‹ L'Église et l'étatChapitre 25 sur 75 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la distinction des deux sociétés. — De la souveraineté de leurs pouvoirs. —

De Tabsolue indépendance de TEglise.

ARTICLE P^ De la distinction des deux sociétés spirituelle et temporelle.

I. Distinction avant Jésus-Ghrist. — Il est beaucoup d'exellents théologiens qui aflSrment que la distinction des deux sociétés date seulement de lavénement de Jésus-Christ. Sans doute, cette distinction a été plus clairement et plus profondément marquée par le christianisme; mais il s'en faut qu'elle ait été entièrement inconnue aux peuples anciens. L'histoire donne un démenti aux écrivains rationalistes, qui essaient de mettre le dogme catholique en opposition avec la tradition universelle du genre humain et les lumières naturelles de la raison.

Les faits et des monuments écrits prouvent que la distinction entre le pouvoir civil et le pouvoir spirituel a été connue et pratiquée dans la plupart des nations païennes. En effet, si haut que Ion remonte dans l'antiquité, toujours et partout on rencontre à côté du forum le temple, à côté du trône l'autel, à côté du magistrat le prêtre, à côté du roi le pontife, c'est-à-dire, une société religieuse et un pouvoh* sacerdotal distincts de la société civile et de la puissance séculière. C'est que, malgré leurs erreurs, les nations même idolâtres ont toujours placé le culte de la divinité au-dessus de toutes les choses de la terre. Elles ont considéré la religion comme chose si grande et si sainte, que seuls les oracles divins pouvaient en prendre soin; et le prêtre, ce lieutenant visible de la divinité, elles l'élevaient, comme interprète de la justice éternelle, au-dessus du législateur chargé de faire l'application de cette justice aux actes de la vie civile. C'était une conséquence de la croyance générale où elles étaient que le pouvoir religieux avait été, à l'origine, directement institué par les dieux eux-mêmes, conservant ainsi dans leurs traditions fabuleuses un souvenir de la ré-

vélation primitive et des manifestations par lesquelles Dieu daigna personnellement instruire les patriarches avant et après le déluge.

Chez les Romains, la religion jouissait d un état social très respecté, et s'administrait avec une complète indépendance. Le souverain pontife était comme Tâme de la nation, il dirigeait même les actes de la vie publique. Festus l'appelait « le juge et l'arbitre des choses humaines et des choses divines». D'après Denys d'Halicarnasse, Tordre des pontifes, qui formaient le plus illustre collège du sacerdoce romain, était soustrait à l'autorité civile, à ses jugements et à ses condamnations ; il se renouvelait lui-même.

Le pouvoir spirituel était également puissant et respecté chez les Grecs, les Égyptiens, les Ethiopiens et autres peuples du paganisme. J. Ant. Bianchi la démontré avec la plus grande évidence, contre Pierre Giannone, en s'appuyant sur le témoignage des historiens et des philosophes les plus graves de l'antiquité, Homère, Aristote, Platon et Diodore de Sicile (i).

Enfin, les Hébreux ne confondirent pas non plus la religion avec la politique. Tant qu'ils furent dépourvus d'un état civil proprement dit, c'est-à-dire jusqu'à la sortie d'Egypte, l'autorité religieuse et l'autorité paternelle restèrent unies dans la famille ; mais en constituant la nation. Moïse, par ordre même de Dieu, décerna le privilège du sacerdoce à la tribu de Lévi. Quant au pouvoir politique, il fut exercé par des mandataires que Dieu se choisit lui-même, jusqu'à l'établissement de la royauté. Plus tard, le sceptre passa dans la tribu de Juda, d'où il ne sortit plus.

On objectera peut-être que dans l'antiquité les deux pouvoirs furent souvent réunis sur la même tête. A Rome, par exemple, Tempereur Auguste et ses successeurs, voulant concentrer dans leur personne toute l'autorité des principales magistratures de la république, s'emparèrent de la suprême dignité sacerdotale, et ajoutèrent le titre de souverain pontife à ceux qui étaient attachés à la couronne impériale. Quelque chose d'analogue se passa même chez les

(l; Bétta potestà el délia politia délia Chiesa. Lib. I, cap. I, § 2, n. 2 Buiv. Voir aussi Gosseliiiy Pouvoir du pape au moyen àge^ introd., art. I*'.

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juifs au temps des Machabées : Jonathas et Simon furent investis de lune et de Tautre puissance. Mais ces faits et autres que l'on pourrait citer ne détruisent point cette vérité que. chez les peuples anciens, à la religion et au culte présidait une magistrature sacrée, distincte, par ses titres mêmes, de la magistrature civile, libre dans ses actes et ses fonctions. Si, en plusieurs pays, les deux pouvoirs furent parfois réunis, ce n est pas que le sacerdoce y fût considéré comme un apanage, un droit ou une conquête de la souveraineté civile; mais bien, comme Platon nous l'apprend (i), parce qu il y était réputé chose si excellente, que Ton ne croyait pas convenable de conférer le suprême pouvoir religieux à d'autres qu'aux dépositaires du suprême pouvoir temporel. La même personne était ainsi à la fois pontife et roi, les titres des deux dignités demeurant séparés et leurs fonctions distinctes. Les Césars romains présidaient donc à la religion, non en qualité d'empereurs, mais comme chefs du corps sacerdotal. Aussi avaient-ils grand soin de se faire admettre tous dans le collège des pontifes; et quand ils étaient deiMc ou trois empereurs à la fois, un seul possédait le souverain pontificat, tant il est vrai qu'ils ne le considéraient pas comme une annexe naturelle de la souveraineté civile.

Distinction imparfaite. — Toutefois, cette réunion devait finir par produire les résultats lesj plus funestes au sein du paganisme. Au lieu d'être, comme dans la personne du souverain pontife de la Loi nouvelle, l'appui de la religion, la sauvegarde de l'indépendance du pouvoîr^spirituel et de la liberté des cousciences, elle devint partout, entre les mains des Césars idolâtres, l'instrument du despotisme le plus cruel que l'on ait jamais vu, le moyen d'asseVyir jusqu'aux âmes elles-mêmes. La distinction était réelle ^ reconnue, sans doute ; mais, souverainement imparfaite, elK ne pouvait opposer une barrière bien solide aux tendance^^ naturelles de la politique humaine. La religion n'était ^oint alors, comme aujourd'hui, une et universelle ; partout>^e présentait le caractère d'une religion nationale. La sociét^v

(1) Leg. lib. VI.

religieuse était réduite à la condition de la société civile, multiple et divisée, comme elle, suivant des délimitations géographiques ; elle pouvait ainsi se laisser facilement absorber. Et d'ailleurs, comme la société civile encore, elle était confiée à des instruments purement humains. Le sacerdoce des nations idolâtres n'avait point, pour se préserver de la corruption et de Terreur, les promesses divines et infaillibles données à celui de l'Evangile (i). Aussi manqua-t-il partout à sa mission ; partout, à la suite du pouvoir séculier devenu entièrement prépondérant, il se laissa entraîner dans l'abîme de la superstition et de la tyrannie (2).

II. Distinction après Jésus-Christ. — Ces dangers ne sont plus à redouter aujourd'hui. En donnant à son Eglise la constitution que nous avons admirée dans notre première partie, Jésus-Christ a tracé, entre les deux sociétés, une ligne de démarcation si nette et si profonde, il a donné à chacun des deux pouvoirs une personnalité propre si bien caractérisée, que Ion ne pourra plus désormais confondre ces choses, et que le mélange de la politique avec la religion ne pourra plus être, dans le catholicisme, ni long ni complet.

Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur le parallèle que nous allons établir entre les deux pouvoirs, parallèle qui n'est que le résumé succinct des principes développés précédemment, et dans lequel sont mises en relief les quatre notes constitutives de la personnalité propre de rÉffUse et de l'État.

/ Caractères distinctifis des deux puissances. — Les deux pouvoirs se distinguent l'un de l'autre par leur essence môme,

— par leur constitution, — par leur étendue et leur durée,

— par leur objet, c'est-à-dire leur fin et leurs moyens.

a) Tous deux ont une origine divine ; mais l'un, le pouvoir civil, vient de Dieu comme auteur de la nature, il est de droit divin-naturel (3) ; — l'autre, le pouvoir spirituel,

(1) On comprend que je fais ici abstraction de la constitution de TËglisé judaïque.

(2) V. ci-dessus, p. 12 suiv.

(3) V. ci -dessus, p. 73 suiv.

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vient de Dieu comme auteur de la grâce ; il est divin-surna-

b) Dieu a personnellement constitué le pouvoir spirituel, il a lui-même déterminé sa forme et ses limites, ainsi que le mode suivant lequel il doit s exercer dans TEglise (2) ; — dans la société civile^ au contraire, la. forme du gouvernement et les conditions de la souveraineté sont à la libre détermination des hommes, elles sont de droit humain (3).

En outre, Dieu lui-même a désigné la personne des premiers dépositaires du pouvoir spirituel, et fixé les règles fondamentales de la succession ; — aucun homme en particulier n'a été investi de la puissance civile en vertu du droit divin-naturel, et les règles sur le choix des princes et le mode de transmission du pouvoir, héréditaire ou électif, dépendent de la volonté du peuple.

La personne élue pour être le successeur de saint Pierre dans la chaire apostolique reçoit son autorité directement de Dieu lui-même ; — d'après le sentiment commun des théologiens, le souverain politique la reçoit immédiatement de la société (4).

c) Le pouvoir spirituel, même dans son existence concrète, est universel et indéfectible, il embrasse l'universalité des temps et des lieux, sa constitution essentielle est immuable ; — tous les pouvoirs civils constitués sont circonscrits dans l'espace, renfermés dans des limites géographiques, naturelles ou conventionnelles, et sujets à la plus grande mutabilité constitutionnelle et territoriale.

d) Enfin ce qui caractérise particulièrement les deux pouvoirs, ce qui achève de mettre entre eux une difliérence vraiment essentielle, c'est leur fin respective ainsi que les moyens dont ils se servent pour l'atteindre. Le pouvoir religieux, chargé de continuer dans le monde l'œuvre de la Rédemption, a pour objet ou but propre le bien spirituel et surnaturel, la sanctification et l'éternelle félicité du genre humain ; pour atteindre cette fin, il dispose de moyens par-

(1) Pag. 14 et 44 suiv.

(2) Pag. 45 suiv.

(3) Pag. 80 suiv.

(4) n faut remarquer ici que, dans le système du droit divin immédiat, cette différence disparaît, mais toutes les autres subsistent.

ticuliers, également surnaturels, la foi et les sacrements (i). — Le pouvoir civil poursuit directement le bien naturel et temporel des hommes, la conservation et le développement, dans Tordre naturel, des facultés physiques, intellectuelles et morales de ceux qui lui sont soumis ; ses moyens d'action sont en rapport avec sa fin (2).

Ainsi rÉglise, royaume de Dieu sur la terre, a été fondée d'une manière tout extraordinaire, toute surnaturelle. Le Christ Ta établie sur les apôtres et leurs successeurs, sans le concours des puissances séculières et malgré elles. Mais, d'un autre côté, le divin fondateur n'a point voulu que ce royaume absorbât la société et le pouvoir civils ; il a formellement maintenu, par ses enseignements et par sa conduite (3), l'existence de l'ordre temporel et l'obligation pour les chrétiens, aussi bien que pour les infidèles, d'obéir aux lois de cet ordre. L'Eglise non plus n'a point cherché à abolir les nationalités ; bien s'en faut. Elle a toujours reconnu et ordonné à ses enfants de reconnaître dans le pouvoir politique un allié, appelé par la divine Providence à prendre part, de concert avec elle, au gouvernement du monde. Elle prescrit, en conséquence, à tous les chétiens la pratique des devoirs et des vertus civiques qui contribuent à maintenir au sein des Etats l'ordre, la paix et le bonheur ; elle nourrit dans le cœur de tous les peuples un patriotisme bien entendu.

Le patriotisme catholique. — Il n'est pourtant pas rare d'entendre mettre en doute la sincérité de l'amour des catholiques pour leur patrie. On leur reproche d'obéir à un prince étranger, et Ion essaie par là de faire considérer le chef de la chrétienté comme une puissance étrangère, dont il faudrait se défier. Cette tentative est une œuvre d'une perversité toute diabolique ; elle n'a pas d'autre but que de diminuer, dans le cœur des ignorants, l'amour et la soumission qu'ils doivent à TEglise et à son chef. Quand nous obéissons au pape, ce n'est pas au roi temporel des Etats

(1) Ci-deasus, pag. 16 et saiv.

(2) Ci-dessus, pag. 62.

(3) Ci-desus pag. 93.

du Saint-Siège que nous obéissons, mais au pontife souverain d'une Eglise qui comprend dans son sein toutes les monarchies et toutes les républiques ; mais au père spirituel de nos âmes, qui est partout au milieu de sa famille, à Bruxelles, à Paris, à Londres, à Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome. Certes, le lien commun qui fait de tous les États chrétiens un seul royaume, le royaume de Jésus-Christ, ce lien ne peut pas nous être un lien étranger ; il dérive directement de notre essentielle dépendance de Dieu , puisque l'autorité de l'Eglise est l'autorité même que le Christ, Fils de Dieu, lui a déléguée sur tout lé genre humain. Mais l'attachement que nous avons au pontife romain, si fort et si puissant qu'il soit, ne diminue point en nous l'amour de notre patrie temporelle. Selon l'admirable parole de Fénélon, nous sommes tous citoyens de Rome : « Tout catho- » lique est romain, s'écriait l'immortel archevêque de Cam- » brai, et par le fond de ses entrailles, et sa main se dessè- » cherait, et la vie s'éteindrait en lui, avant qu'il refusât » de la donner, et mille vies, comme une goutte d'eau, pour » l'Eglise mère et maîtresse de toutes les Eglises ». Mais ces grands sentiments de l'âme catholique, bien loin d'exclure en nous l'amour de la patrie, le confirment et l'enflamment. Notre-Seigneur, lui aussi, a aimé sa patrie, il est mort pour elle ; et tous les Pères, méditant là parole de saint Jean l'Évangéliste : Pro gente^ ont pensé qu'en mourant pour le genre humain tout entier, Notre-Seigneur avait eu sur le Calvaire « un regard particulier » , c'est le mot de Bossuet, pour sa patrie. Et la veille même de sa mort, en gravissant la montagne des Oliviers, et voyant la triste Jérusalem, il se prit à pleurer sur elle : Flevit super illam, et s'écria : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants sous mes ailes ! »

Avantage de cette dualité. — 11 existe donc dans le monde deux puissances distinctes, corrélatives aux deux ordres de rapports que soutient l'humanité. Cette distinction est comme le point fondamental de la civilisation chrétienne. C'est l'œuvre de Dieu, et elle est digne de lui : elle établit et maintient la liberté de la foi et de la conscience humaine.

Nous verrons, dans l'article suivant, que la tradition des

peuples chrétiens confirme le fait divin. La chrétienté a toujours entendu que, si la souveraineté est indivisible en Dieu, qui en est la source, elle ne l'est pas dans ses dérivations. Les princes séculiers ont reconnu et adooiré cette disposition de la divine Providence. « Le sacerdoce et le pouvoir tem- » porel, voilà, disait Justinien, les deux plus insignes bien- » faits qu'ait jamais accordés aux hommes la divine miséri- » corde. Le premier administre les choses spirituelles, le » second gouverne les choses temporelles et humaines, et » tous deux procèdent du même principe (i) » . Les pontifes l'ont souvent exaltée comme un des chefs-d'œuvre de la sagesse de Dieu ; ils ont comparé les deux pouvoirs aux deux colonnes d'airain qui soutenaient le portique du temple de Salomon, et aux deux chérubins d'or qui recouvraient de leurs ailes les deux côtés de l'arche, et se regardaient l'un l'autre, le visage tourné vers le trône de la miséricorde (2).

ARTICLE II

De la souveraineté respective des deux 'puissances, — A bsolue

indépendance de V Église,

I. Définition des tonnes. — Puisque l'Église et TÉtat constituent deux sociétés réellement distinctes et parfaites, char cune en son genre, les deux pouvoirs qui y président doivent aussi être respectivement souverains, sinon il n'y aurait plus dans le monde, à proprement parler, qu'un seul pouvoir et partant une seule société. Mais avant d'aborder ce second côté de la question, disons ce qu'il faut entendre par cette souveraineté respective,

P Cela ne signifie pas que l'Église est étrangère à l'État ou l'Etat à l'Eglise, ni que les deux pouvoirs peuvent se passer l'un de l'autre : il est au contraire entre eux des relations nombreuses et si intimes, que non seulement leur entière séparation est impossible, mais que même leur union sera toujours la condition nécessaire du bonheur et de la

(1) Nooelle, 1, 6, préf.

(2) V. s. Grégoire VII. Epist. lib. VII, Epist. 25. — Innocent III, cap. Solitae, 6, De major, et obed. Et Epist, lib. II, Epist. 2^.

prospérité des nations chrétiennes. Obligées de vivre ensemble et dans une entente cordiale, les deux puissances doivent se prêter une oreille bienveillante et se faire, dans l'intérêt de la paix et de la concorde, les concessions opportunes, compatibles avec leurs droits réciproques.

2^ Par souveraineté respective nous entendons la liberté mutuelle, la non-sujétion, la non-subordination d'un pouvoir à l'autre, dans tous les objets qui constituent leur ordre ou domaine particulier. L'ordre propre de chacun d'eux est déterminé par la fin spéciale qu'ils poursuivent, et il embrasse l'ensemble des moyens, moyens divers et appropriés, dont ils disposent pour atteindre cette fin*

Dans la lettre Immortale Dei, Léon XIII définit nettement ce rapport : « Dieu, dit-il, a partagé le gouvernement » du genre humain entre deux puissances, la puissance ec- » clésiastique et la puissance civile, celle-là préposée aux » choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune » d'elles est souveraine dans son genre ; chacune a ses » limites parfaitement déterminées par sa nature et sa des- » tination particulière ; chacune a donc sa sphère propre^ » dans laquelle elle se meut et exerce de plein droit son » action »•

Nous disons donc que TEglise est indépendante, absolument indépendante de l'État, dans les matières spirituelles^ c'est-à-dire, dans tout ce qui touche à la foi et à la morale, aux sacrements et au culte, à la discipline et à l'administration de la société religieuse (j).

Nous disons aussi que l'État est libre vis-à-vis de l'Église dans tous les actes qui lui sont propres et qui se rapportent directement à l'accomplissement de sa mission, dans les affaires purement politiques et temporelles, c'est-à-dire, dans les questions relatives à la forme du gouvernement qu'il convient aux peuples d'adopter, aux relations politiques mutuelles du souverain et des sujets, à l'organisation des pouvoirs publics, législatif, judiciaire et exécutif, civils et militaires, à la levée des impôts, à la paix, à la guerre, à l'industrie, au commerce, aux intérêts matériels, aux rela-

(1) V. ci-dessus, p. 16-7, ce que nous avons dit des trois pouvoirs constitutifÎB de la souveraineté spirituelle.

tions internationales, etc. Cependant comme il existe, entre la fin de l'Etat et celle de TEglise, un rapport de subordination nécessaire (i), il s'ensuit que l'indépendance du pouvoir -civil ne peut être une indépendance absolue, mais seulement relative : dans les choses qui sont de sa cotnpétence, il ne peut rien faire ni rien ordonner qui soit contraire à la loi de Dieu ou de l'Eglise (2). Nous justifierons cette réserve dans le II chap. art. 3, § 2, du présent livre.

3° Remarquons enfin qu'il ne s'agit pas ici de déterminer avec précision quels sont en particulier les objets qui forment le domaine de chacun des deux pouvoirs : cette détermination fera l'objet de notre troisième livre. Nous ne voulons qu'établir le principe général et abstrait de leur souveraineté respective ou indépendance mutuelle.

II. Démonstration. — Nous appuierons la démonstration de notre thèse sur les deux sources de la révélation chrétienne, la Sainte-Ecriture et la Tradition ; et nous tâcherons ensuite de lever les principales difficultés qu'on y oppose.

1° Sainte-Écriture. — Au témoignage des Livres-Saints, le Fils de Dieu a assigné pour mission au pouvoir spirituel de continuer dans le monde l'œuvre de la Rédemption, de ramener tous les hommes dans la voie de la sanctification et du salut (3) ; en même temps il a maintenu au pouvoir civil celle de veiller au bien temporel de l'humanité, à la conservation de l'ordre matériel et de la tranquillité publique (4). Il existe donc, en vertu de l'institution divine, une diff(èrence essentielle, clairement marquée, entre la fin propre de l'Église et la fin propre de l'État. Or, la conséquence nécessaire de cette distinction de fin est l'indépendance mutuelle des pouvoirs eux-mêmes.

En effet, chargées directement, lune de la félicité natu-

(1) V. ci-des8us, p. 63-4.

(2) V. ci-dessus, p. 95 et p. 131 suiv.

(3) S. Matth. XVIIÏ, 15; XXVI, 26; XXVIIl, 19-20; — S. Marc. XIV, 22 ; XVI, 16 ; — S. Luc. XXII, 19, 32. — S. Jean. III, 5 ; XIV, 16; XVI, 13. V. ci-dessus, pp. 15 suiv., 44 suiv.

(4) S. Matth. XVII, 21, 24 ; S. Jean. XIX, 11. V. ci-dessus pp. 62, 93, suiv.

relie de Thomme et des intérêts du temps, l'autre de k grande affaire du salut et des intérêts de l'éternité, les deux puissances n'ont reçu de Dieu que les droits nécessaires à la réalisation de leur fin particulière ; car mission et pouvoir sont deux termes corrélatifs, dont le premier détermine l'étendue du second. Il en est ainsi, du reste, de tous les êtres de la création : chacun a sa tin déterminée à remplir, et pour la remplir il a été investi par le Créateur de facultés propres, doué d'aptitudes que n'ont point les autres; il doit donc se mouvoir dans la sphère de son activité personnelle, c'est la première condition de l'ordre et de l'harmonie du monde.

à) Ainsi, l'Etat n'a pas reçu la mission de maintenir et de diriger l'homme dans la voie de la perfection et du salut, ni de Vy faire rentrer s'il en est sorti . Tous les tribunaux civils du monde seraient impuissants à remettre une seule faute devant Dieu, si légère qu'elle soit ; les armées du plus vaste empire ne sauraient renouer la chaîne que le prêtre a brisée. Cette mission, c'est aux apôtres et à leurs successeurs que Dieu l'a confiée (i). « L'Église est donc une société juridique- » ment parfaite en son genre ; par la volonté expresse et la » grâce de son Fondateur, elle possède en elle-même et par » elle-même toutes les ressources qui sont nécessaires à son » existence et à son action, le pouvoir de faire de véritables » lois et celui qui en découle déjuger et de punir (2) »».

b) D'un autre côté, l'Église n'a pas pour but propre ou direct de travailller au bien naturel et temporel de l'humanité; c'est à la puissance séculière que Dieu, dès l'origine, a confié cet objet, et nous avons vu qu'il a formellement maintenu dans la société chrétienne la loi de l'État politique. Sans doute, le Rédempteur a fait de l'Église une société très parfaite, il lui a donné une organisation très puissante ; mais il lui a en même temps imprimé un caractère si particulier et si essentiel, que les puissances séculières doivent avoir l'assurance qu'elle n'empiétera pas sur leurs droits légitimes. « Mon royaume n'est point de ce mondes a-t-il

(1) V. ci-des8U8, pp. 16-17, 44^.

(2) Encycl. Immortale Dei, § Nam unigenUus. V. S. Matth. XVIII, 17 ; XXVIII, 18-20. 1 Cor. X, 6; II Cor. XIII, ]0.

^ dit. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs ne ?» manqueraient pas de combattre pour que je ne fusse point » livré aux Juifs ; mais mon royaume n'est point àHci (i) » . Saint Augustin traduit de la manière suivante ces paroles du divin Maître : « Ecoutez, Juifs, écoutez, Gentils, écoutez, » tous les royaumes de la terre, y e ne suis point venu porter y» atteinte à votre puissance en ce monde... Que voulez- vous « de plus ? Entrez dans mon royaume, qui n'est point de ce ^ monde, entrez-y par la foi, et que la crainte ne vous arme » pas contre lui (2) » .

Par là, en effet, le Christ a voulu faire tomber Tillusion ijrrossière des Juifs, qui attendaient du Messie la restauration du royaume dlsraël, la création d'un Etat politique puissant ; il a voulu empêcher Pilate de penser qu il cherchait à soustraire à César l'empire de la Judée. C'est pour cela qu'il dit que son royaume à lui est tout céleste ou spirituel, ajoutant dans sa réponse au Procurateur : « Vous le dites, « je suis roi. Si je suis né, et si je suis venu dans le monde, rt cest pour rendre témoignage à la vérité (3) » . Il persuada ainsi à tous les rois présents et à venir que les royaumes de la terre n'ont rien à craindre des lois et des ministres de son empire, et que celui qui donne à ceux qui le servent le royaume du ciel, n'est point tenté d'enlever aux princes de ce monde leurs royaumes temporels, comme le chante l'Église dans l'hymne de la fête de l'Epiphanie :

Crudelis Herodes, Deu7n Regem venire quid times ?

Non eripit mort a lia.

Qui régna dat cœlestia.

En un mot, le Christ n'ayant pas daigné exercer la royauté terrestre, il n'en a non plus laissé aucune à ses ministres.

Toutefois, que l'on n'aille pas, comme ne l'ont fait que trop souvent les politiques gallicans, s'emparer de ses paroles pour en conclure que l'Église n'exerce aucun pouvoir dans le monde; que la royauté de Jésus-Christ, étant entiè-

(1) s. Jean, XVIII, 36.

(2) Tract. CXV, in Joan., oper. tom. III, col. 1939, édit. Migne.

(3) S. Jean, ibid.

rement spirituelle, ne possède de trône ailleurs que dans le cœur des fidèles et dans le domaine purement intérieur de leur conscience. Rien n est plus vain que ce raisonnement. Si l'Église n'est point de ce monde ^ si elle ne tire point son origine d'une institution humaine, si elle ne combat pas avec des armes matérielles, si elle ne cherche point ici-bas sa félicité, — elle n'en est pas moins un royaume dans le monde ^ elle exerce une véritable souveraineté extérieure sur ceux qui lui sont soumis. Ses sujets sont les hommes, corps et âme, peuples et rois, qu'elle a mission de conduire au salut éternel, et cela par l'emploi de moyens qui soient appropriés à la dualité de notre nature et aux besoins ordinaires de toute société composée extérieurement d'éléments humains. « C*est pourquoi, ajoute saint Augustin en commentant ce » texte de TEvangile, le Christ ne dit pas : Mon royaume r> n'est pas dans le monde, mais bien : n'est pas de ce monde; y» — il ne dit point : n'est pas «ci, mais : n'est pas dCici ; car » il est ici y et il y est jusqu'à la fin du monde ».

Souveraineté des deux puissances, tel est donc l'enseignement de la Sainte-Ecriture. Le Fils de Dieu l'a proclamé de rechef de la manière la plus solennelle dans une parole particulièrement célèbre, qui est restée comme la formule divine de leur mutuelle indépendance et l'expression abrégée de leurs rapports : « Rendez à César ce qui est à César ^ et à Dieu ce qui est à Dieu (i) » .

Preuves particulières en feveur de l'Église. — J'ajoute qu'en dehors des témoignages formels des Livres- Saints, le pouvoir spirituel trouve encore des titres tout particuliers à une entière et absolue indépendance dans la nature de sa fin et dans son caractère d unité et d universalité.

a) L'Eglise poursuit directement le but dernier de la création de l'homme, l'éternelle félicité dans la glorification du Créateur (2). Elle est donc la société parfaite par excellence, la société essentiellement nécessaire, société supérieure à toutes les autres sociétés, parce que sa fin est la fin suprême,

(1) s. Matth. XXII, 21.

(2) S. Matth. XIII, 30, 40 suiv.; XIX. 28-30; XXV, 31-46.— S. Luc. X, 1-15 ; XXII, 28-30.

en comparaison de laquelle toute autre ne peut être que secondaire et subordonnée. D'où il suit que, loin d'être soumise dans l'accomplissement de sa sublime mission à une autre autorité quelconque, elle domine tous les pouvoirs humains de toute la hauteur qui sépare la terre du ciel, quelle que soit d'ailleurs l'idée que Ton se forme de l'État et de son excellence (i). C'est pourquoi le Fils de Dieu l'a fondée sans le concours des puissances séculières et malgré elles ; c'est pourquoi, en envoyant les apôtres continuer son œuvre dans le monde, il les prévient des persécutions que ces puissances susciteront contre eux, mais il ajoute qu'ils ne doivent pas craindre ceux qui n'ont de pouvoir que sur le corps (2).

b) Le caractère d'unité et d'universalité que Jésus-Christ a imprimé à son royaume de la terre (3), est une nouvelle preuve qu'il n'a point voulu que ce royaume fût dépendant d'aucun autre. Comment, en effet, concevoir même cette unité et cette universalité, si la religion relevait des États multiples qui se partagent la terre? En fractionnant l'Église en autant de parties qu'il y a de royaumes dans le monde, on la détruirait elle-même dans chacun d'eux. Chaque peuple particulier, en se séparant du centre de l'unité, en se détachant de l'obéissance due à l'unique chef visible, le souverain pontife, cesserait d'être catholique, conservât-il d'ailleurs tous les dogmes et toutes les pratiques de l'Église. On arriverait, par cette division, à l'établissement d'Églises nationales, hérétiques ou schismatiques. On comprend donc que tout gouvernement qui, par ses lois, son enseignement et son administration, tend à soumettre l'Église à l'État, tend aussi, par cela même, à jeter la nation hors du catholicisme ; et du moment où il aurait réussi à rendre populaire la croyance à la suprématie de l'État sur l'Église, le vrai christianisme aurait disparu de cette nation. Il est un fait bien douloureux qui nous le montre. Qu'est-ce qui rend le schisme de Russie si destructeur et si implacable ? Qu'est-ce qui fait que la voix maternelle de l'Église passe, depuis tant

(1) V. infra, ch. II.

(2) S. Matth. X, 16. — S. Luc. XII, 11-12.

(3} S. Matth. V, 14; XIII, 32-41 ; XVI, 19 ; XVIII, 13 ; XXVIII, 18. — S. Luc. X, 9 ; XXÏL 32. — S. Jean. X, 16 ; XIV, 2, 16 ; XVI, 13.

de siècles, sur cet immense désert de la foi, sans trouver un écho, sans éveiller un remords, si non la puissance de cette opinion, universellement reçue, que la religion dépend de la volonté du chef de l'État ?

2^ La tradition chrétienne. — Abordons maintenant la tradition chrétienne ; nous y trouverons une admirable confirmation des enseignements évangéliques. Contre cette tradition provenant d'une source divine il n y a ni raison d'État, ni doctrine d'école, ni usage, ni abus qui puisse prévaloir.

Les Papes. — Depuis saint Pierre, opposant le Non possumus aux injustes prétentions du Sanhédrin, et revendiquant contre la puissance civile la liberté du ministère sacerdotal (i), les souverains pontifes, à toutes les époques, ont affirmé et défendu les droits et l'indépendance du pouvoir spirituel avec une énergie et une liberté qu'a seule égalées leur persévérance à reconnaître les droits et l'indépendance légitime du pouvoir politique. Toute l'histoire de l'Église n'est pour ainsi dire que l'histoire même des luttes soutenues par elle pour maintenir intacte cette double souveraineté : luttes dans le passé, en Orient, contre les empereurs ariens de Constantinople ; en Allemagne, dans l'interminable querelle des investitures ; en France, contre le gallicanisme, depuis Philippe le Bel jusqu'à Louis XIV, de Louis XIV à Napoléon I ; en Angleterre et en Hollande, contre les rois réformateurs ; en Belgique contre le joséphisme ; — luttes dans le présent, partout, contre le libéralisme et la révolution. Oui, — M. Guizot lui-même la reconnu avec une grande loyauté — <^ ce sont les papes qui » ont proclamé et souienu la différence de l'Église et de » l'État, la distinction des deux sociétés, des deux pouvoirs, » de leur domaine et de leurs droits respectifs. »» Ce fait, ajoute-t-il, fut le salut et il est l'honneur de la civilisation chrétienne (2). Un autre protestant, un Genevois, qui a fait assez de bruit en ces derniers temps, et que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Vinet, a rendu de cette vérité un té-

(1) Act. apostol. IV. 13, 21.

(2) L'Église et Us sociétés chrétiennes en 18àl, chap. XIX, pag. 14C.

moignage non moins remarquable : « Il faut convenir, dit-il, I» que l'Eglise ne s est jamais laissé absorber par TÉtat. Il » faut lui rendre cette justice, elle n'a jamais connu la ser- » vitude, et n'a jamais donné toute son indépendance pour n prix de ses faveurs. Ce qu'elle a été, c'est bien elle ; ce » qu'elle a fait, c'est à elle : elle a ses lois, elle a ses règles, » elle a son esprit, elle s'appartient, elle s'écoute, elle se » respecte. Protégée par sa doctrine, qui fait découler à » tout jamais toute vérité du Siège apostolique, elle reste » dans son domaine et relègue l'Etat dans le sien. Elle ne » dédaigne pas de commander ; mais elle dédaigne encore j» plus d'obéir ; et c'est sa gloire, gloire pure et digne d'en- » vie (i) » .

Les preuves de ces constants efforts et de cette double tendance du Saint-Siège sont si nombreuses, qu'il me faut renoncer même à les indiquer toutes. Je me contenterai de transcrire ici. quelques témoignages, très connus, il est vrai, mais aussi des plus remarquables.

L'empereur Anastase, prédécesseur médiat de Justinien, traitait les évêques et les papes avec autant d'arrogance qu'il déployait de bassesse et de lâcheté vis-à-vis des ennemis de l'empire. Le pape saint Gélase I lui écrivit : <* Né r> romain, j'aime et je révère en vous, ô glorieux fils, le » prince romain... Il est deux choses, auguste empereur, » par lesquelles le monde est gouverné d'une manière soun veraine (2) : l'autorité sacrée des pontifes et la puissance r royale. Et la cha?^ge des pontifes est dautayit plus pe- » santé j qu au jugement de Dieu ils devront rendre coynpte f» des rois eux-mêmes (3). Vous savez, fils très clément, que,

(1) Essai sur la manifestaiion des convictions religieuses ci sur la séparation de r Église et de VÊtat, p. 561, Paris 1858.

(2) « Quibus mundus principaliter regitur «.

(3) Les auteurs gallicans ont retranché de la lettre de saint Gélase les paroles que je souligne (Voir EUios Dupin, De antiqua Ecclesiœ disciplina, dissert. VIII, cap. I. § 4). On comprend le motif de cette suppression frauduleuse : par ces paroles le pape condamne manifestement le principe fondamental du gallicanisme politique, à savoir que le souverain temporel n'a aucun compte a rendre à TEglise des actes do son gouvernement, quels qu'ils soient. Dans la Défense de la Déclaration de 1G82, on est allô plus loin; a la place des mots supprimés on a intercalé ceux-ci, qui ne sont point de saint Gélase : « Chacune des deux est principale, souveraine et sans dépendance

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