I. VILLEHARDOUIN, p
thousiasme général : le marquis aidé de quelque chevaliers porta lui-même son rival en triomphe \ Le dimanche suivant, 16 mai, les barons et les Vénitiens vêtus de magnifiques costumes de soie et de brocart allèrent chercher Baudouin au palais du Boucoleon et le conduisirent à Sainte-Sophie. Là il revêtit le costume impérial, les chausses de soie, les sandales de pourpre cliargées de pierreries, la cotte cousue de boutons d'or, le long pallium chargé de pierres précieuses, lachlamyde brodée d'aigles. Précédé du comte de Blois avec la bannière impériale, du comte de Saint-Paul qui tenait Tépée et du marquis de Montferrat qui, les bras soutenus par deux évêques, portait la couronne, Tempereur franchit les portes de riconostase et vint s'agenouiller devant l'autel. Là, un évêque lui ouvrit sa cotte pour faire les onctions, puis tous les évêques allèrent chercher la couronn^ déposée sur l'autel et, après l'avoir bénie, la lui im posèrent; en guise de fermail ils lui pendirent au cou un admirable joyau que l'empereur Manuel avait acheta 72.000 marcs. Puis tenant le sceptre d'une main, Icç globe d'or de l'autre, l'empereur monta sur son trône; après la messe il fut ramené au Boucoleon, monté sur un cheval blanc et, assis sur le trône de Constantin, il reçut les hommages des Grecs et des Latins, puis alla présider le festin du sacre ^.
Ainsi comme en Palestine après la prise de Jérusalem en 1099, une domination féodale et latine était fondée à Constantinople. Après une chevauchée da nouvel empereur, qui aboutit à la dispersion des derniers partisans d'Alexis III et de Murzuphle, on procéda au partage définitif de Constantinople et de tout
i. Villehaudouin, p. 150-154. R. de CLARr. Tafel et Thomas, I, 508. 2. Le récit le plus pittoresque est celui de Robert de Ciari, p. 73 et suiv.
l'empire. L'empereur reçut les 5/8 de la ville, les Vénitiens en eurent 3/8 et l'église Sainte-Sophie. Le marquis de Montferrat, qui devait avoir pour lot l'Asie Mineure, obtint en échange, et malgré l'empereur, Thessalonique et la Macédoine. Puis on commença à pourvoir les comtes et les barons suivant l'importance de la troupe qu'ils avaient sous leurs ordres : il y eut des parts de 100, de 60, de 50, de 10 fiefs de chevaliers *. Le l^*" octobre 1204 Baudouin arma 600 chevaliers et leur distribua des fiefs ; Henri de Flandre devint seigneur d'Adramyttion, Louis de Bloisducde Nicée, Renier de Trith duc dePhilippopoli, Hugue de Saint-Paul seigneur de Didymoteichon. Les Vénitiens s'étaient réservé les régions de l'empire qui devaient leur assurer la prépondérance maritime : l'Epire, TAcarnanie, les îles Ioniennes, le Péloponèse, les îles de l'Archipel, les ports de la Thrace, Gallipoli, Rodosto, Héraclée et dans l'intérieur Andrinople ; par un traité secret conclu avec Boniface de Montferrat (12 août 1204) Venise sefitcéderen outre l'île de Crète. Le doge Dandolo, qui resta à Constantinople et qui reçut très probablement le titre byzantin de « despote », fut dispensé de prêter l'hommage à l'empereur^.
Quelle allait être en face de ces événements extraordinaires et inattendus l'attitude du pape Innocent III? Non seulement les barons avaient violé formellement sa défense d'attaquer l'empire byzantin, mais en détruisant cet empire, ils avaient détourné à leur profit personnel les forces destinées à la croisade. L'empereur Baudouin comprenait si bien la légitimité des griefs du pape, qu'il essaya, dans la première lettre qu'il lui écrivit, de rassembler tous les arguments qui pouvaient le rendre favorable à la prise de Gonstanti-
i. Gerland, p. 17-20.