‹ L'église et l'étatChapitre 13 sur 22 · L ITALIE. S · texte numérisé non relu

L ITALIE. S

Les historiens sont partagés sar rappréciation de ce débat mémorable. Daru dit que la victoire du sénat fut cooiplète, et qu^elle fit cesser pour toutes les nations catholiques la crainte et le danger des interdits. Tel n^est pas Tavis de Ranke; il trouve que la victoire des Vénitiens ne fut pas entière : « En remettant les clercs coupables au cardinal de Joyeuse, ils savaient très bieD que l'ambassadeur les livrerait immédiatement à la cour de Rome; ils abdiquaient donc un droit inaliénable de leur souveraineté, en consentant à laisser juger par une justice étrangère des hommes qui avaient violé leurs lois. > Nous avons déjà dit que cette concession était un acte de faiblesse, mais ce n'est pas à Venise qu'il faut l'imputer, c'est à Henri IV. Le roi de France força la main au sénat, parce qu'il craignait qu'eu poussant la résistance jusqu'au bout, l'Espagne n'excitât le pape à faire la guerre, et ne fit son profit de ces divisions *. Si Ton veut appeler victoire une concession arrachée aux Vénitiens par des considérations exclusivement politiques, c'est en tout cas une triste victoire : on doit plutôt l'appeler une honteuse défaite. Ce n'est pas comme puissance politique que Paul V avait excommunié Venise, c'est comme vicaire de Dieu; il aurait donc dû exiger une satisfaction religieuse. Or les rois

> Ce sont les paroles de Henri IV [Rommel^ Correspondance de Henri lY avec le landgrave de Hesse, pag. 339).

iiê l'êguss bt l*état

mêmes qui prirent parti pour le pape, ne voulaient pas que Venise cédât i des prétentions qui portaient alteiote à la souveraineté de tous les Étals; TEspagne et la France ne demandèrent jamais au sénat qa^une concession apparente pour sauver Thonneur du saint-^père. Or Tbonneur véritable se contente«t-il d*aoe satisfaction dérisoire, ou n'est*ce pas plutdt une injure poar celui qui s'en contente?

Telle fut la position de Paul V. Le pape annule les lois de Venise, comme contraires à la liberté ecclésiastique, et ccâ lois subsistent. Le pape prononce contre Venise la plus terrible des censures, rinterdit, et personne n'y obéit, pas même les ordres religieux. I) n'y a que les jésuites qui Tobservent, et pour avoir obéi ils sont expulsés \ Les Vénitiens excommuniés refusent de faire le moindre acte de pénitence; cependant Paul V lève ses censures, et il absout ceux qui ne veulent pas de son absolution. C'est là ce qu'on appelle un triomphe! Dira*t-on que Paul V a plié sous la nécessité de la force? Mais il n'a pas même osé recourir aux armes, malgré Tappui de TEspagne. D'ailleurs le vicaire de Dieu ne s'était-il pas vanté qu'il avait des légions d'anges à son service * ? A son exemple, les cardinaux» ses défenseurs, avaient lancé contre Venise les menaces les plus terribles tout ensemble et les plus ridicules. Le

1 (c Qui voudra désormais se fier à la parole du pape? » dit Rhevenhiller, Annales Ferdinandei, t. VI, pag. 3179.

* Fra Paolo, Storia particolare, Op., 1. 1, pag. 9 : • Ed avrebbe le legioni d'angeli in favore. »

L'ITALIB. S49

cardifial Baronius dit qae les Véoitiens , en s^élevant contre le pape, s^élevaient contre Dieu : c lis ont déchiré la robe de Jésus-Christ par autant de déchirures qu'ils ODt désobéi de fois au pape ; or comme la chute de tous ceux qui fout la guerre à Dieu est inévitable, ainsi leur ruine est certaine '. » Le cardinal Bellarmin ne fut pas aïoins prodigue de menaces divines '• On dirait que ces messieurs siègent dans les conseils de Dieu. Que de fois les menaces de ces prétendus conseillers se sontelles trouvées vaines! Ce qui ne les empêche pis de répéter avec Paul V, aussi souvent que Tocoasion se présente, que leur cause est celle de Dieu, et que les portes dei*enfer ne prévaudront pas contre eux '•

Cependant les pointes de Tenfer prévalurent contre Paul Y. Comment la république de Venise, qui était déjà en pleine décadence, osa-t-elle lutter contre le chef de la chrétienté et braver des foudres qui avaient terrassé de puissants empereurs? Nous avons dit que Paul Y s'était trompé de date; l'esprit du temps fut pour beaucoup dans la victoire des Vénitiens, mais le génie d'un homme y fut pour plus encore : cet homme est le moine Fra Paolo Sarpi. La papauté n'a pas

^ Baronius, Remontrance à la seigneurie de Venise (Pièces du Procès, pag. 248, 288, 307).

* BellarminuSy Responsio ad Anonymi Epistolam (Op., t. VII« pag. i06S). Après avoir rapporté des exemples de la prétendue vengeance divine contre des rois qui avaient osé désobéir au pape, le cardinal ajoute : « Idem est Deus hoc tempore, quin tnnc erat, eâdem, quâ tune, prœditus omnipotentiâ. »

> Fra PaolQy Storia particolare, Op., 1. 1, pag. 15.

tso l*£glisb et l*êtat.

eu d*enneaii plus redoutable : h haine de la puis- 5aDoe poDlificale fut la seule passion de sa ^ie, consacrée tout entière à Tétude et à la science. Jageant les autres d*après eux-mêmes , les ultramontaios , n'ont pas manqué d*imputer aux motifs les plus vils la rude guerre que le moine fit au pape : on lui avait refusé un évéché, de là sa colère! L'illustre historien da concile de Trente a pris soin lui-même de nous faire coanaitre ses sentiments ; ce sont ceux des légistes, des homines politiques. Moine, il osa approuver la paix de religion d'Augsboui^ : c Chaque État, dit-il, est souverain, et tient sa souveraineté de Dieu ; c'est un droit et un devoir pour les princes de gouverner leurs royaumes d'après les exigences de l'intérêt général, et non d'après les commandements de TÉglise; ils doivent, au contraire, se défier des prêtres, parce que ceux-ci n'agissent jamais qu'en vue de leur ambition. Qu'ils ne s'inquiètent pas de ce que l'on pense à Rome, Dieu ne les a pas établis rois pour être les instruments de la cour pontificale. Chacun est maître chez soi; il n'appartient pas plus à Rome de gouverner la France ou l'Allemagne, qu'il n'appartient aux Allemands ou aux Français de régner à Rome *. » Fra Paolo fut l'âme de la résistance que Paul V rencontra à Venise; iFparviut à animer le peuple de son patriotisme, et le peuple lui voua une admiration qui allait jusqu'au culte. A sa mort, les Vénitiens s'arrachèrent les lambeaux de ses habits, comme si c'étaient des reliques ; il fallut, dit un historien catholique, que

^ Sarpi, Istoria del concilio Tridentino, lib. i, c. 46.

LITALIE. Ki

le pape intervint poar empêcher Venise d'adorer comme un saint un moine excommunié ^ Mais s'il jouit de la vénération du peuple, il fut poursuivi jusqu'à sa dernière heure par la haine des ultramontains. A plusieurs reprises il manqua d'être victime d'assassins, soldés par ses ennemis; la première fois qu'il sentit le stylet des brigands, il s'écria : € Je reconnais là le style de la cour de Rome! » Ses assassins prétendirent avoir agi par tn^ptration divine, et le pape se contenta de réprouver leur zèle indiscret. Dans une autre tentative d'assassinat, un secrétaire du pape se trouva impliqué. Le sénat fut obligé de séquestrer le grand homme, pour le mettre à Tabri des brigands romains \

Nous n'entendons pas imputer ces crimes au pape, bien que le fanatisme et l'ambition déçue les aient inspirés. La responsabilité de Paul V est assez lourde, sans que l'on ait besoin de charger sa mémoire d'un assassinat. Il a toujours prétendu qu'il agissait dans Tintérét des âmes, et pour la cause de Dieu. Admettons qu'il fût sincère, on ne peut l'excuser qu'aux dépens de la doctrine au nom de laquelle il agit. Cette doctrine fait plus qu'engendrer une ambition démesurée, elle fait plus que détruire la souveraineté de TÉtat, elle détruit la moralité, en la viciant dans son principe. Le nonce du pape à Venise dit en plein sénat que les œuvres de piété et de charité n'étaient absolument rien, si I on ne favorisait la liberté de l'Église; que la perfection chré-

* KhevenhiUer, Annales Ferdinandei, t. X, pag. 359. > Mûnch, Fra Paolo Sarpi, pag. 187, 214.

m L*ÉGUSB BT L'fiTAT.

tienoe ne consisUit pas dans les aamôaes et aatres bonnes œuvres, mais dans l'exaltalion du pouvoir spirituel ^ Quel renversement de toute idée morale ! La liberté de FÊglite^ c*est Timmunité des clercs qui les excite au crime en les mettant à Tabri de tonte peine : favoriser Timmunité, c'est donc nourrir les crimes. Et voilà le comble de la perfection chrétienne ! La liberté de PÊglite^ c'est encore la faculté pour le clergé de s*approprier tous les biens, par tous les moyens licites ou illicites, pour se livrer ensuite à une vie molle et oisive, lorsqu'elle n*est pas criminelle; favoriser cette licence, c*est le comble de la perfection chrétienne! Inspirer aux hommes de pareils sentiments, pervertir leur conscience, cela s'appelle travailler à leur salut! Pour apprécier la moralité du débat entre Paul V et la république de Venise, il est bon de se rappeler que oes énormités datent du dix-septième siècle, d'une époque de réaction catholique, et que des hommes comme Baronius et Bellarmin prirent parti pour les prétentions pontificales et firent de la cause de Tambilion romaine la cause de Dieu. Que ceux qui ont des yeux, voient! Que ceux dont la raison n'est pas entièrement aveuglée, comprennent ! La religion catholique, telle que les ultra-

* Fra PaolOy Storla particolare (Op., 1. 1, pag. 2) : « Non si vergogne di dire al prencipe nel collegio, che le lemosine e le aiu« opère di pieta, la frequentazione di sacremenli e ogn' altra buona e chrisiiana operazione, senza favorire la liberta ecclesiasUca, ad nihilum valent ultra... che neir elemosine e devozione non consiste la perfezione cbristiana, essendo il cimenlo di queila Tessaltazione délia giuridizione ecclesiastica. »

L lTia.UB« sss

naoDlaîps reoloadent, c'est la domiDatiao de TÉglise; la moralité catholique, c'est eacore la domination de l'Église; le salut des âmes» c'est toujours la domination de rÉ{lise.

b. Cléme&t Xlll ei 1« dae de PanB«.

Nous passons du commencement du dix-septième siècle^ à la seconde moitié du dix-huitième. L'esprit humain a fait un pas immense. Nous sommes en pleine philosophie. Le moine Fra Paolo s^appelle Voltaire» et Voltaire s'appelle légion. Que pense le dix^haitième siècle de la liberté de l'Église? Il se moque de l'Église e( de sa liberté» et du catholicisme par dessus le marché. Les immunités du clergé étaient personnifiées en quelque sorte dans la bulle In Cœna. Nous avons dit que les rois les plus orthodoxes» et parmi eux Philippe II, n'avaient pas voulu de cette fameuse bulle; Ton devine quel cas les philosophes en devaient faire. C'est « un monument d'impudence et de folie, » s'écrie Voltaire; c'est « le chef-d'œuvre de l'insolence ^ » La liberté de l'Église aboutit à faire de l'Église un Étal dans l'État; un État qui est dans TÉtat» quand il s'agit de jouir de ses privilèges; UD État qui est en dehors de TÉtat» quand il s'agit de supporter sa part dans les charges publiques ; un État qui est au dessus de TÉtat» quand il s^agit d'exercer son prétendu droit divin. Quel abime de non-sens! disaient les philosophes. La raison est stupéfaite devant

» Dictionnaire philosophique, v» Philosophie et v*Dîeu.

t84 L*teUSB ET L*ftTAT.

ce tas d*absardité8 ; elle 8*affllge à la vue de la béiise homaine qui a pu supporter pendant des siècles la tyrannie sacerdotale, basée sur Tignorance et la superstition. Il faut y ajouter la tromperie, le mensonge et le faux. Rome, dit on philosophe anglais, fut un atelier de faussaires : c'est sur de faux actes qu'elle fonda sa suprématie spirituelle, c'est sur de faux actes qu'elle fonda son autorité temporelle K Jusqu'à quand les peuples supporteront-ils une domination qui n'a d'autre base que la fraude? II faut que l'État enlève au clergé ses biens, ses immunités, ses privilèges, sa puissance. Telle était la conclusion des philosophes*; et les sentiments des philosophes allaient bientôt devenir une terrible réalité.

Et c'est à la fin de ce siècle philosophique, hostile à l'Église, hostile à la religion, que Clément XIII excommunie le duc de Parme, pour avoir revendiqué le droit inaliénable de l'État contre le prétendu droit divin de rÉglise, droit qui a pour titres le mensonge et le faux ! Oh ! les momies ! Ces hommes qui trônent sur le siège de saint Pierre, se disent infaillibles,et ils sont les plus aveugles parmi les aveugles! Quand les philosophes apprirent Tacte de folie de Clément XIII, il s'éleva un immense cri de joie dans leur camp. Voltaire écrivit à d'Alembert : «Vous savez sans doute la grande nouvelle de l'excommunication de rinfant duc de Parme par notre saint-père le pape, pour avoir attaqué Timmunitédes biens ecclésiasti-

1 Bolingbroke, Philosophical Works, t. III, pag. 231 , 249, 231 , 254. ■ D'Holbach, Lettres à Eugénie, dans les Œuvres philosophiques deFréret,t. I, pag. 250.

L ITALIE. tS5

ques. Il me semble que notre mère sainte Église travaille d'un côté à jeter sa maison à bas» tandis que les philosophe y mettent le feu de Tautre. Oh! que le saint-siége entend bien ses affaires! Les mécréants seraient tentés de dire à Clément XIII ce que disait Timon le misanthrope à Alcibiade: « Que je suis content de te voir à la « tète du gouvernement !fTu me feras raison de toute » la canaille athénienne ^ » Qu'est-ce que le duc de Parme avait fait pour exciter cette grande colère du pape? Beaucoup moins que ce qui forme aujourd'hui le droit commun de TEurope. Dans le duché de Parme, comme partout, TÉglise acquérait toujours, et comme elle n'aliénait jamais, elle menaçait de devenir Tunique propriétaire de tout le pays. La Pragmatique de 1764 constate que les gens de mainmoi*te étaient déjà en possession d'une quantité prodigieuse de terres, les meil* leures et les plus fertiles. N'était-ce pas un devoir pour le prince de por(er remède au mal? S'il y avait un reproche à lui faire, ce serait d'avoir attendu jusqu'au dix-huitième siècle pour apporter des restrictions aux acquisitions de l'Église, qui ailleurs avaient été consacrées dès le moyen âge. Pourquoi le pape flétrissait-il dans le duché de Parme un principe qui était le droit commun de l'Europe? A cela il n'y a qu'une chose à répondre, c'est que le pape n'a d'autre raison que sa volonté. C'est la manière des canonistes ; elle est digne des infaillibles. Encore l'infaillible ne disait-il pas la vérité : il se plaignait de ce que la Pragmatique défendait

«Lettre du 18 février 1768.

tM l'égusb bt l'état.

foule espèce d'acquisitions aux geos de matoimrtey or ie texte méaie de Tédit ne parle que des acquisicioBs $ODee$sivet. Le duc se réservait d'autoriser les aoqnisitioos nécessaires. Que faut-il de plus à ces chers clercs? Le superflu? le luxe? sont-ce là les maximes des Pères de rÉglise et des conciles! Un édit de 176S assujettit les biens des ecclésiastiques à Tiropôt. Sur cda [e pape s'écrie que Ton veut rendre esclave Vépouse de JèsuS" Chrùt. Réduisons ce verbiage à sa juste valeur. Le duc mahitint Timmunité dont le clergé jouissait, et c'est le tort qu'il avait. Il se borna i soumettre à Pimpôt les biens nouvellement acquis par TÉglise, parce que, en les dégrevant il eût fallu charger d'autant plus les biens des laïques. G est toujours la vieille histoire : la liberté des clercs devient la servitude des laïques. Et c'est le pape qui ose crier à rescbvage! Rien de plus curieux que la défense des ultramontains. On leur opposait les fameuses paroles du Christ, qm'j/ faut rendre à César ce qui est à César. Ils répondirent que ces paroles ne s'appliquaient qu'aux princes païens I Outré de cet excès de niaiserie, un légiste espagnol traita les apologistes de la cour de Rome d'idiots. Cesi un mot peu parlementaire, mais il n'en est pas moins juste.

La Pragmatique enjoignait à ceux qui entraienten religion de renoncer à tous leurs biens au profit de leur famille. C'était ie droit commun de l'Europe. Et quoi de plus juste? Les moines ne meurent-ils pas au monde? Dès lors leurs biens doiveut passer à leurs héritiers. A Rome on prétendit que le droit de la famille était contraire à la liberté de l'Église, 4|«e c'était le monstère

L ITAUE. 257

qui devait hériter des moines. Et c*est pour des droii9 divîos de cette espèce que le pape excita les si^ets du duc de Parme à désobéir à leur souverain !

Eufio le duc de Parme établit le placet daos ses États» Où est le crime? Le placet était en usage dans toute la chrétienté. En Allemagne, les princes ecclésiastiques eux-mêmes le pratiquaient. Les plus orthodoxes, les plus fanatiques des rois d'Espagne, Ferdinand, Philippe II exigèrent Vexequatur avec une rigueur excessive. Preuve que la religion n'était pas en cause : c'était une question de souveraineté.

Tels étaient les griefs du pape. Dans sa bulle d'excommunication, il dit qu'il a usé d'une trop longue patience; il ne veut pas tarder plus longtemps à venger la liberté de rÉglise : se fondant sur lexemple de ses prédécesseurs, sur l'autorité des saints canons et sur la bulle In Cœna, il casse et annule, avec un grand luxe de paroles, les édits portés par le duc de Parme, il défend à toutes personnes, laïques et clercs, de les observer. Enfin il déclare que les auteurs et les complices de ces lois ont encouru fexcommunication de plein droit, qu'ils n'en peuvent être absous que par le pape, et qu'ils n'obtiendront l'absolution qu'après la révocation desdits décrets ^ Voltaire dit que la bulle d'excommunication lancée par Clément XIII paraissait du douzième siècle plutôt que du dix-huitième. En effet, les papes se croient toujours au moyen âge. Les Grégoire et les Innocent faisaient mieux qu'excommunier les princes qui leur résistaient,

1 Breviarii Romani Continuatio, t, III, pag. ^183, 489. Vkauu n l'état. n

tss l'église et l'état.

ils les déposaient et ils décIaraîeDl qu'ils agissaient en ▼ertu du droit qu'ils tenaient de Dieu. Est-ce que le droit dÎTÎn change? peut-il étreautreaudix-huitiëme siècle qu'au douzième? Voilà ce que se disait Clément XIII. Pour le coup, Tinfaillible se trompa lourdement. Il croyait avoir bon marché d'un doc de Parme, il comptait sur la bêtise humaine. Le pape était seul a ignorer combien les esprits s'étaient éclairés dans toute l'Europe. Il aurait dû au moins savoir qu'il insultait dans la personne du duc de Parme, le roi d'Espagne son oncle, Louis XV, chef de la maison de Bourbon, et le roi des deux Siciles, son cousin germain. Le parlement de Paris commença par condamner le bref d'excommunication ; puis le conseil du roi donna l'ordre de se saisir d'Avignon et du comtat venaissin. De son côté, le roi de Naples s'empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. Il n'y a pas jusqu'à rAiïlriche, qui supprima la bulle In Coma. Voilà, dit Voltaire, ce que Clément XIII attira à la cour de Rome, pour n'avoir pas fait réflexion qu'il vivait au dix-hui* tième siècle ^ Le grand incrédule ne se doutait pas qu'un siècle plus tard, la papauté renouvellerait tontes les prétentions consignées dans la bulle In Coma. Décidément les infaillibles sont frappés d'aveuglement, comme tous ceux que Dieu veut perdre.

* Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. xxxix.— Comparez Martens, Recueil de traités, 1. 1, pag. 495, ss. — Jugement impartial, 2 vol. in-8«. — Manifeste de la cour de Parme (dans le Recueil des actes concernant les jésuites d'Espagne),

LÀLLEMAGNE. S50

W 5. VAUmagne ».

L'on pourrait croire que des prétentions pareilles à celles de Clément XIII n'étaient possibles qu'en Italie, et dans un petit pays comme le duché de Parme, sur lequel .le saint-siége réclamait un droit de suzeraineté. Il n'en est rien. Nous avons vu Clément XI, au commencement du dix-huitième siècle lancer partout ses foudres, fut-ce pour des pois chiches, quand la liberté de rÉglise était en cause, et nous savons ce que la liberté de rÉglise veut dire. Jl y avait des pays catholiques qui jouissaient de la plénitude de cette liberté. Telle était la Bavière. Toutefois la lumière du dix -huitième siècle commençait à éclairer les contrées les plus ténébreuses de l'Europe. En 1766, il parut un écrit anonyme sur les Immunités ecclésiastiques dans les choses tempo* relies. L'auteur, conseiller du duc de Bavière, exposait avec l'impartialité de la science allemande, les motifs pour et contre les immunités ^. Il osa conclure que les clercs, réguliers et séculiers, profitant, comme les laïques , des bienfaits de la société civile , devaient , comme eux , supporter les impositions sans lesquelles l'État ne peut pas subsister. Attaquer l'immunité de l'Église , c'est attaquer son droit divin,

1 Grûnde, sowohl fur als gegen die geistlichen Immunitaten in zeitlichen JHngen, Strassburg, 1766.

* Voyez les témoignages dans Zschokke^ Bayerische Geschichte, vitMBuch.

160 l'êgusb et l*ètat.

car Dieu veut que TÉglise soit hors de l'État, quand il s*agit de contribuer «ii charges oommunes; et Dieu veut qu'elle soit dans TÉtaC, quand elle demande l'appui du bras temporel, pour l'exercice de ses privilèges. L*évéque de Frisingue se h&ta de condamner l'abominable livre qui portait atteinte à la liberté ecclésiastiqae, et en défendit la lecture à tous les fidèles.

On a de la peine à en croire ses yeux, quand on voit des choses pareilles se passer à la veille de la révolution qui mit fin pour toujours au droit divin de rÉglise. Les imprudents ! Dans leur zèle aveugle, les princes de TÉglise rapportent à Dieu tous les privilèges qu'ils doivent à Tignorance et à la barbarie du moyen âge. Ils ne s'aperçoivent pas qu'à force d*abuser du droit divin, en confondant la religion avec les intérêts de leur caste, ils finiront par entraîner la religion dans Tablme où ont péri les immunités! Ces prétendus défenseurs, de rÉglise sont les plus dangereux ennemis du christianisme. Nous allons voir à quoi aboutit le droit divin du clei^é au dix-huitième siècle ; le lecteur décidera si ce n'est pas on sacrilège que de couvrir de pareilles énormités du nom de Dieu.

Le duc de Bavière, Maximilien-Joseph , bien qne n'étant pas un libre penseur, prit parti pour 1 écrit censuré, et fit arracher les placards que Tévèque de Frisingue avait afiichés à toutes les églises de sou diocèse. Il s'agissait en effet des droits de TÉtat, et non d'un article de foi. Tel n'était pas l'avis des moines et de leurs partisans. Il y eut un déluge^de clameurs contre le téméraire qui avait osé porter la main sur l'arche sainte : on

• LALLBMAGNfi. Ml

aurait dit que rÂntechrist a?ait paru eu Bavière, et que c*en était fait de la religidn chrétienne. Cependant ces cris de fureur produisirent un effet tout contraire à eeiai qu^en attendaient les saintes gens qui auraient bien voulu soulever le fstnatisme des masses. L'opinion publique se prononça pour le prince. C'était l'encourager à maintenir ses droits contre les envahissements du clergé. Pour empêcher que les brouillons mitres ne missent le feu aux quatre coins du pays, Télecteur ordonna qu'aucun écrit épiscopal ne pourrait être publié, avant d'avoir été soumis à son approbation. Il porta un coup mortel au monachisme, en défendant de recevoir des novices avant l'âge de vingt-cinq ans. Enfin il rompit le lien qui attachait les ordres monastiques à leurs supérieurs étrangers. C'était de fait dissoudre les corporations religieuses, car c'est l'unité qui fait leur force. Il y eut un concert de réclamations dans le sein du clergé régulier. Les jésuites se distinguèrent. Ils avaient encore le verbe haut, ne se doutant pas que leur chute était aussi prochaine. La Compagnie rappela avec orgueil les services quelle avait rendus à la religion et à la science en Bavière ; elle avait l'air de croire que sans les révérends pères, l'Église et l'État ne pouvaient pas exister. Mais la médaille avait son revers; le conseil du duc va nous dire qu'il y a beaucoup à rabattre de la vanterie jésuitique : « Le seul ministère social t[ue les jésuites remplissent, c'est l'enseignement, et ils s'en acquittent très mal. Dans les pays protestants, Tinstruction est donnée par des laïques, et elle est infiniment supérieure à celle de la Sociétér Faut-il s'en étonner? Les

M« L*toU8B ET L*ftrAT.

chaires sont ooeapées par de jeanes blanes-becs qoi auraient besoin eux-mêmes d'apprendre ce qu'ils soQt chargés d'enseigner. Et à peine commencent-iis à se former» qu'on les déplace. Comment les écoles pour* raient-elles prospérer avec ce va-et-vient perpétuel? »

Nous arrivons à une autre immunité, qui est aussi de droit divin, celle de la juridiction. A Munich, l'ordre de Saint-François avait la juridiction criminelle sur un couvent de religieuses. Un jour, en 1769, un ramoneur entendit de sourds gémissements qui semblaient sortir des souterrains du monastère. La rumeur publique ayant porté ce bruit aux oreilles de Télecteur, il envoya des officiers pour s'assurer du fait. Comme d'habitude les saintes femmes, dans leur amour pour la vérité, nièrent tout. Cela n'empêcha point les délégués du duc de procéder à leur perquisition. Les gémissements les guidèrent; ils arrivèrent à un cachot souterrain, dont ils firent briser la porte. Que virent ils? Un misérable spectre courbé sous les chaînes, dévoré par la vermine, et conservant à peine des formes humaines. C'était une jeune religieuse. Depuis six ans, elle vivait, nous disons mal, elle était torturée dans ce lieu infect. Quel était son crime? On ne lui en connaissait aucun, sinon trop de prodigalité à l'égard des pauvres, au préjudice de la communauté. Il y avait sans doute quelque vengeance cléricale en jeu. Maximi lien- Joseph ordonna immédiatement la destruction de toutes les prisons monastiques, et défendit aux congrégations d'exercer la juridiction criminelle sur leurs membres, sous peine de l'abolition de l'ordre.

L'ALLEMAGNE. t65

Mais les lois ont beau ordonner et défendre. Est-ce que le législateur a une autorité quelconque sur les oints du Seigneur? Qui sait ce qui se passe derrière les murs des couvents? Par-ci, par-là, il y a un fait qui transpire, et alors ce sont des horreurs à faire dresser les cheveux sur la tète. Il y avait dans un monastère bavarois, un religieux d'une piété exemplaire; mais témoin des crasses débauches de ses frères en Jésus- Christ, il eut l'imprudence de leur en faire de sanglants reproches ; lettré et savant, il eut encore le tort de se moquer sans pitié de la slupide ignorance où végétaient ces brutes. Les moines jurèrent de se venger. Nonno, c'est le nom de notre malheureux, était-il libre penseur, ou passait-il pour tel au milieu d'une tourbe d'imbéciles! Il nous est impossible de répondre. Toujours est-il que la congrégation condamna Nonno pour ses erreurs de foi. Quand les furieux voulurent le conduire dans le plus affreux de leurs cachots, le condahiné, fort sans doute de son innocence, résista. Alors ces dignes disciples de Jésus-Christ lâchèrent un énorme boule-dogue contre l'infortuné. Jeté par terre, et tout en sang, on le garrota et on le traîna ainsi dans la prison. On finit par lui rendre la liberté. Mais sa liberté ne fut qu'un piège. On surprit une de ses lettres où il se plaignait de son triste sort. C'était une preuve de sa culpabilité ; il allait être traduit devant un tribunal ecclésiastique et expier pendant le reste de sa vie un crime imaginaire. Nonno préféra se donner la mort.

Voilà ce qu'on appelle la liberté de TÉglise et le droit divin.

tu Vèguêb et l'£tat.

§ «. MémÊM de U UMè.

Nous ooonaissODS déjà le résultat général de la lutte. L^Église mainlÎDt toutes ses prétentions jusqu'à la veille de la révolution; elle les maintient encore en plein dix-neuvième siècle, et elle les maintiendra aussi longtemps que Tignorante crédulité des peuples reconnaîtra an pouvoir spirituel. L*épouse de Jésus -Christ a été affranchie par le sang de son divin époux : elle est libre, ce qui veut dire, dans son langage, qu'elle règne sur les rois et sur les peuples. Voilà la théorie, mais il y a loin de la théorie à la réalité. En fait, la liberté de l'Église s'en va pièce par pièce, jusqu'à ce que la révolution en emporte le dernier vestige. Il nous est impossible de suivre ce mouvement dans tous les pays. Nous bornerons nos recherches à la France. Si les gallicans ont pris parfois Tinitiative dans la lutte de TÉglise et de rÉtat, cela n'empêcha point les autres nations de les suivre de près. La tendance de la société, à partir de la réforme, est de se séculariser complètement. Cela se fit, ici un peu plus tôt, là un peu plus tard ; mais ces accidents ne changent rien au résultat final. Quoi que fasse l'Église, elle ne parviendra pas à ramener l'humanité au moyen âge.

JH^i. la liberté de TÊglUe,

Nous avons dit les longs combats que la papauté soutint pour conquérir la liberté des élections. L'Église

RÊmiLTAT ME hK LUTTE. 965

fiait psr jouir de oette^ liberté si ardemment désirée : pendant les derniers siècles du moyen âge, les chapitres élisaient les évéques, et les congrégations lears abbés. An début de Tère moderne, les élections furent abolies en France ainsi que dans le reste de la chrétienté. Qui prêta la main à Tasservissement de FBglise? 'La papauté est un pouvoir égoïste, comme tout pouvoir personnel ; or Tintérét, quoi qu'on en dise, aveugle bien plus souvent qu*il n'éclaire, parce qu'il ne voit que le présent et les avantages immédiats; Tavenir lui échappe. Ce fut pour un intérêt personnel que Léon X vendit à François I"*' la liberté de TÉglise gallicane. Le concordat de 1516 donne au roi de France le droit de nommer aux évêchés et aux abbayes; les évêques prêtent serment au roi de lui être, tant qu'ils vivront, fidèles sujets et serviteurs, et de procurer son service et le bien de TÉtat de tout leur pouvoir ^ On sait que le concordat éprouva une vive opposition au sein de Tuniversité et du parlement ; mais la volonté royale remporta. Les légistes se réconcilièrent bien vite avec un traité qui augmentait le pouvoir de la royauté, et ils trouvèrent d'excellentes raisons pour justifier le droit du roi de norpmer aux bénéfices. Pour eux, le pape était un prince étranger, partant ennemi ; or comment souffrir qu un prince étranger nomme les évêques, les chefs de I Église nationale, qui, par la nature de leurs fonctions, exercent une si grande autorité sur les peuples '?

1 Fleury, Institution au droit ecclésiastique, 1. 1, pag. 125, 127. * Dupuys^ Commentaire sur les libertés de TËglise gallicane, pag. 204.

966 L*teU8B ET l'ATAT.

Les listes allèrent plas loin : le droit de nomination concédé par le pape ne les satisfaisait pas ; c*était on privilège qai semblait mettre le roi dans la dépendance de la papauté. Les légistes soutinrent hardiment « que les rois de France avaient toujours disposé, directement on indirectement, des prélatures de leur royaume ; que ce n*était point un privilège, mais le droit commun de la France; qu*il est de Tessence même de la couronne, quoi qu*en aient pu dire des canonistes ignorants. » Ce ne furent pas seulement les légistes, ennemis nés de rÉgiise, qui cherchèrent à élever à ses dépens le pouvoir royal, les clercs eui^mémes finirent par être de leur avis; on lit dans les Mémoires du clergé « que le pouvoir du roi de nommer aux évéchés de ses États n'a pas commencé par le concordat, que cette forme de gouvernement a été introduite en France presque aussitôt que la monarchie, que ce droit appartient au roi en qualité de souverain. » Le concordat n'a donc fait que reconnaître un droit qui lui préexistait, et que le roi continuerait à exercer, alors même que le concordat serait aboli, car il est de Tessence de la royauté ^

La doctrine des légistes était en opposition avec le droit et avec Thistoire, mais elle marque bien quels furent, à partir du seizième siècle, les rapports entre rÉglise et TÉtat. Les ambassadeurs vénitiens disent que le roi exerçait un empire absolu sur l'Église , par suite du droit qu'il avait de nommer qui il vou-

* Durand de Maillane, les Libertés de FËglise gallicane, t. Il, pag. 545, 560, 562.

Page 1