discuter celles qui ont un rapport direct avec mon but, la morale indépendante oX le naturalisme.
II. La morale indépendante. — Par morale indépendante on entend la doctrine de ces prétendus philosophes qui, détachant entièrement la morale de Dieu et de toute croyance religieuse, même naturelle, en placent la source, les raisons et l'autorité dans la nature humaine elle-même, et elle seule.
Il est juste de remarquer, avant tout, que les partisans (le cette doctrine admettent la nécessité de la morale et son droit à régler les actions humaines, privées et publiques; tant le sens moral est enraciné dans les cœurs! Mais la tentative à laquelle ces philosophes se livrent de séparer la morale de toute croyance religieuse ne peut avoir sa source que dans l'incrédulité ou le scepticisme le plus absolu en fait de religion, dans la complète ignorance du vrai Dieu et
de ses rapports avec le monde, en définitive dans l'athéisme; car admettre l'existence de Dieu créateur et de sa providence, et se croire indépendant de lui, ne peut être le fait d'un être doué de raison.
11 ne sera pas besoin de bien longues considérations pour prouver que la doctrine de la morale indépendante méconnaît entièrement les vérités qui sont les éléments naturels et essentiels d'un bon système de moralité humaine. Ces éléments sont au nombre de trois : la distinction du bien et du mal, ou la loi morale, — l'obligation de pratiquer le bien et de fuir le mal, ou le devoir, — la faculté d'accomplir ou non celte obligation, ou la liberté. Ce n'est évidemment qu'à ces conditions que l'homme peut être dit un agent moral (i). Or, tous ces faits ont leur raison non dans l'homme, mais dans les dogmes religieux ; chacun d'eux nous mène directement à Dieu comme à son principe, à sa règle et à son terme. Pour s'en convaincre, il suffit d'en saisir le sens et d'en accepter les conséquences.
a) Tout le monde comprend parfaitement que la loi morale n'est point d'invention humaine, qu'elle n'est point dépendante de l'esprit ou de la volonté de l'homme ; elle a des propriétés qu'il ne peut avoir. L'homme est un être contingent, créé, variable, sujet à l'erreur et à la défaillance. La loi morale apparaît, au contraire, comme quelque chose d'absolu, d'autonome, d'immuable, d'universel, d'éternel, de nécessaire, dominant tous les temps et toutes les institutions. Donc, elle ne peut être qu'un Être qui soit lui-même le Bien nécessaire, éternel, universel, immuable, absolu, prototype de tout ce qui est bon et juste ; ce ne peut être que Dieu : Dieu est principe moral.
b) La loi morale est obligatoire, elle crée le devoir; donc, elle émane d'un pouvoir supérieur à l'homme, d'un législateur dont la volonté toujours et essentiellement bonne s'impose inévitablement à lui. Ce fait suffit encore pour nous iaire trouver Dieu : Dieu est législateur moral,
c) Enfin, la moralité d'une action suppose la liberté; la liberté a pour conséquence la responsabilité ; la responsabi-
(1) V. Guizot, Méditaiions sur la religion chrétienne, 3* série, p. 58 « Paris 1868.
114 t/église et l état.
lité, le mérite et le démérite, la récompense et le châtiment. Ce troisième fait signifie qu'il doit exister une sanction à la loi morale, et cette sanction ne peut être qu'en Dieu. En effet, elle suppose lexistence d'un Être supérieur à Thomme, à la fois spectateur et juge de ses actions, mais juge qui soit la justice même ; ce ne peut être que Dieu ; Dieu est juge moral. Bien plus, parce que la justice de Dieu ne s'exécute pas entièrement ici-bas, comme le voit facilement quiconque observe la manière dont le juste et l'impie vivent et meurent, il est nécessaire qu'il existe une autre vie où toutes choses soient définitivement réglées ; donc, immortalité de l'homme et éternité des récompenses et des peines. Ainsi, la morale est naturellement et essentiellement liée à la religion; sans la religion, elle n'a ni valeur, ni efficacité. « La morale sans dogmes ne serait qu'une justice sans » tribunaux 59 , a dit Portails dans une parole judicieuse restée célèbre ; et il ajoute, voulant stigmatiser les efforts que fait l'athéisme pour dessécher la source de toute morale : * Je » le dis pour le bien de ma patrie, je le dis pour le bonheur » de la génération présente et pour celui des générations à ji venir, le scepticisme outré, l'esprit d'irréligion, transformé ?9 en système politique, est plus près de la barbarie qu'on ne » pense [\)y>. Oui, bien près delà barbarie; car, ne pouvant trouver hors de Dieu la raison des devoirs, la philosophie incrédule se voit réduite à fonder la morale, aussi bien que la société elle-m(îme, sur les passions ou l'intérêt personnel borné à cette vie seule. Et veut-on connaître les conséquences de cette morale sans religion? Les voici, en deux mots, formulées par le plus froid raisonneur qui ait combattu la doctrine unanime du genre humain, Spinosa : « Consi- » déré sous l'empire de la nature, chacun a le souverain » droit de désirer ce que, éclairé par la saine raison, ou » emporté par les passions, il juge lui être utile; et iJ peut » s'en emparer, soit par la force, soit par la ruse, soit par y> tout autre moyen. D'où il suit que le droit de nature » n'interdit rien que ce que Ion ne désire ou que ce que l'on » ne peut pas, et il permet les contentions, les haines, la
(1) Discours et (rdvauu: inédits, pp. 4 et 15, P«i'is 1845.
r9 colère, la fraude et absolument tout ce qui excite nos ap- " petits (i) » .
Il est, je le sais, des théoriciens de la morale indépendante qui déclarent la loi morale étrangère et supérieure à toute vue d'intérêt, à toute passion personnelle ; ils placent le devoir en dehors et au-dessus de tout autre motif d action. Mais ce désintéressement absolu est contraire à la nature. L'homme veut jouir, à tout prix ; s'il n'a rien à espérer ni à craindre d'une autre vie, il ne saurait renoncer à ses intérêts, étouffer la voix du désir, moins encore celle du besoin, ni consentir à être juste à ses dépens. Que chacun se consulte et soit sincère.
Or, quelle société pourra se maintenir avec de semblables principes ? Qu'est-ce qui pourra contenir le débordement des passions, et dompter le sauvage droit de nature que les athées mettent dans l'homme ? — Les lois? elles n'auront plus d'autre règle que l'intérêt et les caprices du législateur. — L'honneur? que Ton prouve que l'amour de ce prétendu honneur doit l'emporter en moi sur celui de mon bien être. — La conscience? elle n'est qu'un préjugé si elle n'est ellemême réglée par une loi supérieure. Du moment où l'on veut constituer la société sans l'intervention de Dieu, il n'existe plus de titres sur lesquels on puisse fonder un droit, un pouvoir, une obligation quelconque. La force seule devient le principe régulateur de l'action sociale, le fondement unique et l'unique sanction de la moralité publique !
Plus sages que nos incrédules contemporains, les philosophes et les législateurs de l'antiquité païenne ont mis la religion à la base même des institutions sociales. Ils ont souvent mêlé à ce principe de grossières erreurs, c'est vrai ; ils l'ont souvent très mal appliqué, ils en ont même souvent abusé ; mais enfin ils l'ont proclamé nécessaire. Les lois de Minos et de Seleucus, celles des Douze-Tables, reposent entièrement sur la crainte des dieux. Platon n'hésite pas à affirmer que « l'ignorance du vrai Dieu est pour les États la ry plus grande des calamités, et que détruire la religion, c'est r» renverser le fondement de toute société humaine » . Dans son traité des lois, Cicéron pose également la Providence comme
(I^ Tract, theolog. polit., cap. VI, De jure uniuscujusque nat, et cio.
base de toute bonne législation ; et Plutarque, dans une maxime très connue, nous avertit que la cité à rétablissement de laquelle la religion n'a pas présidé n'échappera pas à une entière ruine : « On bâtirait plutôt une ville dans les » airs, dit-il, que de constituer un Etat en étant la croyance »» des dieux » .
La morale sociale est donc inséparable des dogmes de la religion naturelle ; nous allons voir qu'elle l'est également de ceux de la religion révélée.
III. Le naturalisme politique ou libéralisme. — Le fondement de toutes les erreurs qui infectent la société moderne est la scission plus ou moins radicale que l'on s'efforce d'établir entre la nature et la grâce, entre la raison et la foi. C'est là l'œuvre par excellence de la révolution ; elle a pour but final la destruction totale de l'ordre surnaturel. Le souverain pontife Léon XllI a énergiquement caractérisé le naturalisme quand, dans sa lettre encyclique hnmortale Dei, du 1 novembre 1885, il la défini «< un système dont le point ^ capital est de détruire de fond en comble les institutions V fondées sur le christianisme, et de substituer dans la société " la souveraineté de l'homme à la souveraineté de Dieu ».
C'est là le danger que l'héroïque Pie IX, à l'exemple de son prédécesseur Grégoire XVI (i), n'a cessé de signaler à la vigilance des pasteurs et à la foi de leurs ouailles pendant son long et glorieux pontificat. Il a flétri le principe du naturalisme dans son encyclique du 9 novembre 1846, dans ses allocutions consistoriales des 9 décembre 1854 et 9 juin 1862, dans le syllabus du 8 décembre 1864 (2). Dans l'encyclique Quanta cura, à laquelle le syllabus était joint, il a spécialement condamné l'application qu'on veut faire de cette grande erreur à l'ordre social et politique ; et il en rapporte les trois propositions suivantes, dont la première est le principe même de la théorie ; la seconde, une application particulière ; la troisième, la conséquence.
a) « Il vous est parfaitement connu, Vénérables Frères, f> dit-il, qu'aujourd'hui il ne manque pas d'hommes qui,
(1) Encjcliqae Mirari vos, du 15 août 1832.
(2) V. prop. III k VI.
» appliquant à la société civile l'impie et absurde principe du » naturalisme^ comme ils l'appellent, osent enseigner que « la perfection des gouvernements et le progrès civil der> mandent impérieusement que la société humaine soit con- » stituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion » que si elle n existait pas, ou du moins sans faire aucune » différence entre la vraie religion et les fausses « .
b) « De plus, contrairement à la doctrine de l'Ecriture, de » l'Église et des Saints Pères, ils ne craignent pas d'affirmer » que le meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconr> naît pas au pouvoir t obligation de réprimer, par la sanc- » tion des peines^ les violateurs de la religion catholique^ si » ce nest lorsque la tranquillité publique le demande ».
c) « En conséquence de cette idée absolument fausse du » gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette y> opinion erronée, fatale à l'Eglise catholique et au salut des » âmes, et que Notre Prédécesseur, d'heureuse mémoire, » Grégoire XVI, appelait un délire, savoir que « la liberté 7> de conscience et des cultes est iin droit propre à chaque n homme, et doit être proclamé et assuré dans tout État bien y» constitué, et que les citoyens ont droit à la pleine liberté r> de manifester hautement et publiquement leurs opinions, » quelles qu'elles soient, par la parole, par Vimp7^ession ou » autrement, satis que Vautorité ecclésiastique ou civile » puisse la limiter » .
Faisant écho à la parole de Pie IX, Léon XIII trace, dans l'encyclique Iminortale Dei, un tableau saisissant des conséquences lamentables qu'ont produites, dans l'ordre philosophique, religieux et social, les principes modernes de liberté effrénée sortis de cette source impure. Comme Pie IX, il les dénonce avec une singulière autorité au nom de la' raison et de la foi.
Mais il importe, au sujet de ces graves sentences pontificales, de faire remarquer la distinction qui existe entre un principe considéré en lui-même et son application pratique dans certaines circonstances données. La condamnation ne tombe pas sur la nécessité où peut se trouver un Etat, dans lequel l'unité de foi est brisée, d'accorder la liberté de religion et la jouissance des droits politiques aux sectateurs des cultes dissidents. Nous reviendrons plus tard sur ce point ;
lis L ÉGLISE ET LÉTAT.
nous lexamineroûs avec tout le soin qu'il mérite, et nous tâcherons alors, au moyen des règles théologiques, de fixer la portée exacte et rigoureuse des trois propositions réprouvées par Pie IX et des autres censures prononcées par Grégoire XVI et Léon XII 1. Ce que ces papes proscrivent, c'est le principe lui-même du naturalisme politique, c'est la prétention d'en faire un système politique bon en lui-7nême et la meilleure règle de gouvernement. C'est aussi uniquement sous cet aspect que nous allons nous-même le considérer ici.
Deux sortes de naturalisme. — Pour éviter toute équivoque, il nous faut distinguer deux sortes de naturalisme politique : la distinction dérive des deux manières très diverses dont la science chrétienne et la science incroyante conçoivent l'ordre général du monde. Le premier est le naturalisme politique pur ; le second, le naturalisme politique mitigé, ou bien, puisqu'on a prétendu l'établir sur la doctrine même du christianisme, on pourrait l'appeler le naturalisme poliiique soi-disant chrétien, comme on dit le libéralisme catholique, bien que l'un ne soit pas plus chrétien que l'autre n'est catholique.
1^ Le naturalisme politique pur. — C'est l'application du naturalisme religieux ou philosophique à l'ordre social et politique, comme la morale indépendante en est l'application dans la sphère individuelle. Ses défenseurs sont les déistes et les rationalistes. Ces prétendus philosophes rejettent l'ordre surnaturel et toute religion positive. La révélation divine, toute intervention directe de Dieu dans nos destinées, ils les considèrent comme des attentats à la dignité de l'homme et à l'autonomie de sa raison. Ils n'admettent donc que Tordre naturel ; mais qu'est-ce, à leurs yeux, que l'ordre naturel i Ils entendent par là que, si Dieu existe, du moins il n'agit pas sur le monde, qu'il demeure complètement étranger aux choses humaines. L'homme, disent-ils, est destitué de toute communication avec lui ; il n'a besoin d'aucune illumination pour son entendement, d'aucun secours pour sa volonté. Il peut, par les seules forces et la seule spontanéité de sa nature, connaître parfaitement tout ce qu'il
doit savoir en fait de religion. La raison lui suffit ; elle est pleinement indépendante de toute autorité soit humaine soit divine, elle est pour chacun Tunique et souverain arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ; elle est à elle-même sa propre loi, elle conduit Thomme à la fin qui lui est propre, aussi infailliblement que les instincts conduisent les brutes à celle qui leur convient (i).
Ces maximes, ils ont dû naturellement les appliquer ensuite à Tordre civil et politique. En effet, si Thomme individuel est affranchi de toute subordination envers Dieu et envers une religion positive quelconque, il est évident que l'homme collectif ou social ne saurait davantage y être assujéti, et que les lois civiles, aussi bien que les sciences et les arts, doivent être soustraites à toute règle religieuse. De là, le système connu généralement aujourd'hui sous le nom de libéralisme, libéralisme du premier degré, absolu, incrédule, aussi ennemi de la vraie liberté que de la religion elle-même. A ses yeux, TEtat est la plus haute puissance à laquelle le genre humain s'élève. 11 est investi de Tomnipotence ; non seulement il ne reconnaît aucune loi qui lui soit supérieure, mais tout autre pouvoir quelconque lui est subordonné. Il est le droit par excellence, la source de tous les droits et le régulateur suprême de tous les rapports entre les hommes. Il n'existe en face de lui aucun droit individuel, ni domestique. A plus forte raison ne reconnaît-il aucun droit propre dont une autre société puisse se glorifier d'être investie (2).
Ce système est donc un véritable athéisme pratique et social. C'est la négation sociale de Dieu et de sa loi, négation que Ton couvre du nom équivoque de sécularisation ou de neutralité, et que Ton veut appliquer à tous les éléments de Torganisation sociale, à Tenseignement, à la bienfaisance, à la science, au travail, à l'industrie, à la politique, à la famille elle-même.
Le droit nouveau. — C'est là le droit nouveau que Léon XIII nous montre sortant des doctrines séditieuses mises en
(1) V. Syîlabus, % I, prop. II à V.
(2) V. ibid. prop. XXXIX et suiv., LVI et suiv., XIX etc.
120 l'église et letat.
circulation par les orgueilleux novateurs du xvi® siècle, et qui a trouvé sa formule dans la Déclaration des droits de t homme, votée en France, par l'Assemblée nationale de 1789. Nous allons reproduire, à peu près mot pour mot, Texposé qu'il en fait lui-même, et la condamnation qu'il prononce.
Exposé. — Le souverain pontife énonce le principe de la théorie et en montre les conséquences.
Principe, — Souveraineté et indépendance absolue de l'homme. Tous les hommes étant de même origine et de même nature, ils sont réellement égaux en droits dans la pratique de la vie ; chacun ne relève que de soi-même, au point de n'être aucunement soumis à l'autorité d'autrui; chacun peut en toute liberté penser sur toutes choses ce qu'il veut et faire ce qui lui plaît; personne n'a le droit de commander.
Conséquences. — Le pape les envisage par rapport à la société civile et par rapport à l'Église.
Quant à la société. — Ces conséquences sont la souveraineté populaire, l'indifférence religieuse et la liberté absolue.
a) Dans une société fondée sur le principe énoncé, l'autorité n'est plus que la volonté du peuple, qui ne dépend de personne et n'a d'autre maître que lui-même. Il se choisit, il est vrai, des gouvernants; mais il ne leur transfère pas tant le droit que la charge du pouvoir, qu'ils doivent exercer en son nom. De la souveraineté de Dieu pas un mot, exactement comme s'il n'existait pas, ou ne s'occupait en rien de la société humaine ; ou bien comme si ni les particuliers ni la société ne devaient rien à Dieu ; ou comme si on pouvait imaginer une autorité qui n'eût pas en Dieu son principe, sa force et son droit. L'État n'est donc autre chose que le peuple souverain se gouvernant lui-même.
b) Comme le peuple est censé la source de tout droit et de tout pouvoir, l'État ne se croit lié par aucune obligation envers Dieu ; il ne professe officiellement aucune religion ; il n'est pas tenu de rechercher, parmi les différentes religions, la seule qui soit vraie, ni d'en préférer une aux autres, ni d'en favoriser une principalement, mais il doit les mettre toutes sur le pied d'une parfaite égalité, uniquement soucieux de les empêcher de troubler Tordre public.
c) Chacun a donc la pleine faculté de juger de toute question religieuse ; chacun est libre de suivre la religion qu'il préfère ou de n'en professer aucune, si aucune ne lui agrée. De là découlent naturellement la liberté absolue de conscience ''pour chacun, la liberté absolue de rendre ou de ne pas rendre un culte à Dieu, la liberté absolue de penser et de publier ses opinions.
Quant à t Église, — Ces conséquences sont la négation de son état et de ses droits, et son asservissement.
a) On refuse à l'Eglise le caractère et les droits de société parfaite. Là où la pratique se règle sur ces doctrines politiques, la religion catholique n obtient plus dans l'Etat qu un rang égal ou même inférieur à celui des cultes dissidents ; on ne tient aucun compte des lois ecclésiastiques ; l'Eglise, qui a reçu de Jésus-Christ ordre et mission d'enseigner toutes les nations, se voit complètement écartée de renseignement public.
Dans les choses mômes qui relèvent des deux puissances, les chefs d*État s'arrogent le droit de décider par euxmêmes et à leur gré, affectant de ne point tenir compte des lois les plus sacrées de l'Eglise sur ces matières. Ainsi ils soumettent à leur juridiction les mariages des chrétiens, en statuant sur l'existence du lien conjugal, sur l'unité et l'indissolubilité du mariage; ils mettent la main sur les biens de l'Eglise, lui déniant le droit de posséder.
Dans les pays où les rapports des deux puissances sont réglés par un concordat, on proclame bien haut qu'il faut séparer l'Eglise de l'État, et cela dans le but, de pouvoir impunément agir au mépris de la foi jurée, et de se faire, sans plus rencontrer d'obstacles, l'arbitre de toutes choses. De là, entre les deux puissances, des conflits fréquents, dont l'issue presque inévitable est d'assujétir l'Église, humainement la plus faible, au pouvoir qui dispose de la force.
b) Ainsi, dans ce régime politique, il y a une tendance et une volonté manifeste de faire disparaître complètement l'Église ou de la tenir asservie à l'État. La plupart des actes de l'autorité publique poursuivent ce but. Les lois, l'admi- Distration, l'éducation sans religion, la spoliation et la destruction des ordres religieux, la suppression du pouvoir temporel du pontife romain, tout vise à ruiner les institutions
122 l'église et letat.
chrétiennes, à entraver la liberté de TEgUse catholique, à annihiler ses autres droits.
Condamnation. — Le pape la prononce au nom de la raison et de l'Église. ^
1° La simple raison condamne :
a) La souveraineté du peuple, — En effet, la nature ellemême atteste que tout ce qu'il y a dautorité parmi les hommes découle de la source la plus sainte, la plus auguste, qui est Dieu. La souveraineté populaire, qui fait complètement abstraction de Dieu, est assurément propre à flatter les passions ; mais elle ne repose sur aucun fondement solide, et elle est impuissante à garantir la sécurité publique et le maintien paisible de Tordre, puisqu'on en est venu au point de proclamer la légitimité de l'émeute (i).
b) V indifférence religieuse, — Prétendre qu'en matière de religion il n'y a pas de différence à établir entre les cultes divers et même opposés, cela revient à n'admettre en théorie et en pratique aucune religion ; à part le nom c'est l'athéisme (2).
c) La liberté absolue. — De même, la liberté illimitée des opinions et de la presse n'est pas de soi un bien dont la société ait à se féliciter ; c'est au contraire la source et le principe de beaucoup de maux. La liberté, par cela même qu'elle est un élément de perfection pour l'homme, doit se mouvoir dans la sphère de la vérité et du bien. Or, la nature du bien et du vrai ne peut changer selon le caprice de l'homme : elle reste toujours la même et n'est pas moins immobile que l'essence même des choses. Si l'intelligence adhère à des opinions fausses, si la volonté se permet le mal et s'y attache, loin de s'élever à la perfection de leur nature, elles déchoient toutes deux de leur dignité native et s'en vont à la dépravation. Il n'est donc pas permis de publier et de mettre sous les yeux des hommes des choses contraires à la vertu et à la vérité ; il est bien moins permis encore de leur accorder la faveur ou la protection des lois. C'est pourquoi l'Etat se met en opposition avec les règles
(l) V. ci-dessus, liv. I, sect. II, chap. I et II, (2; V. ci-dessous, liv. II, chap. III, art, l®^
et les prescriptions de la nature quand il laisse à Terreur et au vice tant de liberté, que Ion puisse impunément détourner les intelligences de la vérité et les âmes de la vertu (i).
d) L'exclusion de t Église. — C'est une grande et pernicieuse erreur que d'écarter l'Église, fondée par Dieu lui-même, de la vie sociale, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la famille. Une société sans religion ne peut avoir de bonnes mœurs ; et déjà l'expérience n'a que trop démontré peut-être la nature et les tendances de ce système de morale que l'on appelle civile ou indépendante. L'Eglise du Christ est la vraie maîtresse de la vertu et la gardienne des mœurs. C'est elle qui conserve dans leur intégrité les principes d'où découlent les devoirs, qui nous suggère les motifs les plus propres à nous faire pratiquer la vertu, qui nous commande, non seulement d'éviter les actions mauvaises, mais encore de réprimer jusqu'aux simples mouvements de l'âme contraires à la raison (3).
e) L'asservissement de l'Église. — Enfin prétendre assujétir au pouvoir civil l'Eglise dans l'exercice de son ministère, c'est à la fois une grande injustice et une grande témérité. C'est renverser l'ordre, en donnant à l'élément naturel la préférence sur l'élément surnaturel ; c'est supprimer ou notablement diminuer la somme de bien dont l'Eglise, si on lui laissait la liberté, comblerait la société ; c'est ouvrir la voie à des inimitiés et à des luttes qui ne sont pas moins fatales à la société civile qu'à la société religieuse (3).
2*^ L'Eglise condamne les théories politiques modernes.
Dans son encychque Mirari vos, du 15 août 1832, Grégoire XVI a proscrit, avec une grande force de doctrine, ces propositions, qui avaient déjà cours alors : « En matière de religion l'homme n'est pas tenu à faire un choix « ; — « Chacun est libre déjuger de la religion d'après ses goûts t ; — « Chacun relève uniquement de sa conscience » ; — « Chacun a pleine liberté de divulguer ses opinions » ; — « Il est permis de renverser l'ordre de choses existant dans la société ?». Le même pontife condamne également les
(1) V. ci-dessous, liv. II, chap. III, art. 1" et art. 3% § 2.
(2) V. ci-dessous, liv. I, sect. II, chap. III, p. 120, seconde proposition.
(3) V. ci-dessous, liv. II, chap. II, art. 2.
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vœux de ceux qui désirent la séparation de l'Eglise et de l'État.
Pie IX aussi censura, chaque fois que l'occasion s'en présenta, celles de ces fausses opinions qui tendaient à s'accréditer davantage; plus tard il en fit dresser un catalogue, afin que les catholiques eussent une direction sûre au milieu de ce déluge d'erreurs. Léon XIII rappelle en particulier les propositions du Syllabus XIX, XXXIX, XLV, LXXIX.
Enfin, les Etats ne tenant pas compte des sages avertissements de l'Église, et s'obstinant à s'éloigner chaque jour davantage des principes de la doctrine chrétienne, le pontife aujourd'hui régnant a cru devoir solennellement proclamer à nouveau la vérité, et renouveler les condamnations fulminées par ses prédécesseurs. Plus tard nous ferons une étude spéciale de ces censures pontificales, et nous en déterminerons la vraie portée théologique, portée que Léon XIII a eu soin de définir lui-même.
On voit que le libéralisme du premier degré est autant une négation de la raison que de la foi : il s'en prend aux croyances et aux traditions constantes, universelles, du genre humain. La monstruosité même de cette erreur est pour la masse des croyants une sorte de bouclier qui les protège contre ses atteintes (i).
2"" Le naturalisme politique mitigé, soi-disant chrétien. — 11 n'en est pas de même de la seconde espèce de naturalisme politique. Celui-ci est d'autant plus dangereux, que c'est au nom même du christianisme qu'on le préconise ; et comme, moyennant la part laissée à Dieu et aux idées morales, il reste une garantie d'ordre et de tranquillité, beaucoup d'esprits positifs et conservateurs, ceux que l'on nomme les libéraux modérés, s'y laissent prendre, au point de vouloir en faire le principe régulateur de tous les Etats modernes. C'est donc sur lui que nous devons particulièrement arrêter notre attention.
Son principe, — Les philosophes et les hommes d'Etat
(1) V. Mgr Pie, évêque de Poitiers, Troisième instruction synodale sur ks erreurs du temps présent , 1864. — Taparelli, Examen critique des gouvern, représ., toin. I. ch. VIII, — Cimltà caitol., ser. XI, vol. 1, 2, 3, — Aug. Nicolas, L*État sans Dieu, Paris, 1873.
qui en sont les patrons admettent les deux ordres naturel et surnaturel, suivant les notions qu'en donne la théologie catholique (i). A cet égard l'on ne pourrait, sans une manifeste injustice, leur imputer le rationalisme. Leur erreur consiste à vouloir séparer ces deux ordres, comme s'ils étaient indépendants Tun de l'autre, tout au moins dans la sphère sociale. Ils pensent, en conséquence, que la Révélation et l'autorité de l'Église sont des affaires purement individuelles et de famille, s'arrêtant au seuil de la vie publique. Le pouvoir civil, d'après cela, n'aurait à se préoccuper en aucune façon, dans le gouvernement de la société qui lui est confiée, des intérêts surnaturels et éternels des citoyens, ni des devoirs qu'ils ont à remplir envers Dieu et la puissance sacerdotale. Les institutions politiques reposant entièrement et uniquement sur les principes de la loi naturelle, celle-ci est pleinement suffisante pour établir et conserver l'ordre moral dans la société. D'ailleurs, la loi naturelle ne dépend point de la Révélation : gravée au fond de la conscience par la main même de Dieu, elle se manifeste à chacun de nous sans le secours d'une autorité enseignante. Les politiques dont nous parlons ne disent donc pas, d'une manière générale et absolue, que la morale soit séparée et indépendante de la révélation chrétienne, mais uniquement la morale sociale.
Ses conséquences. — On conclut de ces maximes que l'Église est et doit être séparée de l'Etat (2) ; que « le meilj» leur gouvernement est celui où Ion ne reconnaît pas au T pouvoir l'obligation de réprimer... les violateurs de la re- » ligion catholique », ni d'aucune autre religion positive, « si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande (3). »
On en conclut encore que, bien que les citoyens soient obligés, devant Dieu et devant l'autorité spirituelle, de prol'esser et de pratiquer la religion chrétienne, ils ne doivent point y être portés, moins encore contraints, par le pouvoir séculier, et qu'ainsi la liberté civile des cultes et son corollaire naturel, la liberté d'association, d'enseignement et de
(1) V. ci-d6S8us, p. 2.
(2) SyUabus, prop. LV.
(3) Encyclique Qwmta curât I. c.
126 L ÉGLISE ET LÉTAT.
la presse, sont des règles nécessaires de gouvernement, que Ton doit établir partout. Cependant ces libertés, comme toutes les autres, doivent être rigoureusement maintenues dans les limites de Tordre public et de la morale sociale, déterminées par la loi naturelle.
11 semble aux partisans de ce naturalisme que Ton ne peut abandonner ces principes sans arriver à la confusion des deux sociétés et des deux pouvoirs.
Tels sont les traits caractéristiques du système politique que Ton appelle vulgairement le libéralisme modéré ou mitigé. Ce n est pas précisément à la suprématie de l'État qu il vise, mais à sa complète autonomie et à son absolue indépendance. Dans son idée, TÉglise et l'État constituent deux sociétés entièrement séparées dans le cercle de leurs attributions respectives.
3^ Le libéralisme catholique. — On sait qu'en ces derniers temps, beaucoup de catholiques, très dévoués, pour la plupart, à la cause de l'Église, ont admis les conclusions pratiques du libéralisme. Ce sont ceux que, pour ce motif même, on a nommés catholiques-libéraux. Voici en quoi consiste leur système. Ils ne patronnent pas, comme les libéraux, la séparation de l'Église et de l'État à titre de principe ou de vérité spéi^ulative (i), mais comme une mesure de prudence conseillée par les intérêts mêmes de l'Église. Ils ne nient pas que Tunion soit le type divin des relations des deux pouvoirs ; mais ce type est, à leurs yeux, quelque chose de purement idéal, sans portée pratique, bon seulement à contempler dans les spéculations scientifiques de l'école (2). Ils adoptent eux-aussi, comme expression abrégée de leur théorie, la formule, désormais célèbre : L'Église libre dans tÉtat libre; mais ils veulent l'entendre autre- •
(I) n faut dire pourtant que, dans le discours qu'il prononça au Congrès de Malines, le 21 août 1863, M. le comte de Montalembert en vint à affiiTaer le principe de la séparation. Voyez tom. l^'^des Actes de l'assemblée, p. 304, § Ayant reçu. L'illustre orateur s'y défendit, il est vrai, de vouloir faire de la théologie et de la spéculation; mais il a subi, malgré lui, la logique de la raison ; celle-ci ne peut accepter Tincohérence qui fait le fond du système catholique-libéral .
yl) V. Liberatore : La Chiesa e la StcUo, cap. 1, art. 1,
ment que les libéraux. M. de Montalembert ne savait comment stigmatiser les applications qu'en faisait M. de Cavour (i). D'autre part, ils ne se contentent pas de présenter la séparation comme un modus vivendi, sorte de pis-aller, que des circonstances spéciales, Taffaiblissement de la foi, la multiplication des dissidents au sein de la société, les divisions politiques, peuvent rendre nécessaire en un temps donné, dans un pays particulier, et que Ion doit chercher à corriger ; s ils ne prétendaient que cela, nous serions pleinement daccord avec eux. Mais ils veulent qu on la prenne comme une règle pratique générale qu'il serait désirable de voir adopter partout et toujours. Ils pensent qu'en général la religion a plus à perdre qu'à gagner à la protection dos pouvoirs politiques ; et, en conséquence, ils engagent l'Église à renoncer pour l'avenir, de son propre mouvement, à cette funeste alliance. Ils se persuadent que les libertés publiques, conséquences naturelles de la séparation, lui seront plus avantageuses que nuisibles.
Comme l'a déclaré le souverain pontife, dans un bref donné aux catholiques de Milan, le 6 mars 1873, le libéralisme catholique est, à certains égards, plus dangereux que le libéralisme pur. ^ En se tenant, pour ainsi dire, sur les r> limites des opinions condamnées, les partisans des théo- 9> ries catholiques-libérales se donnent l'apparence d'une doc- ^ trine sans tache, qui allèche les imprudents amateurs de n conciliation, et trompe ainsi ceux que n'aurait point séduits r> une erreur ouverte. De la sorte, ils divisent les esprits, « déchirent Tunité, et affaiblissent les forces qu'il faudrait -> réunir pour les tourner toutes ensemble contre l'ennemi » commun (2) ».
Pour réfuter ce système, il nous suffira de combattre le libéralisme ou le principe de la séparation de l'Église et de l'État. En effet, si la subordination de l'ordre naturel à l'ordre surnaturel est la vérité, même dans la sphère sociale, il
(1} V. son discours au congrès do Malinesen 1863, t. l*^ des actes, p. 329.
(2) Voir, outre le bref cité de Pie IX, ceux adressés par le môme pontife â Tassociation des catholiques de Mayenco, aux catholiques belges (8 mai 1873) et à révéque de Quimper (28 juillet 1873), et dans lesquels sont signalés les dangers de ce système politique. Le texte en a été publié par le Mémoriaf belge, an 1873, pp. 294 suiv., 478 suiv., 825 suiv.
nest pas permis den récuser rapplicatio.n d'une manière générale. Cette vérité est une vérité pratique, elle impose des devoirs, elle est destinée à régler les actes de l'homme, et partant l'on ne peut, sans une injustifiable inconséquence, l'empêcher de remplir son rôle. — D'ailleurs ne serait-ce point faire une grave injure à la sagesse infinie de Dieu et l'accuser d'imprévoyance que de dire qu'il a voulu, pour le gouvernement du monde, une loi dont l'application dût être en général nuisible à la religion et aux intérêts les plus sacrés de l'humanité, aux intérêts spirituels ? — Enfin, il est faux que la séparation soit en général avantageuse à l'Eglise ou à l'État : elle est, au contraire, très funeste ; l'histoire le prouve, et le siècle présent en fait la douloureuse et décisive expérience.
Ceux qui sont portés à croire que la thèse, spéculativement vraie n'est point susceptible d'application, et que Yhypothèse est toujours préférable, comme étant selon eux, seule possible, sont plus soumis de volonté qu'éclairés intellectuellement. Et l'on peut sans témérité penser que c'est à eux que s'adressent les développements consacrés par Léon XIII, dans l'encyclique Immortale Dei, aux bienfaits d'une civilisation qui a pour base le principe de l'union chrétienne des deux pouvoirs (i).
Non, il ne vaut pas mieux, pour une société, sortir de la conception la plus conforme à l'idéal chrétien afin d'entrer dans la voie les exceptions et des anomalies. Ces exceptions peuvent parfois être nécessaires, elles peuvent parfois être désirées comme un moindre mal ou un bien relatif : il n'est pas permis de les envisager comme un bien absolu et toujours désirable en soi.
Au magnifique tableau que le pape fait dans sa lettre des admirables avantages du droit chrétien, l'école libérale aime à opposer l'histoire des abus qui ont régné au moyen âge. Elle essaie par là de prouver que la thèse ne sert de rien et que Yhypothèse devrait nous être plus sympathique. Mais nous montrerons plus tard, quand nous aurons traité de l'alliance des deux pouvoirs à l'époque dont on parle {2),
(1) § Fuit aliquando. Nous donnerons textuellement cette page vraiment magistrale, liv. II, chap. Il, art. 2.
(2) V. liv. II, chap. IV, art. 2 fin.
combien son procédé historique est faux et sa critique peu judicieuse.
IV. Son analogie avec le gallicanisme. — Avant d'aborder la réfutation du naturalisme politique, constatons la grande analogie de cette erreur moderne avec le vieux gallicanisme. Pour arriver plus sûrement à prouver Tentière et absolue indépendance de l'Etat, ce qui fut toujours le but de tous leurs efforts, les gallicans ont aussi imaginé de séparer la société civile d avec le christianisme. Dans son rapport sur les articles organiques du concordat de 1801, Portails disait : *« On ne doit jamais confondre la religion avec TÉtat : « la religion est la société de l'homme avec Dieu ; l'Etat est T la société des hommes entre eux. Or, pour s'unir entre T eux, les hommes n'ont besoin ni de révélation ni de secours r^ surnaturels; il leur suffit de consulter leurs intérêts, leurs » affections, leurs forces, leurs divers rapports avec leurs » semblables; >» ils n'ont besoin que d'eux-mêmes (i) ». Ce texte ne fait que reproduire une pensée sur laquelle l'auteur de la Défense de la déclaration de 1682 revient et insiste à tout instant : ^ Rappelons-nous, dit-il, que la moralité d'un î9 Etat dépend de la vérité de la religion qu'il professe ; mais » que le pouvoir civil, à ne considérer que le besoin où sont ^ les hommes de vivre en société, peut subsister par lui-même r> et dans son intégrité, sans être uni à la vraie religion, à » la vraie Eglise, au vrai sacerdoce (?) ». Il ajoute dans un autre endroit : ^ Au point de vue de la morale et du salut » des âmes, le maintien de la religion importe beaucoup » plus que celui du gouvernement ; mais il n'en est pas de » même au point de vue de ce qui fait l'essence de la société •^ civile; car celle-ci peut subsister comme telle, même " quand la religion serait anéantie (3) » . L'on ne doit pas inférer de ces paroles de Bossuet les conséquences qui semblent en découler naturellement ; sinon on arriverait à lui faire dire qu'une société peut être parfaitement organisée sans aucune religion et par conséquent sans morale! L'é-
(1) Discours et travaux inédits, p. 68.
(2^ Part. I, lib. I, sect. II, cap. 35, éJit. de Majencj, 1788, tom. I, p. 187.
(3) Ibid., lib. II. cap. 35, tom. I, p. 251.
in. 9
130 l'église bt l'état.
vêque de Meaux a voulu parler de la religion chrétienne et de la morale fondée sur ses dogmes positifs, religion et morale qui, comme le dit S. Thomas (i), appartiennent à la perfection^ non à Y essence de la société, et sans lesquelles, par conséquent, il est incontestable qu'un gouvernement peut subsister, ainsi que nous en avons la preuve dans les pays infidèles (2).
État de la question. — Mais Bossuet a confondu ici deux questions bien distinctes. En effet, il ne s'agit pas de savoir si une société, surtout une société qui ne connaît point la Révélation, peut de fait, d'une façon quelconque, se constituer et vivre avec les seuls principes de la loi naturelle ; mais bien si le pouvoir civil, considéré in abstracto, comme on dit, et qui est supposé gouverner une société dans son état normal, une société initiée à la connaissance de la vraie religion, du christianisme, — il s'agit de savoir si ce pouvoir peut, dans ses actes publics, se conduire comme si la Révélation n'existait pas, ne tenir aucun compte de ses dogmes et de sa morale, ni de l'autorité de TEglise ; — il s'agit de savoir si un prince chrétien n'a pas, en sa qualité de chrétien, des devoirs particuliers à remplir envers ses sujets et la société; — il s'agit de savoir enfin si le souverain ne doit pas, quand il le peut, faire passer dans la pratique gouvernementale les principes qui, sans être absolument essentiels à la conservation de la société, sont néanmoins nécessaires à sa perfection et au bonheur de ses membres (3).
V. Réftatation du naturalisme politique. — Or, je dis que l'obligation de ce souverain n'est pas douteuse; et je vais le montrer en établissant les deux propositions suivantes, propositions qui répondent directement aux deux principes fondamentaux du naturalisme politique, et qui en seront ainsi la complète réfutation .
a) « Bien loin que le pouvoir civil puisse se considérer
(H 1. 2. Q. XCVI, àrt. 2 et 3.
\2) V. Derens., part. 1 lib. I sect. Il, cap. 5, p. 128.
(3) V. S. Thomas, L c.
» comme étranger* aux dogmes et à la morale du diristiaji nisme^ il doit, au contraire, les soutenir, les protéger et » les défendre (i) » .
b) « Les prescriptions de la loi naturelle elle-même, sur n laquelle repose di7^ectement la société politique, ne peu- » vent, en dehors du christianisme et de l'autorité de l'Église, » avoir la clarté, la sécurité et la force nécessaires pour » fonder un ordre public par fait f» .
Preuve de la première proposition, — Remarquons tout d'abord, pour éviter jusqu'à l'ombre d une équivoque, que si le pouvoir civil doit soutenir et défendre la religion, le christianisme, ce ne peut jamais être néanmoins que dépendamment de t autorité qui en est V organe direct et propre, de l'Eglise. Il n'appartient donc pas à la puissance temporelle de définir ou déjuger le dogme et la morale chrétienne; elle doit laisser ce soin exclusivement à l'autorité spirituelle ; son devoir consiste à accepter les définitions de l'Eglise, à les soutenir, à leur prêter son concours et sa protection. Ainsi demeurera parfaitement intacte la distinction des deux pouvoirs et de leurs attributions respectives.
P Le naturalisme détruit tordre providentiel du monde, — La séparation que la politique voudrait établir, dans la sphère sociale, entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel est absolument impossible à réaliser Ces choses sont essentiellement distinctes, c'est vrai ; mais Dieu les a si intimement unies, que, pour les chrétiens, il n'est plus permis ni même possible de les diviser.
Une seule considération suffirait à mettre cette vérité en une pleine évidence. En opérant cette séparation, le libéralisme place l'humanité en dehors de l'ordre de la providence divine. Quand Dieu créa l'univers, il n'établit pas deux ordres en quelque sorte parallèles et séparés, Tun naturel et l'autre surnaturel; mais bien un ordre unique, composé de
(1) Qae l'on remarqae bien encora que je parle ici des devoira du pouvoir envers la religion considérée comme bien socicU. D'ailleurs, il est hors de doute que le souverain doit protéger et défendre le christianisme pour Thonneur de Dieu et le bien de TÉglise ; c'est un devoir de religion, son plus glorieux devoir, comme nous le montrerons au ch. III de notre second livre.
\3i L ÉGLISE ET l'ÉTAT.
deux ordres : la nature élevée par la grâce, ou la grâce sanctifiant la nature (i). Ces deux ordres sont distincts ; leur auteur ne les a pas confondus, mais il les a parfaitement coordonnés. Dé quel droit voudrait-on donc soustraire à Tordre surnaturel la société civile, c'est-à-dire, l'homme agrandi par son union réciproque avec ses semblables? Ne serait-ce pas briser le plan conçu par le Créateur, par Celui qui est le souverain maître de toutes choses, de Thomme social comme de Thomme individuel, de toutes les nations, de rhumanité en un mot?
2® Il détruit la constitution morale de thomme, — En prétendant ne considérer la société que dans Tétat présent, sans égard à nos destinées futures, le naturalisme politique divise Thomme lui-même et détruit l'unité de sa constitution morale.
a) L'homme est tout à la fois corps et âme, être religieux et être civil ; il y a en lui comme deux substances de nature diverse, ayant leurs besoins et leurs devoirs particuliers; deux destinées, lune temporelle, lautre éternelle. Mais, quoique distincts, ces deux côtés de Thomme ne sont-ils pas inséparablement unis? L'élément inférieur ne doit-il pas être subordonné à l'élément supérieur, l'ordre naturel à l'ordre surnaturel? Est ce que le corps ne doit pas être ordonné par rapport à l'âme, la vie présente par rapport à la vie future? Oui, le temps est pour l'homme la préparation de l'éternité ; sa fin terrestre et naturelle n'est et ne peut être en réalité , qu'un moyen d'atteindre sa fin dernière et surnaturelle. Il doit donc mettre tous les actes de sa vie civile d'accord, directement ou indirectement, avec les lois relatives au salut, c'est-à-dire, avec la révélation divine, avec les prescriptions de la foi et de l'autorité spirituelle. On ne peut contester la vérité de ce principe. J'en conclus qu'il doit nécessairement en être de même de la puissance publique. Appelée à venir en aide aux citoyens, et non à détruire la divine économie de leur organisation morale, elle doit, elle aussi, connaître ces lois, les étudier, s'en inspirer ; elle doit mettre tous ses actes en harmonie parfaite, au moins négativement^ avec les dogmes du christianisme et les prescriptions de l'Église;
(1) V. ci-dessus, pp. 2-4.
^ÉCESS1TÉ SOCrALE DE LA RELIGION. 133
elle ne peut rien commander qui soit défendu par le pouvoir spirituel, rien défendre qui soit par lui commandé. Si elle pouvait se mettre en opposition avec TEglise, il faudrait dire que le monde n est plus l'œuvre de la sagesse infinie de Dieu, mais de deux principes contraires et ennemis. Les libéraux que nous combattons peuvent être considérés comme une espèce de nouveaux manichéens; ils introduisent un véritable dualisme dans la création.
b) Bien plus, quoique sa mission directe et propre soit le bonheur temporel de Thumanité, le pouvoir social doit, quand il le peut, prêter positivement son concours à ses sujets pour les aider à atteindre leur fin dernière.
La fin de l'homme social ne peut être autre que celle de l'homme individuel, le composé ne pouvant être d'une autre nature que les parties composantes : « Non aliunde beata » civitas, dit S. Augustin, aliunde beatus homo ; cum nihil y» civitassit quamconcorshominummultitudo{i)yf» Il s'ensuit que toutes les sociétés dont se compose l'humanité ont nécessairement pour terme dernier, pour but suprême, l'étemelle félicité de leurs membres, et que même, à proprement parler, elles ne peuvent être pour eux que des moyens^ ou directs ou indirects, de poursuivre et d'atteindre cette félicité. Or, toute chose ici-bas doit être appropriée à sa fin. La glorification, la déification de ses créatures, tel est le but de toutes les œuvres de Dieu. En établissant les différentes hiérarchies, la hiérarchie de la famille, la hiérarchie de la société civile, la hiérarchie de l'Eglise, il a fait des puissances de la terre ses coopératrices et ses instruments dans la réalisation de son dessein, et c'est pour cela uniquement qu'il les a investies d'une partie de ses droits. En sorte que pour être vraiment fidèle à sa mission, le pouvoir civil doit s'efforcer de conduire le peuple sur lequel il règne dans la voie qui mène au salut. L'homme rencontre dans la poursuite de ce but sublime des difficultés de tout genre. Il a d'abord à vaincre les obstacles intérieurs, et pour y réussir il doit être incité; car il n'est pas dans la nature d'obéir spontanément aux lois morales et religieuses. Pour s'en convaincre, il suffit de se consulter soi-même, d'interroger son cœur avec ses
(1) Epist. CLV.
134 L ÉGLISE ET LÉTAT.
passions et ses faiblesses. Ensuite, il se trouve sur le chemin du ciel des obstacles extérieurs nombreux, qu'abandonné à lui-même l'homme ne saurait non plus franchir; il doit être aidé. Mais qui viendra à son secours, si ce n'est le pouvoir, le pouvoir qui existe uniquement pour lui et pour son bonheur? Quels intérêts soignera le pouvoir, si, libre d'agir, il demeure indifférent à ce qui constitue pour ses sujets l'intérêt vraiment suprême, le seul bien véritable? Est-ce que l'idée de la fin dernière des membres d'une société, même purement humaine, n'est point nécessairement la source de l'idée du véritable bien social? Non aliunde beata civitas, aliunde beatus homo...
Telle est la doctrine que le pape saint Grégoire le Grand enseigna au pieux empereur Maurice, lorsque, lui écrivant pour lui représenter les devoirs des rois chrétiens, il disait : « Sachez, 6 grand empereur, que la souveraine puissance » vous est accordée d'en haut afin que la vertu soit aidée, » que les voies du ciel soient élargies, et que l'empire de la f» terre serve l'empire du ciel (i) » . Ce texte nous rappelle les paroles du Pontifical romain que nous avons déjà citées (2), et que l'Eglise adressait autrefois à tous les rois dans la cérémonie de leur sacre, afin de leur apprendre que « la « verge du pouvoir et de la vérité leur a été donnée en main » pour aider ceux qui marchent dans le sentier du salut, et » y ramener ceux qui s'en écartent » .
Dans l'encyclique Immortale Dei, S. S. Léon XIII a donné une frappante confirmation de notre doctrine. « Les » chefs d'État doivent..., dit-il, mettre au nombre de leurs » principaux devoirs celui de favoriser la religion, de la » protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité r» tutélaire des lois, de ne rien établir ou ordonner qui lui » soit préjudiciable. Et cela, ils le doivent aussi aux citoyens y* soumis à leur autorité. En effet, tous tant que nous y* sommes, nous avons été mis au monde en vue d'un bien y» souverain et suprême, qui nous attend dans les cieux, par y» delà cette courte et fragile existence, et auquel il faut tout
(1) Bossuet a donne un magnifique commentaire de ces paroles dans l'oraison funèbre de Henriette de France.
(2) Ci-dessus, pag. 109.
» rapporter. Or, puisque de là dépend la complète et par- » faite félicité de Thomme, il est d une souveraine importance -> pour chacun d'atteindre cette fin. Établie en vue de Tutiy> lité commune, la société doit donc, tout en favorisant la y> prospérité de TEtat, pourvoir à l'avantage des citoyens, rt et non seulement ne pas entraver^ mais leur faciliter de y* toute manière t acquisition du bien suprême et immuable y* auquel ils aspirent. Pour cela, elle doit surtout faire » respecter et honorer la religion , dont la pratique unit » l'homme à Dieu » .
Si, par un conseil particulier de la divine Providence, les souverains sont investis de l'autorité sur leurs semblables, ce ne peut donc être, en définitive, que pour leur faciliter les moyens d'atteindre le vrai bonheur, l'éternelle félicité. A ce devoir, qui résulte pour eux de leur mission particulière, vient se joindre le devoir commun que nous avons tous de porter secours au prochain, quand nous le pouvons et comme nous le pouvons, surtout dans ses nécessités spirituelles. Si bien que la religion, la justice sociale et la charité unissent leurs préceptes pour défendre aux dépositaires du pouvoir de rester spectateurs indilSFérents des attaques de Fhérésie et du schisme, des tentatives criminelles qui seraient faites pour enlever aux citoyens le plus précieux des biens, la foi, et les jeter hors de la voie unique qui mène à la fin dernière. Nous reviendrons sur cet ordre d'idées plus tard, lorsque nous aurons à parler de la tolérance.
Ces principes sont essentiellement conformes aux maximes évangéliques et à l'esprit du christianisme. Il n'y a que l'absence complète de l'esprit de foi qui puisse empêcher de les comprendre et de les goûter. En brisant, comme il le fait, les rapports essentiels qui existent entre le but de l'institution du pouvoir civil et la fin dernière de ses sujets, le naturalisme aboutit forcément à la perversion de la fin sociale par Tabrutissement de la société civile, mal que le souverain pontife a dénoncé au monde dans Tacte si mémorable du 8 décembre 1864 : « Qui ne voit, y dit-il, qui ne sent très y* bien quune société soustraite aux liens de la religion ne » peut avoir d'autre but que d'amasser des richesses, ni » suivre d! autre loi dans ses actes si ce nest Vindomptable » cupidité de satisfaire ses passions et de se procurer des
136 l'églisb bt l'état.
» jouissances y> ? Ceci deviendra plus évident encore lorsque nous aurons fait la démonstration de notre deuxième thèse.
3° Le naturalisme est contraire mênie au bien temporel de la société. — V unité religieuse. — Ce n'est pas seulement en vue du salut éternel de ses sujets que le pouvoir civil est tenu de respecter et, au besoin, de protéger efficacement la vraie religion, le christianisme ; il le doit encore pour le bien temporel ou politique de la société, bien qui constitue sa fia propre et immédiate (i).
Tout le monde en convient, l'unité sociale est le premier et le principal élément de la grandeur et de la prospérité d'une nation; la division, qui détruit en quelque sorte l'âme môme du corps politique, l'âme nationale, produit la faiblesse, la maladie et la mort. C'est là une vérité de bon sens et d'expérience quotidienne. Or, pour être réalisée, l'unité exige avant tout l'accord sur les croyances religieuses. Une même religion, par cela seul quelle résout de la même manière tous les grands problèmes de la vie individuelle et sociale, les questions relatives à notre origine, à nos destinées et aux moyens de les accomplir, à nos rapports avec Dieu et avec nos semblables, — une même religion établit nécessairement dans un peuple cette union de sentiments, d'intérêts, d'eflforts ou de tendances qui constitue précisément la perfection de l'unité. Par contre, la diversité des croyances, en produisant le désaccord dans les principes de la moralité, amène inévitablement aussi le désaccord dans les actions ; et celui-ci, lorsqu'il arrive à un certain degré, doit produire la ruine de la société.
Il y a plus, les intérêts même purement matériels réclament l'unité religieuse. La religion est incontestablement la plus ferme et la plus solide sanction de ces intérêts, parce que c'est elle, elle seule, qui peut nous donner de vraies garanties de l'honnêteté de ceux avec qui nous trait^ins. Sans elle c'est en vain qu'on demanderait ces garanties aux lois civiles. « Les lois n'arrêtent que le bras, a dit avec rai- » son Portails, la religion règle le cœur lui-même ; les lois ne » peuvent atteindre que certaines actions, la religion les em-
(1) V. encycl. Immortale Dei, § Talis auiem confonnatio suiv. et § Ejustnodi de regenda et saiv.
» brasse toutes (i) ?». Les lois ne sont pas môme toujours assez fortes pour réprimer les crimes publics les plus énormes ; la religion tend à les prévenir tous, jusqu'à ceux pour lesquels on espérerait Fimpunité de la part des hommes. Mais cette religion quelle est-elle ? Une religion quelconque ne nous donne certes pas une sécurité suffisante. On devrait, par exemple, avoir peu de confiance dans celui que Ion soupçonnerait avoir été formé à l'école de Spinoza (2). Pour qu'une religion nous soit une sérieuse garantie de la conduite de nos concitoyens, il faut que nous en connaissions les enseignements et la morale, et que nous sachions bien qu elle condamne et approuve dans leur conscience ce qu'elle approuve et condamne dans le nôtre : il faut, en un mot, qu'il y ait dans la nation uniformité de croyances.
Et cette religion dont on doit chercher à établir et à maintenir l'unité, c'est le christianisme (3). En effet, la société étant composée d'êtres intelligents, d'agents moraux, ceux-ci sont obligés de se soumettre à la volonté de Dieu, d'adhérer à la vérité entière, quand elle leur est connue, aux dogmes de la Révélation aussi bien qu'aux principes de l'ordre naturel. Le christianisme devient ainsi une véritable loi sociale et la première des lois chez un peuple qui ta liWement accepté (4} comme religion divine. Conséquemment,tout attentat qui aurait pour but de détruire dans la société l'unité qui repose sur la religion, d'affaiblir la sanction qui assure dans le fond môme des consciences l'accomplissement de tous les devoirs, de ravir aux citoyens le bien suprême de l'intelligence, la possession de la vérité, — tout attentat de cette nature constitue un délit social véritable, un délit de la plus haute gravité; c'est une atteinte au fondement même de l'ordre public. Comment dès lors, pour parler le langage de saint Thomas, ne pas croire que la falsification de la croyance et du culte soit un crime bien plus digne de châtiment que le
(1) Discours sur l'organisation des cultes, ouv. cit., p. 4.
(2) Ci-dessus, p. II 4.
(3) V. encyclique de Léon XIII, Immortale Dei, § Vera autem.
(4) » C'est la coutume de TËglise de veiller avec le plus grand soin À ce ^ que personne ne soit forcé malgré lui d'embrasser la foi catholique, par- ^ ce que, suivant le sage avertissement de S. Augustin, « Thomme ne croit n que s'il veut ». Encyclique cit. Immortale Dei.
138 L ÉGLISE ET LÉTAT.
faux monnayage? Puisque ce sont les erreurs et les vérités qui perdent ou qui sauvent les nations, il n'est rien que le pouvoir civil ne doive faire pour conserver entières dans dans rÉtat et la foi chrétienne et l'autorité de l'Église.
C'est donc pour la puissance séculière un droit et un devoir incontestable de travailler à établir et à conserver l'unité religieuse dans la société. Certes, cela ne signifie pas qu'elle a le droit de faire des définitions dogmatiques, d'exiger l'adhésion de l'intelligence et de régler le jugement de ses sujets en matière de religion, en un mot, d'imposer des croyances ; il lui faudrait pour cela s'arroger la mission etrinfaillibilité de l'Eglise, à laquelle seule il appartient de définir et de faire accepter la révélation divine. L'Etat luimême, comme chacun de ses sujets, est instruit par TÉglise des vérités de la religion. Mais du moment qu'il est initié, infailliblement initié à la foi par l'Eglise, il peut et il doit, comme puissance auxiliaire et, en cette matière, subordonnée, appuyer les enseignements du pouvoir spirituel et, au besoin, les défendre par l'emploi de la force. Son rôle à lui consiste uniquement à suivre l'Eglise, à l'aider dans l'accomplissement de sa mission, à la soutenir en un mot dans l'exercice de ses droits divins. Or, nous verrons plus tard, quand nous aurons à parler en détail de la tolérance des fausses religions, que les droits de l'Eglise sont bien différents suivant qu'il s'agit d'établir l'unité religieuse dans une nation, ou de maintenir cette unité quand elle y est établie ; suivant qu'il s'agit d'amener à la foi un peuple infidèle, ou de défendre la foi acceptée contre les attaques de l'hérésie.
Nous devons maintenant résoudre la grande objection du naturalisme : les prescriptions de la loi naturelle ne sontelles pas suffisantes pour fonder et maintenir l'unité sociale nécessaire, pour donner aux intérêts matériels une sanction et assez solide et assez durable? Non, sans doute; car tout d'abord, comme nous venons de le voir, nous n'avons pas le droit de scinder arbitrairement la religion, de transiger sur ses dogmes. Comment la loi naturelle sera-t-elle acceptée, accomplie et gardée, si la loi révélée elle-même ne l'est pas ? Ensuite, fût-il permis de séparer les deux ordres, la morale naturelle ne pourrait, en dehors du christianisme et
de lautorité de l'Eglise, avoir la clarté, la sécurité et la force nécessaires pour fonder un ordre public parfait. C'est notre seconde proposition.
Preuves de la seconde proposition. — Le christianisme peut seul donner à la loi naturelle la force dont elle a besoin pour exercer son empire. Abandonné à ses seules ressources, rhomme serait incapable de connaître et de pratiquer, dune manière convenable, les 'devoirs que lui impose la vie sociale : il a besoin pour cela d une lumière et d une force supérieures et toutes divines, de la foi et de la grâce, qui sont les fondements mêmes de Tordre surnaturel.
P Pour bieti connaître le devoir, rhomme a besoin de la lumière de la foi. — Qui, en eifet, dans un état de société constituée en dehors de la Révélation et d une autorité spirituelle enseignante, qui interpréterait les prescriptions de la morale avec la certitude et la clarté convenables? Qui aurait assez de pouvoir pour les faire accepter des citoyens et les faire passer dans les lois civiles et politiques? Ce ne pourrait être que la raison individuelle ou la puissance séculière ; or, je dis que l'un et l'autre moyen est insuflSsant. a) La raison ne le peut pas. — Il est incontestable qu'il y a dans l'homme un puissant principe de raison destiné à régler ses penchants et ses affections, à présider à sa conduite morale et à le guider dans le chemin de la vertu. La recherche, par le moyen de nos facultés propres, de la constitution naturelle des êtres et de leurs rapports, lorsqu'elle est sagement dirigée, est d'une grande utilité pour découvrir les solides fondements et les grands principes de la morale privée et publique. Ces fondements et ces principes sont si essentiellement conformes à la saine raison, que celle-ci ne saurait se dispenser de les approuver lorsqu'on les lui expose dans leur véritable jour, ou qu'elle les découvre par la lumière qui lui est propre. Cependant, la simple observation de la nature, la voie purement scientifique, ne saurait donner à tous la connaissance complète et pure des devoirs publics, des vertus civiles et sociales. Il est tout d'abord évident que la méthode uniquement rationnelle n'est point à la portée du grand nombre. Pour se livrer sérieusement à des recherches pénibles et très profondes sur la nature et les
rapports des choses, pour en tirer les conséquences convenables, qui soient l'expression parfaite de la volonté de Dieu, principe premier de nos obligations, il faut des loisirs et des capacités qui font entièrement défaut à la plupart des hommes. Les esprits supérieurs, toujours très rares, peuvent seuls tenter une semblable étude. Sera-ce donc à eux qu'il faudra s'adresser? Mais les philosophes seront-ils toujours d'accord entre eux ? Hélas ! que doit-on espérer de ces intelligences d'élite lorsqu'elles sont abandonnées à elles-mêmes, lorsqu'elles ne sont point guidées par une lumière supérieure ? L'expérience, qui est le seul moyen de juger sainement ce problème, nous donne une réponse qui ne souffre point de réplique. L'histoire nous apprend que les nations les plus savantes et les plus civilisées du monde païen, que les hommes les plus habiles et les plus sages de la gentilité, ont été dans de grandes incertitudes, et ont adopté les erreurs les plus dangereuses sur les points les plus importants de la morale en général et de la morale publique en particulier. C'est un fait avéré que la philosophie antérieure au christianisme n'a point connu, n'a pas même soupçonné les rapports naturels de l'homme avec Dieu, ni le vrai caractère de la vie présente et de ses relations avec la vie future. Une semblable ignorance devait avoir pour conséquence nécessaire des erreurs nolnbreuses et fondamentales sur les rapports de l'homme avec ses semblables. De là, ces aberrations morales et sociales des plus beaux génies de l'antiquité, ces détestables doctrines sur l'esclave, sur la femme, sur l'enfant, sur Tétranger, sur la constitution de la famille et de l'Etat, ces monstruosités inouïes qui souillent les écrits de Platon, d'Aristote et des auteurs philosophes païens.
On nous opposera peut-être ici la doctrine de quelques philosophes spiritualistes contemporains, qui, sans avoir connu ou après avoir répudié les enseignements du christianisme, ont pu, par les seules lumières de leur raison, déduire de Texamen scientifique de la nature les vrais rapports de l'homme avec la famille, la société publique et l'humanité en général. Mais quand bien même leur système moral naturel aurait toute la pureté et toute la plénitude désirables, quand bien même on n'aurait pas à y regretter de graves erreurs et de nombreuses lacunes, l'exemple serait sans
aucune valeur. Que Ton ne se fasse pas illusion, le christianisme n'a point été tellement inconnu à ces hommes qu'il ne les ait, eux aussi, éclairés de ses lumières. Ils sont nés, ils ont grandi, ils ont vécu et conversé au milieu d'une société que rÉglise a tellement, si profondément pénétrée de la doctrine et de l'esprit du Christ, qu'à leur insu et peut-être malgré eux, ils en ont subi la salutaire influence. Il n'y a que l'oxpérience faite dans les sociétés constituées en dehors de la Révélation qui puisse être concluante. Nous sommes bien plus en droit de nous prévaloir, en faveur de notre doctrine, de l'existence actuelle, au sein même du christianisme, de cette foule innombrable d'écrivains matérialistes et athées qui, renfermant toutes nos destinées dans le cercle étroit de la vie présente, vont jusqu'à rabaisser l'homme au niveau (le la brute, ne lui donnant d'autre règle que celle de ses appétits et de ses instincts, philosophie digne des Mormons et des Indiens !
Mais enfin accordons-leur qu'ils sont d'excellents juges en fait de morale : comment imposeront-ils leurs doctrines aux autres intelligences ? qui leur en a donné le droit? qui leur en a donné la mission? Non, la nécessité d'une autorité vivante pour 'définir et faire accepter la loi même purement naturelle ne saurait être mise en doute.
b) V autorité civile ne le peut pas, — Sur quels titres appuierait-elle sa prétention ? Elle a mission de faire régner la Justice dans l'ordre extérieur, non d'en déterminer l'étendue et d'en proposer les motifs. Ce n'est pas elle qui a été constituée juge de la religion et de la morale. La vérité, la justice, la morale ne peuvent être que du ressort d'une autorité qui s'impose aux consciences par l'évidence de sa légitimité, et qui oblige la raison par la certitude de ses enseignements, rest-à-dire, de l'autorité spirituelle étaWie de Dieu luimême (i). « Les lois civiles, disait Claude Fauchet à l'Assem- » blée nationale de 1789, ne peuvent jamais créer la morale ; w elles doivent toujours la suivre et l'enjoindre. Vous avez " pour la première de vos lois, qui est la base de toutes les « autres, une religion. Il y a bonnes mœurs où l'Église dit
(I) V. La cause caJtholique^ par Mgr Dechamps, pag. 64 suiv., 109 suiv., Tournai 1862.
142 l'église et letat.
» qu'il y a bonnes mœurs. Toutes les puissances temporelles » ensemble ne pourraient pas changer un iota à la vérité de » ces principes. Une fois lautorité de l'Eglise admise, l'au- » torité des gouvernements, sur tous les actes qui ont rap- 9» port à la morale, devient ce qu'elle doit être, une autorité » purement exécutrice »». S'écarter de ces principes serait introduire dans le monde la confusion des deux pouvoirs et de leurs droits, confusion dont les conséquences seraient aussi funestes à la vraie liberté civile et politique qu'à la liberté de la religion et des consciences.
2® Pour bien accomplir le devoir^ t homme a besoin de la grâce. — La lumière même surnaturelle ne suffit pas à l'homme. Ce ne lui est pas assez de connaître le devoir : il a besoin de force pour l'accomplir. Certes, il est incontestable que nous sommes libres, mais il ne l'est pas moins que notre volonté est d'une faiblesse effrayante ; nous sommes libres, mais nous sommes esclaves du péché. Deux principes, deux attraits se disputent l'homme : l'un tend à l'élever, l'autre à le faire descendre ; l'un veut ce qui est bon, noble, éternel ; l'autre, ce qui est bas, grossier, passager ; et celui-ci appelle à son aide tout le prestige des sens. Renoncer aux jouissances du présent pour se confier uniquement à l'avenir, sacrifier les biens que nous avons sous la main, dans l'espoir de trésors invisibles, n'est-ce pas difficile, impossible, même pour des natures d'élite ? Telle est la cause de cet empire redoutable que la vie terrestre et sensible exerce sur l'homme. Qui ne sent en soi cette impuissance du bien, surtout du bien ardu, désintéressé, impuissance qui faisait gémir le grand Apôtre, et qui lui arrachait ce cri de douleur : « Je ne fais » pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux « pas... Qui donc, malheureux que je suis, me délivrera de » ce corps de mort » (i) ? Les païens eux-mêmes ont connu, sans en bien comprendre la raison, cette double loi qui sollicite si vivement l'homme en sens contraire ; et un de leurs poètes n'a pas craint d'avouer que l'empire tyrannique du mal triomphait en lui de ses velléités de bien :
» Video meliora proboque^ deleriora sequor ».
(1) Epist. ad Tim. VII, 19, 24.
Oui, il y a tout un abîme entre vouloir et /aire (i). Qui pourra rejoindre les deux rives de cet abîme, qui pourra nous élever au-dessus de nous mômes et de nos propres faiblesses ? Nous avons besoin d'une force supérieure, d une confirmation qui pénètre notre esprit et fortifie notre volonté si chancelante. Il faut qu'une force du ciel descende en nous et s'insinue dans les plus intimes replis de notre être ; un attouchement de Dieu doit donner à notre âme, tout en lui laissant la liberté, une impulsion puissante qui triomphe de nos misères : la grâce nous est nécessaire.
Si le christianisme n'était qu'un système doctrinal, un ensemble de conceptions spéculatives s'adressant uniquement à l'intelligence, sans agir sur la volonté par une motion spéciale, jamais il n'eût sauvé l'humanité. Aussi les éléments de vérité, tels que les enseignaient les philosophes antiques, furent-ils impuissants à retarder la chute de l'ancien monde ; c'étaient plutôt des exercices pour Tesprit qu'une force capable de transformer la vie.
Cette transformation, c'est la grâce apportée parle Christ et elle seule qui l'a opérée. C'est elle qui fait taire dans l'homme l'égoïsme.U'orgueil, l'amour propre, l'envie et la convoitise. C'est elle qui a formé tant de saints, et leur a inspiré le courage de rejeter avec bonheur loin d'eux les grandeurs et les plaisirs, de fouler aux pieds ce que l'homme charnel regarde comme le comble de la fortune. C'est elle qui a pu amener dès-millions d'hommes, dans chaque siècle de l'Église, à aimer l'obscurité, l'humiUté, le renoncement à soi-même, avec plus de passion que d'autres aiment la jouissance et la gloire.
Et ce que nous disons ici de la vie de l'individu, l'histoire le constate également dans la grande vie des sociétés. Le christianisme a réformé les mœurs publiques, les lois, la famille, les institutions sociales ; il a relevé le monde de l'épouvantable état de corruption et de barbarie dans lequel Tavait plongé le paganisme (2). A côté de ce fait, d'une incontestable vérité, il en est un autre qui lui est corrélatif, d'une évidence non moins frappante, c'est la décadence mo-
(1) Epist. ad Rom. Le. 18.
(2) V. ci-dessus, p. 12 et 13.
144 L ÉGLISE KT l'ÉTAT.
raie des peuples chrétiens chez lesquels se perd l'usage des sacrements, ces sources divines de la grâce.
Le naturalisme politique, même le plus modéré, (end donc directement à dépouiller la société humaine du bienfait de la Rédemption, à lui enlever entièrement ce caractère de dignité, de grandeur et de noblesse que le Fils de Dieu lui a imprimé, après l'avoir relevée des abjections du paganisme. En soustrayant TEtat aux influences surnaturelles et vivifiantes de rÉglise, on arrivera fatalement tôt ou tard, par la force même des choses, à ces conséquences funestes que le souverain pontife a signalées encore dans lencyclique Quanta cura : « Par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, » l'idée même du droit viendra à s'obscurcir et à se perdre ; » ridée du droit altérée, la force matérielle prendra sa place, y» et finalement il ny aura plus d'autre principe régulateur 5> de l'action sociale que la théorie, aussi tyranaique que ji séditieuse, de ïopinion publique et des faits accomplis n. En d'autres termes, « en rejetant le joug légitime et glorieux ^ de celui à qui le Père céleste a donné toutes les nations ^ en apanage, les sociétés redeviendront la proie de toutes » les cupidités, de tous les caprices de leurs maîtres d'un »» jour, et, passant sans cesse de la rébellion à la servitude, *» de la licence à la tyrannie, elles ne tarderont pas à per- » dre, avec l'honneur chrétien et la liberté chrétienne, tout » honneur et toute liberté (i) «. Que l'on ne s'y trompe donc pas, l'apostasie des pouvoirs politiques -sera moins funeste à l'Eglise qu'<à l'Etat lui-même : celui-ci eu mourra misérablement ; quant à l'Eglise, elle a des promesses de vie et d'immortalité, et ces promesses sont infaillibles.
Concluons, de tout ce qui précède, que le christianisme est le fondement solide et parfait de la morale publique et de l'ordre social. Il n'est rien, par conséquent, que le-pouvoir civil ne puisse et ne doive faire pour conserver intacts dans l'État et le dépôt des révélations divines et l'autorité de l'Église, qui est la gardienne autorisée de ces révélations.
(1) Mgr Pie, Insiruct, citée, p. 40.