L'ITALIE
qu'il fût, se (rompait de date; il se croyait aa douzième siècle et il était au dix-septième. Jamais foudres pontificales ne rencontrèrent une résistance aussi unanime. Le clergé donna l'exemple. Sept théologiens, et parmi eux le vicaire général de Venise % publièrent .un Traité sur Finterdit *, où ils établissaient qu'il, était nul, et que c'était un devoir pour les clercs comme pour les laïques de ne pas Tobserver : « Le pouvoir du pape, disent-ils, n'est pas illimité, il est réglé par la loi divine et restreint* dans les bornes de lutilité de TÉglise; donc l'obéissance qui lui est due ne doit pas être aveugle. Si les décrets du souverain pontife sont contraires à la loi de Dieu, c'est un devoir de n'y pas obéir; l'obéissance passive, loin d être une vertu, est un péché. Si le pape lance un interdit comme sanction de ses ordres injustes, il ne faut ni le recevoir ni Tobserver, car un pareil interdit est un abus de pouvoir, une violence; chacun a le droit et le devoir d'y résister; celui, au contraire, qui aide à l'exécuter, commet un péché. L'État contre lequel l'interdit est lancé peut donc en prohiber l'observation, et ordonner que l'exercice du culte ne soit pas interrompu.» C'est ce que fit le doge de Venise, Léonardo Donato; dans une lettre adressée au clergé vénitien, il dit qu'il tient la bulle pontificale pour nulle et de nulle valeur, parce qu'elle est attentatoire ù la souveraineté
* Fra Paolo et Fulgenzio, de Tordre des Servîtes ; Antonio, vicaire général de Venise; Giordano et Agnolo, de Tordre des Mineurs ; Cappella et Camillo, de Tordre des Auguslins.
« Fra Paolo f Opère, 1. 1, pag. 145, 168.
ni L*ÉGLisB n l'état.
de li république : € Gomme jusqu'à ce jour toos avez vaqué soigneusement à ce qui r^arde le salut des âmes de nos sujets et au service divin, ainsi continuerez-vous à Taveniren vos charges pastorales ^ » Le sénat défendit de recevoir les bulles du pape, il ordonna à eeoz qui en auraient un exemplaire de le remettre aux magistrats. Il trouva partout une prompte obéissance et un zélé admirable pour défendre la liberté et Tindépen* dance de la patrie '• L'on s'était flatté i Rome que le clergé séculier et surtout les ordres religieux observeraient Tinterdit^et que la cessation du service divin soulèverait le peuple et forcerait le sénat à céder. Il n'en fut rien; clercs et fidèles obéirent à Tordonnance du doge. On remarqua que jamais il n'y avait eu autant d'af* fluence dans les églises; les moins zélés témoignaient du zèle par patriotisme. Les Vénitiens finirent par se mo* querdu pape etdeses foudres; ils prétendirent que jamais il n'y avait eu plus d'abondance de toutes sortes de biens que pendant l'année de l'interdit, et que la malédiction du souverain pontife était une vraie bénédiction '.
Cependant les saintes provocations ne manquèrent pas; tes supérieurs des ordres religieux employèrent les menaces à l'égard des uns, ils firent des promesses d'honneurs et de grâces aux autres; mais toutes ces menées échouèrent *. Il n'y eut que les capucins et les
* Piéi^eê duyrocès, pag. i4, i».
* ¥ra Paolo, Storia particolare [Op., t. I, pag. 24).
» Ibid, (Op., 1. 1, p. ^j).'-DuPlessiS'Mornay, Mémoires, t. X, p. i45.
* Fra Paolo, Storia particolare (Op., 1. 1, pag. 32).
jésuites qui observèrent Tioterdit. Les révérends pères, essayèreot d obéir ao pape, toat eo reslaut daos de bons termes avec les magistrats de Venise; ils promirent de célébrer les offices divins, mais ils soutinrent que la messe n*était pas comprise dans les offices, et il se trouva que la Société n'en célébrait pas d'autres. Le sénat déjoua ces honteuses supercheries en intimant à la Compagnie Tordre de vider le territoire de la république ; les jésuites partirent en grande pompe, espérant émouvoir les âmes simples par leur martyre ; mab le peuple leur fit des adieu très peu flatteurs, il leur cria de s'en aller ao diable. Pour se venger, les jésuites irai* tèrent la république de luthérienne et d'hérétique; ils ue reculèrent devant aucun moyen, pas même devant le faux, pour exciter les populations contre le gouverne* ment tyrannique du sénat. D'abord ils imaginèrent un jubilé ; les Véoitîeos frappés d'interdit étant exclus des indulgenoes, on espérait que le peuple se soulèverait, mais les Vénitiens préférèrent leur indépendance aux grâces spirituelles de Rome. Après cela. Ton trouva un placard affiché à Yicence qui provoquait la république â se séparer de l'Église romaine; le sénat répondit à cette ruse odieuse en portant un décret sévère contre l'auteur du faux; mais on ne parvint pas à le découvrir ^ Tel fut l'effet des foudres pontificales et des intrigues dévotes sur le peuple vénitien. L'excommunication et rinterdit offraient encore un autre danger. D'après le droit pontifical, les Vénitiens étaient exclus du corh-
1 Fra Paolo, Storia parlicolare (Op., 1. 1, pag. 28|.30, 42, 43).
t» l'église bt l*état.
merce de la chrétienlé ; le pape et sa milice, les jésuites, mireot tout en œuvre pour que les États catholiques prissent parti contre des hommes qui, dans la doctrine de l'Église, étaient livrés au démon et pires que des infidèles. Ici encore les pieuses menées échouèrent. Avant de rompre définitivement avec la cour de Rome, le sénat s*é(ait enqnis de la législation des pays étrangers ; il se trouva que le droit de Venise était le droit commun de la chrétienté. Ainsi la guerre du pape contre la république était une guerre contre toutes les puissances catholiques; elles se gardèrent bien de soutenir le hautain pontife contre leur propre intérêt *. En France, le nonce demanda que l'ambassadeur vénitien fût exclu de l'Église. Mais comment Henri IV, qui avait eu tant à lutter contre les entreprises da saintsiége, aurait*il respecté ses censures? Il n'en tint aucun compte, fort de la doctrine gallicane qui ne reconnaissait pas au pape le pouvoir d'excommunier les princes. En Pologne, le roi, quoique dévoué à la cause du catholicisme, refusa de publier la bulle de Paul V. Le nonce intrigua si bien, que deux gentilshommes attachés à l'ambassade de Venise furent chassés de Téglise des frères mineurs. Ce fut une triste victoire, car le maréchal de la cour et le cardinal de Gracovie forcèrent les franciscains à célébrer une messe solennelle, et à y inviter l'ambassadeur vénitien, en lui demandant par-
1 Villeroi, ministre de Henri IV, zélé catholique, écrit à Tambassadeur de France à Londres : « Les Vénitiens défendent la cause commune des princes et potentats contre Tautorité pontificale. » (Ambassades de M, de la Boderie, 1. 1, pag. 71}.
LITAUE. tSO
doo de rinsulte faile à ses genlilshommes ; h messe fut
célébrée au milieu d'un grand concours de peuple.
A Madrid même, l'on comprit que la cause de Venise
était celle de tous les princes, et on loua la constance
du sénat. Une congrégation de douze théologiens décida
qu'il fallait admettre l'ambassadeur de la république à
TciBce divin ^ A la veille du traité qui mit fin au débat,
Tambassadeur alla à communion chez les dominicains,
avec toutes les solennités d'usage; le nonce lui avait
conseillé d'attendre quelques jours, pour ne pas braver
le pape, mais l'ambassadeur passa outre ; le tout se fit
au vu et su de la cour d'Espagne et de sou aveu *.
Comment se termina ce débat mémorable qui tint pendant plusieurs années l'Europe en suspens? Venise était excommuniée, et c'est au pénitent à demander l'absolution : est-ce le sénat qui fit les premières démarches pour être reconcilié avec le saint-siége? Les Vénitiens ne firent pas un pas ; ce fut le pape qui s'aperçut, mais un peu tard, que ses foudres étaient impuissantes : « Il vit, dit l'historien de la compagnie de Jésus, que les excommunications qui devaient servir au salut des âmes tournaient à leur perte, et que l'autorité du souverain pontife, qui devrait être un objet de vénération pour le
» Fra Paolo, Storia particolare (Op., t, I, pag. 14, 32, ss.). — Mûnch, FfaPaolo Sarpi, pag. 68, 90, 94.
« Idem, ibid., (Op.. 1. 1, pag. 129).
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cid et poDr la terre, était méprisée et fonfêe aux pieds *• • Pour se tirer de la fausse position où son Gif aeil Tavait engagé, Paul V eut recours à la diplomatie. Ce fut lui qui prit Finitiative des négociations. Venise, bien que sollicilée d*aller au devant d'une réconciliation, refusa : ce n'était pas à ia partie lésée, dit le «énat, à implorer celui qui était l'auteur du mal ^. Le pape demanda le secours de TEspagne. Tout en prenant parti pour Paul V, ia cour de Madrid condamna ses prétentions; Fambassadenr de Philippe III à Venise déclara formellement qu'il ne demandait pas que les lois de Venise dépendissent de l'approbation du pape» qu'il avait au contraire ordre de soutenir l'indépendance de la république, puisque sa cause était celle de tous les princes, mais qu'il était facile de donner au souverain pontife une satisfaction apparente qui au fond ne signifierait rien du tout '•
Ce fut la France qui se chargea de la médiation. Paul V et Henri IV étaient Tun et l'autre hors de leur rôle naturel. Le pape se vit forcé de négocier, de s'humilier, de mendier l'appui de la France, pour obtenir un semblant de soumission ; le roi se prêta à ce ministère et insista vivement pour que les Vénitiens fissent des concessions.
1 HUtoria societatis Jesu, t. Y, pars ii, pag. 102, n* 117 : « VidelaSii institutas ad remediam censuras, in exitium verti, suprems sedis venerandam cœlo terrisque poteslatem adduci sensim in contemptum. »
* FraPaolo, Storia particolare (Op., 1. 1, pag. 41).
s Idem, ibid . (Op. , t, I, pag. 52] : « Qualche dimoslrazione apparente d'ossequio spirituale^ che in sostan%a non volesse dir niente, »
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Lorsque Henri IV, réconcilié avec TÉglise de France» était encore repoussé par la cour de Rome, les Vénitiens s'étaient montrés plus généreux et plus hardis; le sénat de Venise avait été le premier à le reconnaître, en bravant les menaces du saint*siége. Henri IV n'aurait-il pas dû saisir à deux mains Toccasion d abaisser Torgueil des successeurs de saint Pierre? Le beau rôle dans tout le cours de la négociation fut pour la république; le peu qu'il y eut de faiblesse retombe sur Henri IV, car ce fut lui qui l'exigea.
L'ambassadeur de France à Venise commença par demander que la république fit une concession. Il fallait, répondit le sénat, exiger des concessions de celui qui avait ouvert la querelle «et injurié la république; tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'autoriser la France à demander la révocation des censures, si le roi était sûr de Tobtenir.» L'ambassadeur proposa ensuite de suspendre les lois dont le pape se plaignait, et de remettre au roi les deux clercs emprisonnés. Nouveau refus du sénat : < Consentir à la suspension des lois, ce serait dire que l'on n'avait pas eu le droit de les faire, ce qui était une atteinte à la souveraineté de la république; il n'y aurait plus de souveraineté, si, sous prétexte de la liberté de VÉglisey le pape pouvait lancer ses censures contre les princes et les forcer à suspendre leurs ordonnances; le pape se réservant de définir la liberté de l'Église^ ce serait lui l'unique souverain. » La querelle prit une gravité européenne. L'Espagne continua ses bons offices; le duc de Toscane intervint dans l'intérêt de la paix de lltalie; enfin Tempereur d'Allemagne offrit sa
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médiatioD. Comme le séoat résistait aux iostanoes d*Henri IV, le pape pria TEspagne d*intervenir. Le dac de Lerme envoya son neveu comme ambassadeur extraordinaire a Venise : il proposa une suspension temporaire des lois» ne fût-ce que pendant deux mois, avec la déclaration qu elle était faite pour faciliter les négociations et par condescendance pour les négociateurs. Le sénat fut inébranlable; une suspensico, même d'un jour, serait un aveu que le pape avait le droit de censurer la république, et serait par suite on attentat à sa souveraineté.' Paul V ne cédant pas et Venise ne voulant pas céder, l'on crut que le débat allait se décider par les armes. Déjà TEspagne augmentait ses corps d'armée à Milan, au grand déplaisir des princes italiens. Ce fut dans ces circonstances critiques que Henri IV, d'accord avec le souverain pontife, chargea le cardinal de Joyeuse d'arranger le différend. L'ambassade seule d'un prince de l'Église était ane humiliation pour la papauté. En effet la république était toujours sous le coup de l'interdit, les Vénitiens s'obstinaient à ne faire aucun acte de pénitence, et voilà qu'un cardinal va en députation solennelle communiquer avec les excommuniés, que dis-je? les solliciter! et tout cela au vu et su du vicaire de Dieu! Paul Vi dit-on, trouva la chose étrange; elle était plus qu'étrange, elle était inouïe.
Le cardinal de Joyeuse insista sur la nécessité do faire une concession au pape quant aux lois, afin de donner au saint-père une raison apparente de lever les censures. Il demanda, il imposa presque cette conces-