LES DEUX SIÈGES DE CONSTANTINOPLE
ble souverain prenant avec lui sa fille Irène, mille livres d'or et des pierreries, s'enfuit sur un navire en abandonnant sa femme, ses enfants et son peuple*.
Cette fuite honteuse ne fut connue à Constantinople que le lendemain (18 juillet). A cette nouvelle les habitants courent à la prison où était enfermé le vieil Isaac l'Ange, le revêtent des ornements impériaux, le portent aux Blachernes et lui prêtent serment. Des parlementaires sont envoyés aux croisés qui, avant de permettre au jeune Alexis d'entrer dans la ville, exigent que son père garantisse toutes les promesses qu'il leur a faites. Villehardouin, Montmorency et deux Vénitiens députés par les barons sont conduits au palais des Blachernes tandis que les terribles Varanges, la hache sur l'épaule, forment la haie sur leur passage. Après quelques difficultés, Isaac consent à faire honneur à la parole de son fils et de son gendre Philippe de Souabe. Le but de l'expédition était atteint : rien ne semblait plus s'opposer à la réussite de la croisade^.
Malheureusement le jeune Alexis était dans l'impuissance absolue d'accomplir le traité qu'il avait conclu avec les barons. Il insista d'abord pour que l'armée n'entrât pas à Constantinople, où il ne pouvait répondre de sa sécurité. Les croisés allèrent se loger à Galata, mais par mesure de précaution, ils exigèrent qu'on abattît cinquante toises des murs de la ville. Après son couronnement, qui fut célébré le 1" août, Alexis IV acquitta une partie de ses engagements : sur les 200.000 marcs qu'il avait promis, 100.000 marcs furent remis aux croisés. Les Vénitiens eurent la moitié de cette somme et en plus les 36.000 marcs d'arriéré qui leur étaient dus par les Croisés ; le reste
1. NicÉTAs, Hist. gr. Crois., I, 359-3G0. Villehar':olin, p. 10». â. Villehardouin, p. 106-108.
fut donné à ceux qui avaient fait des avances ^ . Cependant le terme de la Saint-Michel, fixé pour le départ delà croisade, approchait; Alexis IV supplia les barons de lui accorder un délai pour affermir sa situation : il avait en réalité son empire à conquérir. Après une délibération tumultueuse et malgré l'indignation des croisés qui voulaient s'embarquer sur l'heure, les hauts barons firent décider qu'on resterait à Constantinople jusqu'au mois de mars de l'année suivante. Escorté par une partie des croisés, Alexis IV entreprit une chevauchée en Thrace, chassa Alexis III d'Andrinople, prit vingt cités et quarante châteaux, mais dut battre en retraite devant le tsar des Bulgares Johannitsa^. Pendant son absence la discorde éclata entre les Oc- ] cidentaux et les Grecs. Isaac l'Ange interrompit les paiements commencés. Des Flamands et des Italiens voulurent piller la n\osquée établie à Constantinople d'après le traité conclu avec Saladin : repoussés, ils se vengèrent en incendiant une maison. Le feu se propagea dans toute la ville et atteignit même l'église Sainle-Sophie ; pendant deux jours il dévora un grand nombre de palais et de maisons particulières. La colonie de Pisans et de Génois établie à Constantinople, ne se sentant plus en sûreté devant l'exaspération des habitants, vint rejoindre le camp des croisés sur ses navires ^.
Ce lut dans ces circonstances qu'Alexis IV revint de son expédition le 11 novembre 1203. L'accord qui avait duré jusque-là entre lui et les barons ne tarda pas à se rompre. Après avoir fait fondre les chandeliers et les vases sacrés des églises, il était à bout de ressources. En vain essayait-il de donner le change en