CHAPITRE VI
De la sépulture et Aes cimetières. — Droits respectifs de TEglise et de
l'Etat. — Conciliation.
I. Le culte des morts, ses motifis/ — Il est un fait qui domine Thumanité entière, dans toutes les contrées du monde, parmi toutes les nations, chez les peuples les plus barbares comme chez les peuples les plus policés : c'est le culte rendu à la cendre des morts. D'où peut provenir ce respect universel pour la dépouille mortelle de l'homme? Comment les différents peuples se sont-ils trouvés réunis et confondus dans de communs hommages rendus à un peu de terre ? Qu'on ne s'y méprenne pas, ce respect ne s'adresse pas à la matière; il a sa source dans un ordre plus élevé.
a) C'est un tacite et invincible témoignage de la croyance à l'immortalité de l'âme, ce grand dogme gravé par la main de Dieu dans le cœur de nos premiers parents et de toutes les générations humaines. Non, ce n'est pas au cadavre que l'humanité adresse ses pieux hommages, c'est au compagnon de Tâme, à l'allié de la substance spirituelle et impérissable.
Toute la liturgie funèbre des peuples anciens, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Grecs, des Romains, aussi bien que des Juifs ; les écrits de leurs poètes, de leurs philosophes, de leurs historiens, témoignent de cette foi antique à la vie future.
Sans doute, bien des erreurs, bien des superstitions grossières avaient altéré, chez les nations idolâtres, la pureté de la croyance à l'immortalité. Mais le christianisme, en projetant sur le monde les divines lumières de la révélation, vint rendre tout son éclat à cette sublime et consolante vérité. Bien plus, par ses admirables enseignements sur Dieu, sur l'homme, et leurs rapports mutuels, il donna à la mort une signification plus haute encore; il fournit aux fidèles,pour rendre à leurs défunts un culte sacré et religieux, des motifs que les païens et les Juifs eux-mêmes n'avaient point soupçonnés.
b) Rehaussant là dignité humaine, il nous fait envisager
le corps, non seulement comme la demeure d'un esprit immortel, mais comme le temple où l'Esprit-Saint lui-même réside par la grâce, temple sanctifié par la réception des sacrements, et surtout par la participation au corps et au sang adorables de THomme-Dieu. La sainte Eucharistie dépose dans le plus intime de notre être, au plus profond de notre substance, le germe d'une nouvelle et plus glorieuse immortalité. S. Jean Chrysostome nous dit dans une admirable figure que, par respect pour le corps et le sang de Jésus-Christ, les anges font une garde d'honneur autour du corps des élus qui reposent dans le sein de la terre, les conservant ainsi pour la vie éternelle.
c) Ce n'est point là tout l'enseignement de la doctrine catholique sur ce beau sujet. Selon les principes de notre foi, la communion sainte qui existe entre les fidèles se prolonge au delà du tombeau. Si la mort arrache l'homme à la société civile, elle est impuissante à briser les liens qui unissent entre eux tous les membres de la grande famille du Christ. Les trois Eglises, celle qui triomphe dans le ciel, celle qui milite et mérite sur la terre, celle qui pleure et gémit au purgatoire, conservent d'intimes relations, un lien de charité, une communication mutuelle d'intercession et de prières. Les saints que nous honorons sont nos intercesseurs auprès du trône de la miséricorde, et nous prions pour les âmes retenues dans le lieu de l'expiation, prières saintes et salutaires : Sancta ac salubris est cogitatio pro defunctis eœorarey ut a peccatis solvantiir.
c) Enfin ce qui, dans notre sainte religion, achève de glorifier le trépas et de rendre sacrée à nos yeux la dépouille de nos frères, c'est le grand dogme de la résurrection des corps. Oui, à la fin des âges, Dieu fera surgir la vie du sein même de la mort. Après un long sommeil à travers lesi siècles, l'humanité, sortant du tombeau à tout jamais régénérée et vivante dans sa double substance, portera à la mort le défi de l'éternel triomphe. C'est cette pensée que Tertullien, résumant les enseignements de la foi, exprime en cet admirable langage : « Cette chair, dit-il, cette chair que 99 Dieu forma de sa main à son image, qu'il anima d'un V souffle divin à la ressemblance de son énergie vitale, qu'il » établit dans cet univers pour l'habiter, en jouir, et com-
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» mander à toutes les œuvres du Tout-puissant ; cette chair » qu'il a revêtue de ses sacrements comme d'un habit d'hon- » neur, cette chair ne ressusciterait pas glorieuse, après » avoir été tant de fois et à tant de titres la propriété de » Dieu! Non, non; loin de nous la pensée de croire que » Dieu abandonne à une éternelle destruction l'œuvre de » ses mains, l'objet de son industrie, l'enveloppe de son » souffle, la reine de la création, l'héritière de sa libéralité, » la sœur du Christ... Ne me reprochez donc plus les fai- » blesses et le déshonneur de ma chair ; car ces faiblesses » et ce déshonneur sont des choses qui attendent Dieu, qui » espèrent en Dieu et qui seront honorées de Dieu ». Telle est la foi, telle est l'espérance chrétienne.
Voilà pourquoi les chrétiens considèrent les cendres de leurs frères comme des choses saintes^ les derniers devoirs qu'ils leur rendent comme un acte du culte ^ et la terre qui les recouvre comme un lieu sacré f Ces sublimes enseignements nous expliquent en même temps pourquoi l'usage et les lois de l'Église veulent que tous les fidèles reposent ensemble, après leur mort, dans un terrain qui ,leur soit exclusivement aflFecté.