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LA CROISADE D'EGYPTE

- régna dans la ville. Enfin le 5 novembre 1219 le cardinal Pelage fit décider un assaut nocturne. Les croisés escaladèrent le mur en silence et s'emparèrent d'une tour : le légat à leur tête entonna le Te Deum pendant que les Templiers brisaient deux portes à coups de hache et livraient passage à toute l'armée. Une crue du Nil empêcha les troupes du Soudan de venir au secours de la ville; lorsque au matin les Turcs s'en approchèrent, ils aperçurent les bannières chrétiennes qui fiottaient sur les tours. Les croisés entrèrent alors dans la ville, dont les rues et les maisons étaient encombrés de cadavres ; dans les bazars et sur les places était entassé un véritable monceau de marchandises des Indes, épices, soieries, pierres précieuses, qui furent partagées entre tous les croisés. La grande mosquée ornée de cent cinquante colonnes de marbre devint une église consacrée à la Vierge. Cette victoire remplit les chrétiens d'enthousiasme et produisit une grande impression sur les musulmans ^ .

Mais la prise deDamiette, qui n'était que l'opération préliminaire de la conquête de l'Egypte, sembla avoir épuisé l'énergie morale de l'armée chrétienne. A peine entrés dans la place, les vainqueurs se divisèrent : le partage du butin, la division des tours de l'enceinte entre les divers corps de nations, la question de la souveraineté sur la ville conquise furent des occasions de discordes et de scènes parfois violentes. Enfin une commission régla le partage du butin, les tours furent divisées entre les croisés et la souveraineté de la ville fut cédée par Pelage, après bien des résistances et en réservant les droits de l'Empereur, i^u royaume de Jérusalem. Puis on délibéra sur la conduite à tenir :

\. Memoriale potest. Reg. (Muuat, VHI, 1102-1103). — 4« lettre de Jacques de Vilry au pape (T/ics. anecdot., III, 303). Lettre des croisés (Marténe, Ampl. coll., V, 1479). Olivier Scuolast. (Eccard, II, 1415).

le légat et le clergé conseillaient la marche immédiate sur le Caire et en présence de la terreur des musulmans attestée par les chroniques arabes, ce conseil paraît bien avoir été le plus raisonnable. Jean de Brienne et les chevaliers au contraire voulaient attendre Frédéric II qui faisait annoncer sans cesse son arrivée. Cet avis prévalut et le roi de Jérusalem retourna en Syrie. L'année 1220 se passa à peu près sans opération et les désordres qui furent la suite de l'inaction forcée dans laquelle se trouvait l'armée chrétienne, ne contribuèrent pas peu à affaiblir son moral. Enfin, en mai 1221, on vit venir le duc Louis de Bavière, le grand maître de Tordre teutonique, Herman de Salza avec 500 chevaliers envoyés par Frédéric II dont ils annonçaient Farrivée comme imminente. Le légat fit décider immédiatement la marche en avant : des prophéties sur la chute prochaine de la puissance musulmane couraient parmi les croisés. Malgré l'avis de Jean de Brienne, toute l'armée composée de 1.000 chevaliers, 5.000 sergents à cheval, 40.000 fantassins, remonta la rive droite du Nil. Le 24 juillet, elle arriva devant la forteresse d'el-Mansourah (la Victorieuse), que le sultan venait de faire construire et devant laquelle il campait avec toute son armée et sa flotte. Le sultan offrit pour la reddition de Damiette les mêmes conditions que trois ans auparavant : Pelage les fit encore refuser. Alors les Sarrasins attaquèrent le camp des chrétiens et le bombardèrent avec des machines de sièges; en même temps des nuées de Bédouins paraissaient sur les deux rives du Nil. L'armée chrétienne se trouvait enveloppée et coupée de Damiette. Une retraite qui se changea en déroute commença tandis que le sultan faisait ouvrir les écluses et inondait la plaine. Jean de Brienne prit sur lui de sauver l'armée chrétienne en traitant avec le Soudan et il dut

acheter sa retraite en randant aux Sarrasins la ville de Damiette. En quelques heures tous les résultats de la croisade s'étaient évanouis ^ .

§ 3. — Frédéric II en Palestine.

L'absence d'une autorité suprême avait été la principale cause de cet échec et celui qui en paraissait le plus responsable était justement l'empereur qui, après s'être posé en soldat de l'Église, avait différé de venir prendre le commandement de l'armée chrétienne et manqué ainsi à son devoir. Mais l'élan de mysticisme qui avait poussé Frédéric II à prendre la croix en présence des reliques de Charlemagne, que l'on regardait volontiers comme le premier des croisés, paraît s'être bientôt affaibli. Dès le mois de décembre 1216, il obtient d'Honorius III, son ancien précepteur, un premier délai, que la présence d'Otton IV en Allemagne suffisait à justifier. Au moment du siège de Damiette le pape le pressa de partir : le 12 janvier 1219, il demanda un nouveau délai afin de forcer le duc Henri de Brunswick à lui rendre les insignes de l'empire : le pape consentit à retarder son passage jusqu'au mois de mai de l'année suivante. En 1220, Frédéric annonça son intention de partir, mais voulut auparavant être couronné à Rome. Cette cérémonie eut lieu le 22 novembre 1220 : l'empereur prit de nouveau la croix, s'engagea à partir au mois d'août 1221 et à envoyer de suite 500 chevaliers devant Damiette ; ce fut ce renfort qu'amenèrent le duc de Bavière et le grand maître teutonique. Mais Frédéric II semble ayoir été conquis alors par le charme de son royaume des Deux-Siciles où il revenait après six ans d'absence ; sans faire aucun

i. CONTIN. GUILL. DE TYR, XXXH, 15 17.

préparatif, il se contentait d'écrire aux Italiens du nord de prendre la croix. Quand la nouvelle de la chute de Damiette arriva au mois de novembre, il avait seulement envoyé quarante trirèmes en Terre Sainte. A l'entrevue de Veruli (15 avril 1222), le pape et l'empereur remirent encore le départ d'un commun accord et on décida de convoquer, pour organiser la croisade, un congrès qui se tint à Ferentino, en mars 1223. Le pape, l'empereur, le roi détrôné de Thessalonique, les trois grands maîtres des ordres militaires y assistaient. La croisade fut ajournée à deux ans et pour attirer Frédéric II en Terre Sainte par son intérêt, le grand maître Herman de Salza eut l'idée de lui proposer d'épouser en secondes noces la fille de Jean de Brienne, Isabelle, âgée seulement de onze ans et unique héritière du royaume de Jérusalem. Ce projet flattait l'ambition de Tempereur; il l'accepta et parut retrouver une nouvelle ardeur pour la croisade. 11 promit de partir le jour de la Saint- Jean de 1225, envoya Herman de Salza prêcher la croisade en Allemagne et fit équiper une flotte sur l'Adriatique '.

Mais deux ans plus tard il exigeait que son mariage fût accompli avant le commencement de la croisade, et après avoir obtenu encore un délai, il jurait entre les mains du cardinal Pelage de partir au mois d'aoûl 1227 avec 50 nefs, 100 transports, 2.000 chevaliers e1 cela sous peine d'excommunication. Au mois de mars 1225, une flotte commandée par l'amiral de Sicile^ Henri de Malte, aborda à Saint-Jean d'Acre. L'amiraj remit à Isabelle de Brienne les présents de l'empereui et l'épousa au nom de son maître dans l'église Sainte- Croix, puis elle fut couronnée reine de Jérusalem dant la cathédrale de Tyr; enfin, après des fêtes magni*]

1. Ann. Colon. Max. M. G., XVII, 837. — Rich. de S. GeHmano, M. SS., XIX, 343.

l'UÉDÉUIC II EN PALESTINE. 199

fiques, elle s'embarqua pour Fltalie avec une nombreuse suite. Son mariage avec Frédéric II fut célébré le 9 novembre dans la cathédrale de Brindisi : après la cérémonie l'empereur déclara à Jean de Brienne et à ses barons qu'il était désormais le seul roi légitime de Jérusalem. Jean protesta qu'Herman de Salza avait stipulé qu'il resterait roi sa vie durant; Frédéric répondit qu'il n'en avait aucun acte écrit, se fit remettre son sceptre et força les seigneurs de son nouveau royaume à lui faire hommage. Puis sans même avertir son beau-père il quitta Brindisi brusquement et prit désormais dans tous ses actes le titre de roi de Jérusalem. Au mois de juillet suivant il se faisait accorder par le pape un nouveau délai de deux ans. Il avait (exploité l'idée de la croisade pour gagner un royaume sans coup férir ^.

Mais Honorius III mourait le 19 mars 1227, et son successeur, le cardinal Hugolin, élu sous le nom de Grégoire IX, n'avait pas vis-à-vis de Frédéric II les mêmes motifs de condescendance que son prédécesseur. Parent d'Innocent III qui l'avait créé cardinal, il partageait toutes ses doctrines et voulait continuer sa tradition. Dans la première lettre qu'il écrivit à l'empereur il lui enjoignit d'accomplir son vœu sans retard 2. Une deuxième lettre, écrite le 8 juin 1227, fut plus pressante encore. Enfin des croisés allemands s'assemblèrent dans les Deux-Siciles et le 8 septembre Frédéric II s'embarquait. Mais à peine avait-il fait quelques milles en mer que sous prétexte de maladie, il rebroussait chemin vers Otrante, en ordonnant aux autres croisés de continuer leur route. Alors le 29 septembre à Anagni le pape lançait rexcommunication

i. Richard de S. Germ.vno, M. G. SS., XIX, 344-5. — Contin. Guill. de Tyr, XXXII, 20. 2. Huillakd-Bréholles, Histor, diplomat., HI, G.

contre Frédéric II et dans une encyclique envoyée à tous les princes faisait l'historique de ses atermoiements depuis 1215 ^ La querelle du sacerdoce et de Tempire recommençait : Frédéric II allait la transporter en Orient.

Ce n'était pas en effet un simple pèlerinage qu'il allait accomplir lorsqu'il repartit de Brindisi le 18 juin 1228 avec cinquante navires dans lesquels se trouvaient mélangés les chevaliers souabes et les Sarrasins de la garnison de Lucera, après avoir chargé larchevèque de Magdebourg de demander au pape sa bénédiction. La croisade de Frédéric II fut une expédition purement politique : héritier des traditions de son père Henri VI, il résolut de revendiquer pour l'autorité impériale les états chrétiens d'Orient qui avaient été regardés jusque-là comme une conquête de l'Eglise. Imbu des nouvelles doctrines politiques qui étaient la conséquence de la renaissance des études de droit romain, c'était aux Césars de l'ancienne Rome que, par delà Otton et Charlemagne, il rattachait les racines de son pouvoir : il regardait donc comme son droit absolu d'exercer la souveraineté sur l'Orient comme sur l'Occident, sur l'Église comme sur l'Etat. Déjà en 1217, lorsque Pierre de Courtenai était allé se faire couronner empereur de Constantinople par le pape, Frédéric II avait affirmé le droit de suzeraineté qu'il prétendait exercer sur la Romanie et Honorius IIJ avait consenti à célébrer la cérémonie dans une autre église que Saint-Pierre de Rome 2. Son mariage avec Isabelle de Brienne lui donnait en Syrie un point d'ap^ pui solide : Isabelle venait de mourir en lui laissanl un fils, Conrad, qui devenait l'héritier légitime di]

1. RICH. DE s. GERMANO, M. B. SS., XIX, 348-349. HUILLARD-BRÉOOLLEsl

Hist. diplomat., ni, 32.

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