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RÉSULTAT DE LA LUTTE

§ 1. Haine des laïques contre les clercs.

« INul homme de bonne foi, dit Bossiiet, ne peut nier que la haine contre le clergé et l'Église romaine n'ait été la cause visible du progrès étonnant de Luther et de Calvin ^ » Quelle fut la cause de cette violente animosité? Comment les clercs qui, d'après l'idéal de 1 Église, devaient être les intermédiaires entre la terre et le ciel, les guides des laïques dans la voie du salut, les défenseurs des faibles et des opprimés, ont-ils pu exciter cette opposition furieuse qui va croissant de siècle en siècle, jusqu'à ce qu'une grande partie de la chrétienté se sépare violemment de Rome? A. entendre le savant et pieux

1 Bossuet, Variations, livre xi (t. X, pag. 467, édit. de Grenoble).

Flenry, la haine qui divisa les laïques et les clercs serait venue surtout de rextension démesurée de la juridiction ecclésiastique ^ Nous croyons que la source du mal était plus profonde ; elle était dans l'orgueilleuse séparation de ceux qui se disaient les élus de Dieu, les hommes de l'esprit, et de la masse des fidèles condamnés à une existence matérielle. Les hautes prétentions des clercs ahoutirent à une domination oppressive; de !à la haine des laïques. Elle ne date pas de l'époque où la juridiction de l'Église produisit les abus que nous avons signalés; après tout, la juridiction ecclésiastique n'était que la manifestation de l'esprit envahisseur qui animait le clergé, et cette ambition est née le jour où l'Église s'est dite pouvoir spirituel ; dès ce jour aussi, la société laïque dut réagir contre l'absorption dont elle était menacée. Dans les relations ordinaires de la vie, la réaction prit les formes de la jalousie, de l'envie, de la haine ^ La guerre finit par être considérée comme l'état naturel des relations entre clercs et laïques.

On trouve déjà des marques de ces sentiments haineux Jans les premiers temps de l'établissement des Barbares. « Chilpéric, dit Grégoire de Tours, ne cessait d'injurier les prêtres; dans le secret de l'intimité, il ne médisait et ne se moquait de personne aussi volontiers que des évéques ; il détestait l'Église par dessus toute chose, et disait souvent : La royauté est maintenant dans l'épis-

» Fleuri), Discours sur l'Histoire ecclésiastique, VII, 12. « C'est le dire du poè'^e flamand, Jacob van Meerlant {Jonckbloet Geschiedenis der middennederlandschedichtkunst, t. III, pag.o3).

copat... » Au neuvième siècle, l'auteur des fausses décrétales parle de la haine des hommes charnels contre les hommes spirituels, comme d'un fait général ^ Au treizième, les conciles reconnaissent hautement ce triste état de choses. Les laïques méprisent la dignité de l'Église; ils ne rendent pas aux évêques l'honneur qui leur est dû; lorsque les évêques veulent s'opposer comme un mur pour la défense de la liberté ecclésiastique, ils sont défiés et attaqués par les laïques -. Les chevaliers et les barons, et presque tous les laïques sont ennemis des clercs ^ Enfin, un pape, dans une bulle fameuse, proclame la haine des laïques contre les clercs, en affirmant qu'elle a toujours existé ^

On comprend la haine du clergé chez les hommes qui appartenaient à la classe dominante; les barons ne pouvaieut être amis des clercs, car il y avait entre eux rivalité d'intérêt et d'ambition. Le cri de Chilpéric : Voilà rÉglise qui absorbe notre fisc, ne cessa de retentir pendant tout le moyen âge. Dans la lutte entre Henri II et Thomas Becket, tout le baronnage d'Angleterre prit parti pour le roi : « Ennemis des clercs, dit un évêque, les barons ont de tout temps formé une ligue contre les gens d'Église pour traverser leurs projets , comptant au nombre de leurs pertes tout ce

^ Epist. II Stephani, pag. 337 : « Scimus quia seniper carnales spiriluales soient persequi. »

2 Concile de Reims, de 1231 {Mansl, XXIII, 2o9),

3 Concile de Paiffecde 1238, c. 1 [Mansi, XXIII, 983).

* Boni face VI II, dans sa fameuse bulle de 1296 : « Clericis laïcos infestes oppido iradil antiquitas. »

qui leur arrive d'avantageux ^ » En 4281 , Tarchevêque de Cantorbéry se plaint que les barons ne cessaient de fouler aux pieds la liberté de l'Église % C'est que celte prétendue liberté était Tusurpalion de la puissance souveraine ; le baronnage avait le même intérêt que le roi à résister aux entreprises des clercs : c'était son devoir et sa mission. Nous avons dit qu'eu France les barons se liguèrent contre les empiétements du sacerdoce. La papauté parvint à dissoudre les ligues, mais elle fut impuissante à déraciner les sentiments qui les avaient provoquées; ils reparaissent au quatorzième siècle avec une vivacité nouvelle. Le Songe du Vergiev nous apprend ce que les chevaliers pensaient des clercs : « Ils déprisent les clercs et ont leur vie en très grand reproche... Celui qui a la bouche plus prête à médire, et qui notre mère sainte Église moins honore et craint, celui chevalier est le plus renommé... Si vous les voulez croire, il établiront une loi que nulles dîmes ne paieront, que à sainte Église point n'obéiront, que nul excommuniement ne craindront, et qu'ils battront et roberonl prêtres et clercs, et que tout ce que leurs ancêtres ont donné à l'Église, ils rappelleront et à leur domaine appliqueront '\ »

Les barons avaient pour eux la force; ils en abusèrent pour commettre des violences journalières contre

1 Lettre d'Arnoul, évêque de Lisieux à Thomas Becket [(VAchery, Spicileg., l. m, pag. oU).

2 Lettre de l'archevêque au roi Edouard {Mansi, XXIV, 424).

' Le So7ige du Verrjier, pari, i, ch. m {Traités des libertés de l'Église gallicane, t. II, p. 10, 11).

les clercs. On conçoit qu'ils se soient jetés avec avidité sur les biens ecclésiastiques, comme les oiseaux de proie s'abattent sur les basses-cours. Mais leurs excès n'étaient pas uniquement dus à l'avidité; ils s'attaquaient aux personnes autant qu'aux biens. De là les plaintes lamentables des conciles et leurs décrets sans cesse répétés contre ceux qui emprisonnent, blessent ou tuent les clercs. Le concile de Reims dit que les laïques n'ont plus aucune crainte de Dieu ^ Le concile de Magdebourg crie au sacrilège ^. Le concile d'Aquilée ne trouve pas de termes assez énergiques pour flétrir les horribles entreprises des laïques contre les clercs de tout ordre. « Les enfants illustres de Sion sont foulés comme des vases de terre; les fils de Bélial traitent les élus de Dieu comme des agneaux destinés à la boucherie ^. » Un concile espagnol accumule toutes les peines contre ceux qui, à l'instigation du diable, emprisonnent, blessent ou tuent un évéque ^ Les attentats contre le clergé étaient un fait général ; comme le dit en termes énergiques un concile allemand, ces crimes étaient presque considérés comme des vertus ^.

L'opposition contre les clercs n'était pas concentrée dans les classes dominantes ; un poète du treizième

1 Concile de Reims, 1^39 {Mami, XXIII, d04).

2 « Quod si quis in hoc sacrilegii genus nefandum irrepserit, quodarchiepiscopum vel episeopum ceperil... » [Mansi, XXV, 767).

» Concile d'Aquilte, 1282 [Mansi. XXIV, 430). * Concile de Tarragone 1282 [Martene, Gollect. ampliss., VII, 280).

3 Concile de Drênie, 1266 [Mansi, XXIII, 1138).

siècle dit que « oncque la gent vilaine n'aima clerc ni prêtre K » La haine des vilains, plus violente encore que celle des barons, éclata dans les insurreclions de la classe opprimée. Les pastoureaux se soulevèrent contre les clercs autant que contre les seigneurs; ils dépouillaient les religieux et les prêtres, ils les maltraitaient jusqu'à leur donner la mort. Le peuple applaudissait à ces excès, parce qu'il se réjouissait de la persécution du clergé ^. Il en fut de même dans les révoltes des paysans au quatorzième siècle, en Angleterre comme en France \

La haine des vilains a de quoi nous surprendre; il ne pouvait pas y avoir de rivalité d'ambition entre les pauvres habitants des campagnes ei le tout-puissant clergé. A en croire un proverbe célèbre sur la douceur du régime clérical \ les vilains auraient dû s'estimer heureux de vivre sous la domination des clercs; mais les j'évoltes des paysans donnent un sanglant démenti au

' mtebeuf, le Pot au Vilain (Œuvres, 1. 1, p. 281).

* Matthieu Paris, ad a. l2ol.— Vila Innocentii IV {Muratori, Scriptores, t. III, pag. o9\).—Tlî.Cantiprantanu.s, de Apibus, 111,13 : « His illorum facinoribus, in odium cleri, applaudebat populus laïcorum. »

3 Sur les révoltes des paysans de TÂuvergne, voyez d'Argentré, Collectio judiciorum, 1. 1, part, ii, pag. loo. Les vilains tuaient les clercs qu'ils rencontraient; ils brûlaient les uns et attachaient les autres à des arbres, pour servir de butte à leurs traits et à leurs flèches.

Sur l'insurrection des paysans d'Angleterre, voyez Walsingham, Hist. Angl.,pag. 26o.

* Le proverbe allemand : « Unter dem krummstab ist es gui leben. »

proverbe allemand. L'histoire rapporte des faits qui sont loin de témoigner pour Thumanité de la caste sacerdotale. La reine Blanche, mère de Louis IX, fut obligée d'employer la force pour délivrer des serfs qui pourrissaient avec leurs enfants dans les cachots infects du chapitre de Paris; le seul crime de ces malheureux était de n'avoir pas acquitté leurs tailles ^ ! Ce qui prouve que ces faits n'étaient pas des accidents, c'est que les conciles furent obligés de réprimer la tyrannie des prélats ^ L'oppression des évéques et des abbés fut un des griefs que les réformateurs du quinzième siècle invoquèrent contre l'Église. Pierre d\iilly les compare aux tyrans qui gouvernent, non dans l'intérêt de leurs sujets, mais dans leur intérêt propre \ « Quel est le prélat, s'écrie Clemangts, qui ne dépouille pas son troupeau par tous les moyens possibles? Quel est celui qui compatit à la misère? Quel est celui qui ne l'augmente pas ''? » Gerson répèle les mêmes reproches ^. Au concile de Constance, les prédicateurs s'élèvent contre les princes de l'Église qui, au lieu de paître leurs brebis, se paissent eux-mêmes ^ Les abus étaient tels, que dès

î Voyez les détails de cette scandaleuse affaire dans l'Histoire de France, cV Henri Martin, t. IV, pag. 241, note.

' Concile de Brème, 1266 : « Praelati a gravaminibus abstineant subdiLorum» (il/fl;?sz,XXlII,1157).— Môme disposition dans le concile de Vienne de 1267 {Ibid., 1170).

'^ P. deAlliaco, Cardinalis Gameracensis, Epistola ad Johannem, XXIII, (dans Gerson, Op., t. II, pag. 878).

* Clemangis, de Corrupto Ecclesiœ statu, lib. m, pag. 3.

* Gerson, Op., t. II, pag. 315.

5 Vo)i der Hardi, Concilium Gonstantiense, t. I, pag. 8o7.

le quinzième siècle des voix prophétiques annoncèrent la révolution qui s'accomplit au seizième ^

Cependant nous ne croyons pas que la tyrannie de l'Église fût le motif principal qui soulevait toutes les classes delà société contre sa domination ; c'était plutôt ce que les protestants appellent la corruption du clergé. Nous ne partageons pas les préventions de la réforme contre la Babylone romaine et la grande prostituée; nous croyons que les mœurs des clercs étaient, à tout prendre, en harmonie avec les mœurs générales; mais il y avait corruption, en ce sens que l'idéal du pouvoir spirituel était démenti à chaque instant par la réalité. Le clergé avait la prétention d être plus parfait que les laïques; c'est dans cette supériorité que consistait son litre à la domination. Mais la perfection n'était qu'un mensonge ; de là les cris contre la corruption des clercs. Ce ne sont pas les protestants qui prirent l'initiative de ces accusations; ils ne firent que répéter les plaintes des hommes les plus considérables de l'Église.

Clemangis, avec sa véhémence ordinaire, dit qu'il n'y a pas de classe dans la société qui soit plus méprisée que le clergé; il voit la cause de celte ignominie dans Tignorance et la corruption des clercs ^. Dira-t-on que

ï Vondcr Hardt, ibld., pag. 880 : « Et habentis pro firmo, quod revelalum est hic cuidam in generali concilio, quod riisi tollaturet extirpetur simonia ab Ecclesia Del, rapacilas et tyrannia, in brevi erit lanta perseculio clericorum et lam terribilis, qualis non fuit ab initio. »

2 Clemangis, deCorrupto Ecciesiro statu, liv. vi, pag. 3; dePrœsulibussimoniacis, pag. 164, 16o.

c'est un rhéteur qui exagère? Écoutons Tévêque de Lodi au sein du concile de Constance : « Au lieu que nous devrions être en exemple au peuple, il faudra bientôt que ce soit lui qui nous apprenne à vivre ; car ne voit-on pas dans les laïques plus de gravité, plus de bienséance, plus de probité, plus de dévotion que parmi les ecclésiastiques? Il ne faut donc pas s'étonner si les séculiers nous persécutent, s'ils nous dépouillent, s'ils nous méprisent et s'ils se moquent publiquement de nous ^

Plus on avance dans le quinzième siècle et plus les plaintes acquièrent de gravité. « Les gens de l'Eglise, (lit Alain Chartier, ont si avilenné par leurs coulpes eux et leur état, qu'ils sont déjà dédaignés et des grands et des menus du monde, et les cœurs étranges de l'obéissance de sainte Église par la dissolution de ses ministres^ » « Que les clercs ne s'étonnent pas, dit l'abbé Tritheim, si les laïques les méprisent; car eux-mêmes méprisent les préceptes de Jésus-Christ. Je crains beaucoup que bientôt il n'y ait une violente persécution contre le clergé ^ »

Nous sommes à la veille de la réforme. Un prince de l'Église, loué par Bossuet, le cardinal Julien Cesarini, dit, au quinzième siècle, ce que l'évéque de Meauxa dit au dix-septième : « La corruption du clergé irrite les laïques contre l'Église, au delà de toute expression.

1 Von der Hardt, Concil. Constant, t. V, pag. 123, 124.

2 Alain Chartier, (E\iyves,^^% 388.

5 Trilhemiiis, Inslilutio vitie sacerdolalis (Op., pag. 76d).— Gieseler, t. II, part, iv, § 1^, note a.

11 est à craindre que si les clercs ne se corrigent, la société laïque ne se soulève contre eux, comme Tont fait les hussites. Déjà on parle publiquement d'une insurrection; les -esprits sont pleins de ces idées funestes; bientôt on croira faire une chose agréable à Dieu en dépouillant et en tuant les prêtres. » Le poète dit que Dieu aveugle ceux qui sont destinés à périr; il en était ainsi au quinzième siècle; c'est encore le cardinal Cesarini qui le dit : « Quand Dieu veut frapper un peuple, il l'aveugle, pour qu'il ne voie pas le danger : c'est ce qui arrive aujourd'hui aux clercs ; le feu est devant eux et ils s'y jettent '. » Les plus aveugles parmi les aveugles étaient les prétendus vicaires de Dieu ; la licence des papes indigna la chrétienté, et la haine du nom romain précipita la révolution du seizième siècle *.

§ 2. Attaques contre l'idée de l'Église.

La haine des laïques contre le clergé n'était pas le plus grand danger du catholicisme. Si, comme il le prétend, le droit divin eût été pour lui, le fait brutal ne l'aurait jamais emporté; les violences auraient été un martyre, et les souffrances des martyrs sont la semence de la foi. Mais en même temps que les barons et les vi-

' Juliani Cesarini Episl. ad Eugen., IV [Fascicidm rerum expetendarum et fugiendanuu, pag. o4, ss ).

2 Erasmi Episl. 542 (t. III, part, i, pag. o91 ) : « Odium romani nominis, penitus infixum esse multarum gentium animis opinor, ob ea quse vuigo de moribus ejus urbis jactanlur. » Cf. Epist. Q^i.ibid. pag. 713.

laiiis s'attaquaient aux biens et aux personnes des clercs, un mouvement bien plus dangereux se produisait dans le domaine de la pensée. L'idée même de TÉglise fut mise en question. Ceci était plus grave que des crimes îndividuels; il ne s'agissait plus d'une émeute, mais d'une révolution. Les réformateurs ont accompli cette révolution; le moyen âge Ta préparée. On peut distinguer, dès le onzième siècle, deux courants d'idées hostiles à rÉglise. L'un procède des hérésies et aboutit à Luther. L'autre procède des hommes politiques et aboutit aux légistes et à la révolution de 89. Les sectaires restent dans les limites du protestantisme; les hérétiques politiques dépassent la doctrine chrétienne.

N" 1. Les hérétiques.

Les sectes du moyen âge sont une réaction contre l'Église extérieure. Cette opposition devait les amener à attaquer le pouvoir temporel de TÉglise. car c'est précisément en devenant un pouvoir temporel, qu'elle avait cessé en quelque sorte d'être un pouvoir spirituel. La papauté prétendait que Constantin avait abdiqué entre les mains de Sylvestre, eu investissant les successeurs de saint Pierre de la plénitude de la souveraineté. De là datait la décadence de l'Église, au dire des hérétiques; c'est pour ce motif qu'ils poursuivaient de leur haine le malheureux Sylvestre à qui un faussaire a fait une réputation imméritée : ils appelaient ce pape l'antechrist, « le fils de la perdition qui s'est assis comme un dieu dans le temple de Dieu, voulant passer lui-même pour

un dieu '. » La donation de Constantin était, au point de vue de leur doctrine, le renversement complet du christianisme évangélique. Ils croyaient avec saint Paul que tout chrétien est prêtre; en repoussant la distinction des laïques et des clercs, ils attaquaient la puissance de rÉglise dans son fondement religieux. S'il n'y a pas de différence entre la vie laïque et la vie cléricale, il n'y en a pas davantage entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel, il n'y a qu'une seule société, un seul pouvoir. Ainsi s'écroule tout l'édifice de l'Église, sa liberté et ses immunités, ses privilèges et sa domination ^.

L'élément politique des hérésies du moyen âge a été peu remarqué; il disparaît dans l'importance des dissentiments religieux qui divisent les sectes et l'Église orthodoxe. Cependant il a aussi son importance, car c'est la première manifestation de l'idée de l'État. Il y eut des hérétiques auxquels l'Église ne reprocha rien que leurs attaques contre son pouvoir temporel. Dès le milieu du douzième siècle, des laïques s'élevèrent contre les excommunications ; ils prétendaient que ceux qui étaient excommuniés par l'Église devaient être soumis de nouveau à un tribunal séculier, qui jugerait de la légitimité de la sentence ; ils disaient que donner un effet civil à

ï Srhmidt, Histoire des Cathares, t. II, pag. 106.

2 Rainera, contra Waldenses,cap. 3 [Bibliotheca maxima Pairum , t. XXV, pag. 26o) : « Quod Episcopi et abbates non debeant jura regalia habere. — Quod testamenta non sint Ecclesiis ordinanda. — Quod nullus debeat fieri Ecclesia3 censualis. — Immunitatem Ecclesice et personarum et rerum ecclesiasticarum spernunt. — Judicia ecclesiastica quœ habent sacerdotes, fieri dicunt, non correctionis causa, sed propter qusestum. »

l'église bt l'état . I. — 35

l'excommuiiicalioii, c'était détruire Tempire, en mettant le sacerdoce au dessus de l'empereur ^ Cette doctrine tendait à subordonner l'Église à l'État, tandis que, au moyen âge, l'État était subordonné à l'Église. La papauté eut raison de prendre l'alarme -; mais ses censures ne pouvaient réprimer un mouvement qui avait son principe dans les excès mêmes des souverains pontifes.

La longue guerre du sacerdoce et de l'empire était au fond une lutte pour le pouvoir souverain ; plus les papes mettaient de hauteur dans leurs orgueilleuses prétentions, plus ils devaient blesser le sentiment de la société civile ; tous ceux que l'intérêt n'enchaînait pas au saintsiége se sentaient frappés dans la personne de l'empereur. Il y eut des laïques qui dénièrent aux papes le pouvoir de frapper les princes d'interdit ; à leurs yeux, les Hohenstaufen, excommuniés, poursuivis par l'Église, étaient des saints ^. Dans cet ordre d'idées, Frédéric lï, l'ennemi mortel de l'Église, devint un martyr, l'espoir de la société laïque contre les envahissements des clercs. D'abord on ne voulut pas croire à sa mort; on prétendait qu'il ne pouvait pas mourir, attendu qu'il avait pour mission de chasser les prêtres. Puis on prophétisa qu'il s'élèverait de ses cendres un vengeur, un Frédéric III,

ï Fasti Corbejenses Henrici monachi {Gieseîer, Kirchengeschichte, t. II, pag. 2, § 84, note f).

2 Epist. Eugenii III, Papœ ad Wibaldum abbatem, a. 1132 [Martene, Collect. ampliss-, t. II, pag. 5o3) : « Disciplina cessante, peribit religio christiana... »

3 Alherius Siademis, ad. a. 1248. [Gieseler, t. II, pag. 2, § 88, note mm) .

qui renverserait le pape et son clergé K Celte croyance se maintint pendant des siècles; elle acquit une force nouvelle- pendant les querelles de Louis de Bavière et de Jean XXII : les hommes de toutes les classes, dit un chroniqueur, croyaient que Frédéric II reviendrait dans toute sa puissance. Les espérances que Ton attachait au retour du grand empereur dépeignent bien les passions de la société laïque; on disait que Frédéric poursuivrait l'Église avec une telle fureur, que les clercs couvriraient au besoin leur tonsure de fiente de bœuf, pour cacher leur couronne cléricale; quant aux religieux, on disait qu'ils seraient mariés, ainsi que les religieuses -.

Tous les ennemis de l'Église partageaient ces espérances et ces haines. Au quatorzième siècle, il se forma dans l'ordre puissant de saint François un parti dit des spirituels. Ils professaient la doctrine de la pauvreté absolue de Jésus-Christ et de ses disciples. Condamnés par le pape, ils furent d'autant plus portés à se prononcer contre ses prétentions. Ils prouvèrent, l'Évangile à la main, que Jésus-Christ n'a pas été roi dans le sens temporel, puisque lui-même dit que son royaume n'est pas de ce monde ; il a voulu, au contraire, naître pauvre, et il a enseigné le mépris des richesses et de toute domination terrestre. De là la séparation absolue du pouvoir temporel des papes et de l'Église \ Les spirituels étaient aussi hostiles aux clercs qu'à la cour de Rome.

» Gieseler, t. II, pag. 3 § 88, note 7in.

2 Victoduranus, ad a. 1348, pag. 8o [Gieseîer, t. II, pag. 3, § 88, notent)- 2 Voyez le tome VI^ et le tome VIl^ de mes Études.

Un frère mineur prophétisa, au quatorzième siècle, un soulèvement des laïques contre le clergé ^ Les apostoliques héritèrent de ces illusions et de ces animosilés; Dulcino attendait aussi la venue d'un empereur qni détruirait tout le clergé de Rome, depuis le pape jusqu'au dernier -clerc ^. Tant que lopposilion contre l'Eglise resta à l'état de vague rêverie, de prophétie apocalyptique, elle était peu dangereuse pour la papauté; pour lui donner l'importance d'une doctrine, il fallait que les sentimenis des sectaires s'incorporassent dans une race positive et politique par excellence. L'Angleterre et Wiclef étaient la nation et l'homme prédestinés.

Sur le terrain religieux, Wiclef est hien plus timide que les hérétiques du moyen âge ; sur le terrain politique, il est plus qu'un précurseur de la réforme, il est un réformateur. Mais il procède comme Henri VIIÏ, plutôt que comme Luther ; c'est au parlement qu'il s'adresse; et que lui propose-t-il? La chose la plus agréable du monde pour les barons : il veut que l'État prenne les biens de l'Église pour les appliquer aux charges publiques ^ Les arguments théologiques ne lui manquaient pas pour justifier la sécularisation : « L'Église, dit Wiclef, se prévaut de l'Écriture, pour réclamer les dîmes; mais la même loi de Moïse qui donne les dîmes aux lévites, dit qu'ils ne posséderont

1 Joh. de Rupescissa, dans Gieseler, t. II, pag. 3, § 3, note r.

2 Hisioria Diilcini, dans Muratori Scriptores, t. IX, Additat,, pag. 4o3.

' Walsinfjham, Hist. Angl., pag. 283.

rien dans la terre promise ; si les clercs montrent tant de zèle à observer une partie du précepte de Moïse, pourquoi n'observent-ils pas l'autre ^? » Wiclef maudit la donation de Constantin ; c'est un poison pour l'Église, dit-il, car les richesses du clergé sont la source de sa corruption. Les seigneurs ont le droit et même le devoir d'enlever aux clercs des richesses dont ils abusent -.

Jusqu'ici Wiclel" est d'accord avec les sectaires du moyen âge; il veut, comme les vaudois , ramener l'Église à sa pureté primitive. Mais le réformateur anglais ne s'arrête pas à ce point de vue théologique; l'intérêt de l'État l'inspire autant que l'intérêt de la religion; il revendique la souveraineté de la société laïque sur les clercs. Se fondant sur l'autorité de Jésus-Christ, il soutient que la prétendue liberté de VÉglise est une usurpation : « Jésus-Christ et les apôtres obéissaient aux rois et ils recommandaient à tous les hommes de leur être soumis, de les craindre et de les honorer. Notre Sauveur a payé tribut à l'empereur ; il a soufTert une mort cruelle sous Pilate, sans contester sa juridiction. Saint Paul en appelle du grand-prêtre des Juifs à un empereur païen... Qui donc a soustrait notre clergé à la juridiction royale?... Ce sont les nouvelles décrétales qui ont décidé que les clercs ne paieront ni subsides, ni taxes, sans l'assentiment du prêtre mondain qui trône à Rome. Cependant le pape est souvent l'ennemi de notre pays... Ainsi un prêtre étranger, et le plus orgueilleux

Wiclef. Dialog., liv. iv, pag. lo.

Idem, ibid., pag. 18.

des prêtres, est devenu le maître de l'Angleterre M » L'on voit que le hardi réformateur n'avait pas un grand respect pour le souverain pontife. Il nie que le pape soit le vicaire du Christ ; il appelle l'Église de Rome la synagogue de Satan : « N'ayons plus de pape, s'écriet-il, et vivons comme les Grecs, en suivant nos coutumes! » Wiclef n'a pas plus de respect pour le clergé : il trouve ses privilèges incompatibles avec la souveraineté nationale : « Il est impossible, dit-il, qu'il y ait un État, si dans son sein il existe un corps puissant qui est en dehors et au dessus de ses lois ^ »

La conséquence qui résulte des principes de Wiclef est que l'État doit commander aux clercs comme aux laïques. Voilà bien tout le côté politique de la réforme; il appartenait à un Anglais d'en tracer le programme. Les idées de Wiclef se répandirent en Allemagne; la formule que les hussites leur donnèrent est la négation radicale de tout pouvoir de l'Église : « Nous sommes tous clercs, s'écrient les Bohèmes. Il y a dans l'Église divers ordres de ministères ; mais tous sont également saints, car tous sont établis de Dieu : le laboureur est aussi saint que le prêtre. » C'était séculariser l'Église. Si tout laïque est prêtre, tout prêtre est aussi laïque : pour mieux dire, il n'y a plus ni de clercs ni de laïques ; il n'y a qu'une seule société, une seule souve-

' Vaughan, The life of John de Wycliffe, t. II, pag. 232. . 2 C'est une des conclusions que les loUards présentèrent en 1394, au parlement [Lewis, the history of the life of John Wycliffe, pag. 298, n-' 6).

raineté. Nous allons voir que telle est aussi la doctrine à laquelle aboutissent les précurseurs politiques de la réformation.

N» 2. Les hommes politiques.

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