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Que faisaient les hauts prélats de leurs immenses richesses? Ils les employaient sans doute en œuvres de charité, comme les canons les y obligent ! Les évêques ne se souciaient pas plus des pauvres que du salut des âmes. Ils ne résidaient pas même dans leurs diocèses : pendant tout le cours du seizième siècle, il fallut les ordres réitérés des rois, appuyés par les arrêts des parlements, pour les contraindre à ^remplir le premier de leurs devoirs. En 1550, le roi écrivit aux évéques que la religion périssait à vue d'œil par la négligence des prélats; il leur enjoignit de se rendre dans leurs églises pour veiller à ce que les curés s'acquittassent de leur chargé. Le roi menaça les suffragants négligents de les punir par la saisie de leur temporel. On ne prit pas la menace au sérieux. En 1560, nouvelle recommandation aux prélats : « L'hérésie pullule, et les évoques sont loin de leur troupeau ! La colère de Dieu sévit contre la chrétienté , et les évéques s'amusent à Paris! » Les évéques n'obéirent pas. Il fallut que le parlement eût recours à la seule raison que les prélats écoutaient, il leur enjoignit la résidence, sous peine d'amende et de saisie de leur temporel. Le roi porta une ordonnance dans le même sens, il décréta que les évéques ne jouiraient de leur temporel qu'en pro-
quam aegre plerumque addu^ntur prselati abbatês, canonici, ut convenientem portionem e suis decimis in parochi bonestam susfcniationem convertendam dimittere \elintjacile apparebit in hftc materiâ justius a regiis senatoribus quam ab ecclesiasticis judicibus, qui plerumque sunt decimorum possessores, esse sperandum... »
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poriion du lemps qQ*ils résideraieoL En enregistranl les lettres piitentes, le parlemeot déclara qu'il n'y serait admis aucune exception, aucune dispense : « Car les évéques ne peuvent pas plus être dispensés de résider, que d*aimer Dieu et d obéir à ses commandements. > Les édils et les arrêts avaient peu de force au milieu des guerres civiles. Une lettre adressée en iS63 au parlement provoqua de nouvelles rigueurs contre les évêques BOB résidents; on y lit : « Vous savez si la résidence des évêques fut jamais plus nécessaire dans leurs diocèses, et toutefois i7 s'en trouve si peu qui fassent compte de s'y retirer pour s'acquitter de leur devoir et office^ que nous ne savons quel moyen nous devons tenir pour les y persuader^ puisque tant de prières et exhortalions que notis leur en avons fait faire^ et ce que nous y avons depuis mêlé de rigueur et sévérité, n'y a pu de rien servir jusqu'à présent. » Les évéques préféraient les plaisirs de Paris à leur office de pasteur. Cependant le concile de Trente venait de les obliger à résider au moins pendant une partie de Tannée; mais le concile fut moins écouté encore que le roi et le^ parlements. La résistance des évéques dura aussi longtemps que la royauté fut affaiblie par les factions; c'est seulement quand la saisie du temporel devint une réalité, que les spirituels se décidèrent à prendre soin du salut des âmes '.
Les évéques bravant Tautorité des rois, des parle-
. 1 Preuves des libertés de r Église gallicane^ t. I, pages 057,
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luents et des conciles pour se divertir à Paris, Tod comprend quel devait être Tétat du culte et de la religion dans les provinces. Les abus ne seraient pas croyables, s'ils n'étaient constatés par arréls judiciaires. L'église de Notre-Dame de Monlbrison avait été richement dotée par les comtes de Forez; les fondateurs comptaient sur les prières des chanoines pour le salut de leurs âmes. Un arrêt de 1542 nous apprend comment la fondation était exécutée. Les chanoines prenaient pour eux et appliquaient à leur profit les revenus, cela va presque sans dire, puisqu'il en était de même partout; les chanoines de Monlbrison firent mieux : ils s'approprièrent jusqu'aux joyaux et calices; quant au service divin, il tomba en désuétude. Il fallut des arrêts réitérés pour rappeler les chanoines à leur devoir, et pour leur faire rendre compte de leurs pilleries. En 1557, les habitants de Roquebrune, dans la Provence, révélèrent des faits plus scandaleux encore à charge de l'abbé et des religieux de Montmajour; ces spirituels s'étaient emparés de tous les revenus de l'Église; mais ils oublièrent si bien les charges attachées à leurs bénéfices, qu'il n'y avait plus de ministre du culte, et l'église tombait en ruines; il n'y avait plus de cloches, plus de nappes pour garnir les autels, plus de vitres aux fenêtres, plus de verrous aux portes, il n'y avait même plus de toit! En 1560, intervint un arrêt non moins scandaleux contre rarcbevêque d'Arles et son chapitre ; ils avaient vendu ou engagé les ornements de l'église, l'autel, tout, jusqu'aux reliques 1 Le parlement d'Aix fut obligé de recourir à des amendes énormes et à la saisie du temporel»
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tn l'église et l'état.
poor forcer ces hauts dignitaires à restituer le fruit de leurs dilapidations ^
Faut-il demander ce que devenait la. charité» en présence de pareils abus? Ceux qui dépouillaient les autels et les reliquaires, ne le faisaient pas pour subvenir aux besoins des pauvres. Nous voulons croire que ces sacrilèges étaient une exception; il n*en est pas moins vrai que le patrimoine des pauvres n'était guère employé à sa destination. Nous avons sous les yeux des arrêts du parlement qui ordonnent aux congrégations de contribuer pour la nourriture des indigents» sous peine d'y être contraintes par la saisie du temporel. Et il ne s'agit pas de quelque obscur monastère de province, il s'agit des chapitres et des couvents de Paris ! L'an i533» le parlement manda les abbés et prieurs; les magistrats rappelèrent aux religieux qu'ils étaient tenus à l'hospitalité par leurs statuts et par les fondations dont ils avaient la jouissance. On taxa les divers couvents» par forme d'aumône^ en proportion de leurs revenus. L'exécution de l'arrêt fit cesser la mendicité; mais bientôt les religieux se lassèrent de la taxe; les uns diminuèrent leurs contributions» les autres les cessèrent, oubliant la charité qu'ils devaient aux pauvres» et donnant le mauvais exemple aux laïques. Le parlement fut obligé d'user de rigueur» et de les menacer de la saisie de leur temporel. Plus d'une fois le parlement eut recours au ministère des huissiers pour sommer les couvents de subvenir
« Preuves des libertés de ï Église gaUicane, t. II, pag. 1306, 1304, 1316, s., 1322, s.
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aux nécessités des indigents; c'est sous le coup de la menace de voir leur cher temporel saisi , que les religieux consentaient à abandonner une partie de leur superflu aux pauvres et aux malades ^
On aurait de la peine à comprendre qu'un pareil état de choses ait duré pendant des siècles, si Ton ne savait que la noblesse et la royauté étaient intéressées à le perpétuer. Le clergé, dans des remontrances adressées en 1586 au parlement contre une bulle du pape qui autorisait Taliéuation des biens ecclésiastiques, insiste sur rintérét que la meilleure partie des bonnes familles du royaume a au maintien du patrimoine ecclésiastique^. C'était une coalition d'abus; pour les déraciner, il fallut une tempête. Les abus de l'ancien régime sont la justification de la révolution française.
c. Projets de sécnlarisation.
Le clergé manqua d'être dépouillé dès le seizième siècle de ses immenses possessions. Cependant la société française de cette époque n'était pas une société incrédule; la philosophie n'avait pas encore battu en brèche les fondements du christianisme. Quel fut donc le mobile des étals généraux qui, en 1560» demandèrent la vente des biens ecclésiastiques? La conviction que les richesses du clergé dénaturaient l'Église et la corrom-
1 Preuves des libertés de tÈglise gallicane, t. II, pag. 1302, 1304, > Ibid., t. Il, pag. 1546.
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paient, Tidée que le sol devait appartenir à ceux qui avaient la capacité de Texploiter. Ce fut dans an intérêt religieux et économique que les représentants de la nation demandèrent que les biens des clercs leur fussent enlevés pour entrer dans le domaine des laïques. Ceci répond d'avance aux calomnies qui poursuivent encore aujourd'hui les décrets de rassemblée constituante : les législateurs de la révolution ne firent que réaliser les vœux que la nation manifesta dès le seizième siècle. Écoutons la voix du tiers aux états généraux d'Orléans et de Saint-Germain :
« Les prêtres de la primitive Église étaient pauvres des biens du monde, riches en choses spirituelles, vivant en sainteté, intégrité de vie, chasteté, amour et union. Les prêtres d'aujourd'hui sont riches des biens du monde, pauvres des biens spirituels; vivant en délices le jour et la nuit; lubriques, paillards et si ambitieux, qu'ils demandent les premières séances... Et pour connaître leur avarice, par laquelle ils ont souillé le ministère sacerdotal : Tenfant n'est pas baptisé sans argent : les prêtres mêmes ne ^ont promus aux ordres sans argent : l'homme et la femme ne peuvent solenniser leurs noces sans bailler argent aux prêtres : ils font marchandise des pardons et absolutions des péchés : ils ne font les prières au temple de Dieu sans argent... De Tadministration des sacrements ils ont fait magasin et boutique de marchandises. » Suit un tableau qui n'est pas flatteur, du luxe el de la vie débauchée des clercs. Leurs fonctions de pasteurs étaient le moindre de leurs soucis ; ils les aJ)andonnaient à des
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merceBaires : « Ces fautes, ces vioes sont épandus par tout le clergé, depuis la tête jusqu*aux pieds... Or, sî nous regardons de près, nous trouverons que la source et fontaine de ces maux est dérivée des richesses ac« quises à TÉglise par dévotion , lesquelles toutefois depuis l'ont suffoquée et éteiaie. Au lieu qu'avant For et l'argent mis en l'Église, nous avions des prêtres d*or et d*argent; depuis que les richesses y sont entrées» nous n'avons que des prêtres de bois et de terre» sujets aux vers et corruption causée des richesses... Ce sont les superfluités des richesses qui ont pollué les sacrements et choses spirituelles, souillé le temple de Dieu» et rendu les prêtres ignorants et vicieux, comme nous les voyons» et mis en opprobre et dérision la dignité sacerdotale*. » Les clercs usaient et abusaient des biens ecclésias-* tiques» comme s'ils en avaient la pleine propriété. L'orateur du tiers aux états généraux de Saint-Germain leur rappela que» d'après les canons des conciles» ils n'étaient que distributeurs du patrimoine des pauvres.. • c Les fondateurs» se confiant en la prud'homie et conscience des ecclésiastiques» les ont institués donataires» pensant élire les personnes les plus dignes et les plus capables pour faire ladite dispensation. Mais le temps ayant apporté corruption de mœurs et vie» la distribution des revenus des biens a cessé» et les ministres de TÉglise en jouissent comme de leur propre bien... Il est à craindre grandement que l'ire de Dieu
1 La Planche, de l*Ëtat de France sous François U, pag. 309, 393 (édition du Panthéon}.
M l'église et l*état.
ne tombe sur ceux qui convertissent les biens des pauvres ï leur profit, et sur ceux qui tolèrent ces abus, alors qae Dieu a donné charge et puissance pour y résister '• »
L'Église n'était pas propriétaire des biens qu'elle possédait, elle n*en avait que la distribution ; mais au lieu de les distribuer aux pauvres, les clercs les employaient à leur luxe et à leurs débauches. Le clergé étant administrateur infidèle de biens qui ne lui appartenaient pas, quoi de plus naturel que de lui enlever cette gestion et de la donner à TÉtat? La noblesse en fit la proposition aux états généraux de Toulouse : elle voulait cependant laisser à TÉglise une partie de ses biens pour subvenir à Tentretien des ministres du culte. Le tiers alla plus loin; il proposa de vendre tout le temporer détenu par les gens d'Église, et de salarier le clergé. CVst Fidée de la Constituante *. Chose remarquable! Le clergé ne songea pas à contester le droit invoqué par la noblesse et le tiers, il ne cria pas à la spoliation, comme un propriétaire qu'on .veut dépouiller par la force. C'est que l'opposition entre la réalité ei le devoir de TÉglise était si flagrante, qu'il n'y avait pas moyen de chicaner. Le clergé usa de ruse; il offrit au roi un subside annuel d'un million six cent mille livres, à condition qu'on lui laissât ses biens et ses libertés '• La royauté accepta le marché.
« De la Place, de l'État de la religion et république, liv. vi (p. U3, s. , édit. du Panthéon).
• Ibid., liv. VI, pag. 151.
» Ranke, FranzOsische (Seschichte, 1. 1, pag. 230.