PERMETTRE AUX PROSTITUÉES UNE VIE DIFFÉRENTE
Un des grands mérites du Moyen-Age est les efforts que nombre d'hommes charitables tentent pour arracher à la débauche, non sans succès, les malheureuses qui en font commerce. Alors, comme aujourd’hui, c’est la paresse, et plus souvent la misère qui les y poussent.
I — Les maisons de retraite. — On sait les difficultés qu’aurait, aujourd’hui, une professinonnelle de la prostitution, qui voudrait cesser sa vie abjecte et se faire rayer administrativement du contrôle de la police auquel elle est tenue. Au « barbare » Moyen-Age, où le mot fraternité n’est pourtant pas inscrit sur les monuments publics, la même personne frappe à l’humble porte d’une maison surmontée d’une croix : elle y est reçue et hospitalisée par une vénérable dame habillée comme une veuve, qui, après lui avoir accordé plusieurs jours de repos, lui dit : « Vous voyez ce que nous faisons : si notre vie de prière et de mortification ne vous effraie pas, si vous persistez dans votre résolution, soyez des nôtres. À partir d’aujourd’hui, vous n’êtes plus Margot la pécheresse tarifée : vous êtes sœur Marguerite et, à ce titre, notre égale devant Dieu et devant les hommes ».
C’est ce qu’on appelle, à Avignon, «l’œuvre des pauvres nonnains repenties» (in : P. Pansier (15) — L'œuvre des repenties, p. 6 - préface).
A cette époque, on a déjà bien compris que ce n’est pas à l’effet mais à la cause du mal qu’il faut s’attaquer. On peut diminuer le nombre des débauchées, mais surtout, il faut permettre aux femmes pauvres de vivre . hors de la débauche, et ménager aux débauchées la possibilité de sortir de cette vie de honte et de misère.
L'idée de fonder des maisons de retraite pour les courtisanes repentantes paraît remonter à l’impératrice Théodora. Ayant échangé les oripaux de la baladine pour la pourpre impériale, l'épouse de Justinien commence par faire démolir le théâtre de ses exploits amoureux et, sur les ruines du dictérion, s’élève l’église de Sainte-Sophie. Elle aménage pour cinq cents filles rachetées un ancien palais situé sur les rives du Bosphore. Mais son œuvre ne réussit pas : plusieurs de ces femmes trouvèrent la mort dans les eaux du Bosphore, en voulant fuir cette maison trop austère (Sabatier (16), p. 77).
En 1198, deux prêtres, Fulton et Pierre de Rossiac, renouvellent, avec plus de bonheur, cet essai à Paris. Ils font du prosélytisme parmi les femmes dissolues : les pécheresses accourent en foule. Et, avec l’aide d’aumônes des écoliers et des bourgeois, on fonde pour elles, près de Paris, le monastère de Saint-Antoine (Buleus — historia universitatis — Paris, II, p. 518-687. Cité par Rabutaux) (3). |
Moins de 30 ans après, en 1226, l’évêque de Paris crée, entre cette ville et Saint-Lazare, une maison nouvelle pour les filles repenties, dénommée maison des Filles-Dieu. Là, viennent se retirer les malheureuses qui, après un vie de débauche, en sont réduites à la misère.
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Saint-Louis agrandit cette maison afin de lui permettre de recevoir 200 personnes et lui octroie une rente de 400 livres.
À la même époque, en Allemagne, se manifeste un semblable mouvement de charité en faveur des pécheresses repentantes. Nous trouvons à la tête de cette œuvre un prêtre, le chanoine Saint-Maurice d’Hildesheim, évêché suffragant de Mainz. Il fonde des maisons pour recevoir les courtisanes désireuses de quitter leur vie de débauche. Après une retraite suffisante, les unes sortent de la maison pour se marier, les autres se vouent à Dieu et prennent l’habit monacal : «en sorte, dit Grégoire IX, dans une bulle qu’il adresse à ce pieux chanoine, que, de prostituées devenues religieuses, elles fuyent le lupanar, pour chercher un abri dans le cloître ».
Dans une autre bulle, Grégoire IX recommande à tous les archevêques, évêques et prélats d'Allemagne d'accueillir avec bienveillance ces repenties. En même temps, il engage ces prélats à faciliter au chanoine de Saint-Maurice la croisade de pénitence qu’il a entreprise dans le monde de la débauche (Pansier (15), loc.cit., p. 12) (+). Les fondations de ce genre abondent au
(*) Références : Agnani. 8 juin 1227. — Gregorius IX presbitero canonico Si Mauritii Hidelmensis, gratulatur quod quasdam mulieres miserrimas, quæ in lutum ceciderant, fæce libidinis involutæ de lacu miseriæ eduxerat et sic facitum erat quod multis ex ipsis nuptiu traditis, aliæ factæ de meretricibus moniales de prostibulo fugerant ad claustrum : ei quoque potestatem concedit ut confessiones hujusmodi mulierum audiat, aliqua mandata eamdem rem attinentia addens.
Agnani, 7 juin 1227. — Gregorius IX archiepicospos, episcopos et alios Teutioni prelato rogat et hortatur quatenus miser-
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XIII: siècle. Leur citation allongerait inutilement notre travail ; le lecteur en trouvera une longue liste dans le livre du D' Pansier, page 13 et suivantes.
Autre œuvre célèbre, celle des «Filles Pénitentes », qui n’est établie qu’en 1497, mais commencée en 1492, par un prédicateur Jean Tisserand. Ce prêtre, à l'instar de Fulton, entreprend de ramener à l’honnêteté par la religion un bon nombre de filles perdues à Paris. Il réussit pleinement. Jean Simon de Champigny, évêque de Paris, dresse les statuts de ces filles pénitentes. Ils sont assez curieux à connaître par les précautions minutieuses préconisées, afin d’y admettre seules les prostituées, et pour éviter que la misère ne détermine pas les filles honnêtes à acheter un asile dans cette maison au prix de leur vertu :
« On ne recevra aucune religieuse malgré elle, aucune qui n'ait mené, au moins pendant quelque temps, une vie dissolue;
« Et pour que celles qui se présenteraient ne puissent pas tromper à cet égard, elles seront visitées et présence de Mères et sous-Mères et discrètement par des matrones nommées exprès et qui feront serment sur les Saints Evangiles de faire bon et loyal rapport ;
« Afin d'empêcher les filles de se prostituer pour être reçues, celles qu’on aura une fois visitées et refusées, seront exclues pour toujours.
« En outre, les postulantes seront obligées de jurer, sous
rimas mulieres a R., presbitero canonico Si Mauritii Hidelmensis, Portuensis episcopi capellano conversas, quæ ad illorum partes conjugerint commendatas habentes, in oratoriis, cæmiteriis et aliis locis eis provideant, ita quod in castitate et religione assumpta persistant: eisque mandat quatenus dictum presbiterum cum ad eos predicationis causa accesserit, recipiant benigne ac honeste tractent et populum eis commissum ad audiendum prœdicationem ipsius inducant.
(Auvray. — Bibl. des Ecoles de Rome et d’Athènes, les registres de Grég. IX, N°° 110 et 111, cité par Pansier).
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peine de condamnation éternelle, entre les mains de leur confesseur et de 6 religieuses qu’elles ne s’étaient pas prostituées à dessein d’entrer dans cette congrégation, et on les avertira que si l’on vient à découvrir qu’elles s'étaient laissées corrompre à cette intention, elles ne seront plus réputées religieuses de ce monastère, fussent-elles professes, et quelques vœux qu’elles aient faits ;
« Pour que les femmes de mauvaise vie n’attendent pas trop longtemps à se convertir dans l’espérance que la porte leur sera toujours ouverte, on n’en recevra aucune au-dessus de 30 ans ».
(De Saint-Foix (11) loco-cit. p. 71, 1° partie).
Parmi les institutions de ce genre, celle des « Repenties >» d'Avignon nous est bien connue par le livre du D' Pansier. Grégoire XI lui accorde, dans différentes bulles, divers privilèges, soit pour augmenter ses revenus, car l’œuvre acquiert sans cesse une importance grandissante (p. 33 et 34), soit pour procurer à ces filles repenties la miséricorde divine qu’elles implorent.
Telle est la bulle leur accordant une indulgence «in mortis articulo » (Pièce justificative n° XVIII du livre de Pansier).
Après avoir agrandi et doté de rentes suffisantes le monastère, Grégoire XI le pourvoit d’un règlement de vie qu’il n’avait encore pas.
A la promulgation des statuts, le 4 juillet 1376, dans le réfectoire où les Sœurs Repenties sont réunies au grand complet, on décide que «leur instruction sera perfectionnée ».
On n’admettra seulement que «les jeunes femmes de l’eage de 25 ans qui en leur jeunesse, auront été lubriques et qui, par leur beauté et leur formosité pourraient encore estre, par fragillité mondaine, promptes et inclinées à volupté mondaine, et induire et attirer à ce totalement les hommes ». C’est qu’en effet