L ITALIE
veiller à ce qu'un clergé qui possède la moitié du sol^ n'accapare encore le reste, qu'il ne peut défendre d'élever des églises ou des monastères sur son territoire; croirait-on qu'après avoir annulé ainsi l'État au profit de la liberté de VÊglise^ le pape ait osé dire qu^il ne voulait pas porter atteinte à la puissance séculière ^ ! Est-ce une mauvaise plaisanterie? Non, la protestation est sérieuse; mais cela prouve quel prix il faut attacher aux déclarations desi^atholiques, quand ils jurent leurs grands dieux qu'ils respectent les droits de l'Étal. Le tout est de s'entendre et de savoir ce que parler veut dire. Paul V avait affaire à une race politique ; les Vénitiens ne se contentèrent pas des belles paroles du pape, ils lui demandèrent ce que devenait leur souveraineté dans la théorie pontificale. II en résultait qu'ils u^étaient plus maîtres chez eux, que le pape était souverain à Venise aussi bien que la république : c Or, dit le seigneur QuirinOj un royaume ne peut avoir deux chefs; c'est la doctrine des sages et avisés politiques des siècles passés, et il n'y en eut jamais d'autre '. » En conséquence, le doge, dans une lettre adressée au clergé vénitien, soutint que la république ne reconnaissait aucun supérieur dans les choses temporelles et qu'elle tenait de Dieu même le droit de veiller à sa conservation'. Bellar-
* Pra Paoto, Storia parlîcolare (Op., t. î, pag.lâ) : « Non vuole intaccare Tautorita secoiare. »
* Avis d'Antonio Quirino, seigneur vénitien {Pièces du procès^ pag. 65).
* Gieseler, Kirchengeschichte, t. III, part, ii, § 58, note 30.
tst Cècu^k bt l'état.
min répondit m nom du pope. l/illBslre cardinal n nous dire qui est souverain, dans la docirine catboliqne. « Le pape a le droit d'intervenir dans le gouvernement temporel, lorsque les princes en usent au préjudice de la religion ou de TÉglise; et c'est à lui à juger quand une loi est préjudiciable à la foi ou à la liberté ecclésiastique. Qui dit le contraire n*est pins catholique *. En effet, Jésus-Christ n'a-t-il pas confié ses brebis aux successeurs de saint Pierre? et D'est-ce pas an pasteur à veiller à ce que ses brebis ne mangent pas d'herbes empoisonnées, et ne boivent pas d'eaux pestilentielles? Le pape a donc, par droit divin, le pouvoir d'empêcher les princes de porter des lois qui compromettent le salut des âmes ou Tintérét de l'Église ; sa décision en ces choses est souveraine. » Voilà ta doctrine catholique sur les rapports de l'État el de FÉglise. Cette fois le cardinal jésuite ne biaise pas; son langage a au moins le mérite d'être clair et net. Fret Pûolô Sarpi répondit au nom de la république de Venise. La réponse est péremptoire : « Si le pape peut intervenir quand il lui plaît dans les affaires temporelles, il n'y a plus d'autre souverain que le pape •. En effet, il pourra casser toutes les lois, tous les actes des princes; que dis-je? il pourra même rompre les contrats des particuliers, pa^
^ « Qai vero id prO cef to noo.habeat, eatholicse est veritads déserter. » [Bellarminus , ï^esponsïo ad Anonymi Epistolam. Op., t. VU, pag. t066.)
• Fra Paolo, Apologia (t. I, pag. 232) : « Che non vi è principe alcuno, se non ilpaiia. »
LITAUE. fSa
le motif ou le prétexte qu'ils conlieonent un péché. Que restera*t-il à l'État? Pas uq atome d'autorité ^ »
Les Vénitiens ne contestaieDt pas la puissance spirituelle au souverain pontife , mais ils prétendaient qu il n^avait aucun pouvoir sur le temporel des princes, que la puissance temporelle appartenait à TÉtat. C'est ce que les catholiques reconnaissent aujourd'hui > en apparence du moins; mais il est impossible qu'ils soient de bonne foi, car dire que le pouvoir du pape est purement spirituel , est une hérésie. Beilarmin Taffirme et le prouve : « N'est-ce pas la doctrine des VaudoiSy de Marsile de Padoue, de Jean Hus, qiii totis disent que l'Église n'a d'autre mission que d'enseigner la parole de Dieu et d'administrer les sacrements? Ainsi le vicaire de Dieu sera réduit au rôle d'un curé de village ! C'est l'hérésie de toutes les sectes modernes, c'est l'hérésie politique *. » Qu'on le remarque bien, nous avons ici l'avis d'un homme qui a toujours été suspect aux yeux des ultramontains pour accorder trop peu à la. papauté et trop aux princes. Le pouvoir indirect ne les satisfaisait pas ; ils disaient que le pape a l'autorité suprême au ciel et sur la terre, temporelle et spirituelle, et qu'il peut corriger les princes comme ses sujets et ses vassaux '.
1 Fra Paolo, Apologia, pag. 253 : « fi retterd saddisfaUo quando nii sera mostrato un atomo di Democrilo che loro resti. »
* Bellarmini Responsio ad libellum docloris Iheologi : « Videlur renovare haeresim Waldensium, Marsilii de Padua et Joannis Hus, quam bac setateomnes modemi hœreticiamplectuntur. »
" Fra PaoloSarpi, Sloria particolare (Op., 1. 1, pag; 64, 65).
L'ÉaUll IT L*ÉTAT. 10
134 L*ÉGLISB BT l'ÉTAT.
Paul V voulut mettre cette belle théorie à exécution; il excommunia Venise, et soumit la république à rimerdit, si elle ne donnait pas satisractioo au saint-siège. Le pape n'avait aucun grief contre les Vénitiens, sauf les lois qui d'après lui violaient la liberté ecclésiastique. On lit dans la sentence d'excommunication : « Nous qui ne devons nullement endurer que la liberté de TÉglise, 1 autorité nôtre et du siège apostolique soit violée, adhérant aux décrets de plusieurs conciles généraux, et suivant les traces dlnnocent III, de Grégoire IX, de Boniface VIII et d'autres prédécesseurs de vénérable mémoire, aucuns desquels ont autrefois annulé semblables lois publiées contre la liberté ecclésiastique, et que]ques autres- ont passé jusques à publication d'excommunication contre les faiseurs de telles ordonnances, ayant mûrement délibéré de tout avec nos frères les cardi* naux, de leur avis et consentement, quoique les décrets susmentionnés soient nuls de droit, néanmoins nous déclarons encore qu'ils ont été et sont nuls, invalides, frustratoires, sans force ni autorité quelconque, et que nul n'est tenu de les observer ^ »
On le voit, Paul V passe des paroles aux actes. Un État souverain publie des lois; le pape les casse, et il a soin d'attester dans sa bulle d'excommunication qu'il exerce un pouvoir reconnu et pratiqué par tous ses prédécesseurs. La papauté se proclame donc souveraine, et, comme elle est infaillible, il ne reste plus aux vrais catholiques qu'à lui obéir. Mais Paul V, tout infailliUe
> Pièces du procès^ pag. 7.