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Enlart, L'art gothique et la Renaissance en Chypre

1223,les chevaliers français affermissaient leur pouvoir en Grèce. Otton de la Roche s'emparait d'Athènes, Guillaume de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin soumettaient laMorée. Une « nouvelle France », suivant l'expression même employée par Honorius III dans une lettre à Blanche de Castille, s'établissait au milieu des populations helléniques. Mais tandis que la colonie de Chypre était directement utile à la croisade, les états français de Morée et d'Athènes devaient consacrer toutes leurs forces à leur propre défense. L'empire latin absorbait une partie des forces de la chrétienté, loin de pouvoir fournir lui-môme le moindre secours. •

Enfin, de tous les obstacles que devait rencontrer l désormais la croisade, le plus important était la pré- \ pondérance acquise par les Vénitiens après la prise \ de Constantinople. Depuis 1204 Venise était devenue la plus grande puissance maritime et commerciale de , l'Orient. Elle avait réussi à déloger ses rivaux, les I Génois, des positions qu'ils occupaient dans l'empire j byzantin. La Romanie était sa chose et elle tenait les empereurs latins dans sa dépendance. A côté d'eux ' elle avait installé à Constantinople, un véritable gouvernement dont le chef, le podestat, revêtu du titre pompeux de « despote et seigneur du quart et demi de '' l'empire », était étroitement rattaché au gouvernement * de la métropole. Au début du xiii^ siècle, la république de Venise travaillait à conquérir les possessions qui lui avaient été cédées en Romanie par les traités. La froide cruauté de son gouvernement, le régime d'exploitation illimitée auquel il soumettait les indigène rendirent sa tâche difficile. Elle eut alors recours à des aventuriers qui, après avoir conquis des territoires, devenaient ses vassaux ; elle eut l'audace de détourner des croisés du chemin de la Palestine et de les envoyer conquérir la Crète, sous prétexte que le pape avait

étendu à cette expédition les indulgences de la croisade (1209). Elle parvint ainsi à occuper toutes les positions maritimes de premier ordre. En Morée, Geofîroi de Villehardouin reconnut sa suzeraineté et elle s'empara des ports de Modon et de Corone qui commandaient les routes de l'Orient. En 1207, le patricien Marino Sanudo organisait à ses frais une expédition dans les Cyclades, s'emparait de Naxos dont il devenait le duc héréditaire et distribuait les îles voisines en fiefs à ses compagnons. L'île de Négrepont (Eubée) avait d'abord été occupée par Jacques d'Avesne au nom de Boniface de Montferrat, mais un des trois seigneurs vassaux ou tierciers entre lesquels l'île avait été partagée fit hommage de ses possessions à Venise; son exemple fut suivi par les deux autres seigneurs et la république envoya un baile gouverner l'île. Après d'assez longues luttes, l'île de Candie (Crète), cédée à Venise par le marquis de Montferrat, fut conquise et divisée en un grand nombre de fiefs de chevaliers ou de fantassins au profit des patriciens et des plébéiens de Venise. L'occupation de Gallipoli,qui reçut d'importantes fortifications, la possession des échelles de Constantinople et des 3/8 de la ville assurèrent aux Vénitiens le monopole de la navigation de la mer Noire : dès 1223, ils avaient établi des postes en Crimée.

Grâce à ces positions les Vénitiens devinrent les maîtres du commerce de l'Orient dont ils partageaient autrefois les bénéfices avec les villes italiennes. Le commerce de Gênes ne reprit quelque importance qu'après sa réconciliation avec Venise en 1257. Tous les produits naturels de l'Orient et de l'Archipel venaient alimenter les manufactures de Venise et, pour protéger ce commerce, la république avait à son service tout un corps de diplomates expérimentés qui se mettaient en rapports avec les puissances et obtenaient d'elles des traités

avantageux. Passe encore s'il se fût agi de princes chrétiens, mais les Vénitiens n'hésitaient pas à conclure des traités avec les pires ennemis de la chrétienté. L'année même où le concile de Latran interdisait les rapports avec les musulmans, Venise signait une alliance avec le sultan dlconium contre Théodore Lascaris ^ Déjà Innocent III, averti de ce scandale, avait ordonné aux patriarches de Constantinople d'excommunier ceux qui enverraient à Alexandrie des armes et des bois de construction. Enfin au moment où la chrétienté se préparait à attaquer l'Egypte, Venise concluait avec le sultan Malek-el-Adil un traité de commerce qui lui assurait de grands avantages ainsi qu'à tous les navires chrétiens naviguant sous sa bannière ^. \ Il y avait donc entre la politique vénitienne et les efforts des papes en Orient une opposition irrémédiable. Ceuxci cherchaient à réaliser l'idée de la guerre sainte contre les musulmans ;' pour les Vénitiens il s'agissait de la prépondérance commerciale : la croisade était déjà devenue pour eux la question d'Orient.

§ 2. — La croisade d'Egypte.

Ce fut dans ces circonstances que s'engagea la croisade prêchée par Innocent III peu de temps avant sa mort. Le cardinal Cencio Savelli, élu pape le 18 juillet 1216 sous le nom d'Honorius III, déclara continuer en tout la politique de son prédécesseur. Le jour même de son sacre il envoya des lettres à l'empereur Frédéric II au roi de Jérusalem, à l'empereur de Constantinople pour les engager à partir sans délai pour la Terre Sainte. Mais en décembre 1216, à la diète de Nuremberg, Frédéric II obtint que son départ fût différé jusqu'au réta-i

\. Voy. plus haut.

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