Delaville-Lkroulx, La France en Ortent,p
propre frère, Charles de Valois, qui épousa Catherine de Courtenay en 1301 et devint ainsi prétendant à la couronne de Romanie. Après une expédition piteuse contre les Gibelins d'Italie, il obtint de Clément V Tau torisation de lever une décime de croisade en France et dans les Deux-Siciles et conclut une alliance avec Venise en 1308. Ses agents parcoururent la péninsule des Balkans, négociant tantôt avec les Serbes, tantôt avec les gouverneurs byzantins disposés à la révolte. Thibaud de Cliepoy, ancien grand maître des arbalétriers de Philippe le Bel, essaya de prendre à sa solde la terrible compagnie catalane qui depuis trois ans ravageait Tempire byzantin ; l'échec de cette négociation empêcha le projet d'aboutir *. Il devait être repris quelques années plus tard par Philippe de Tarente qui épousa la fille de Charles de Valois et de Catherine de Courtenay, mais avec les subsides qu'il reçut des rois de France il se contenta de défendre les possessions de la maison ^ d'Anjou en Grèce, notamment la principauté d'Achaïe, menacée par la compagnie catalane qui venait de conquérir le duché d'Athènes (1312-1325). Une dernière' fois, en 1327, il fut question d'une croisade contre Constantinople et la flotte confiée par Charles IV à Amauri de Narbonne était dirigée aussi bien contre les Grecs que contre les musulmans : son départ n'eut pas lieu et l'empereur Andronic II envoya un ambassadeur au roi de France pour lui affirmer son désir de réunir les églises ^.
§ 3. — Le développement des missions.
Ainsi les princes de la chrétienté consumaient leurs forces dans des intrigues stériles et le départ de la
i. Petit, Charles de Valois. W. Norden, Das Pappstum, p. 660-671. 2 W. Norden, p. 671-693.
croisade apparaissait de plus en plus comme une chimère. L'idée de la guerre sainte pour la conquête du Saint-Sépulcre avait à lutter contre les intérêts politiques et économiques des états naissants, mais elle eut bientôt un autre adversaire aussi redoutable. Bien que l'encouragement donné aux missions se soit combiné souvent avec des plans de croisade, il y avait entre ridée de convertir les infidèles et celle de leur faire la guerre une contradiction trop forte pour qu'elles pussent se concilier. Deux politiques en réalité étaient en présence : pour l'Europe du xiv^ siècle la croisade était déjà celle du passé; l'avenir était aux missionnaires et le bouleversement que produisit dans l'ancien continent la conquête des Mongols sembla leur ouvrir un monde nouveau. L'idée de convertir les Tartares au christianisme hanta désormais les imaginations et dès 1252 saint Louis envoyait au grand khan le franciscain Guillaume de Rubruquis qui eut en présence du souverain mongol des discussions publiques avec des nestoriens, des musulmans et des bouddhistes. Saint François d'Assise et les premiers disciples de saint Dominique avaient fondé les premières missions en pays musulman, mais il était réservé à un esprit à la fois systématique et passionné, au bienheureux Raimond Lulle, de donner au commencement du xive siècle la théorie de la politique chrétienne de l'avenir. Sa doctrine s'oppose aux nombreux plans de croisades de ses contemporains et s'en distingue par son originalité.
Raimond Lulle était le fils d'un seigneur catalan qui avait aidé le roi d'Aragon .laime I à conquérir Majorque sur les musulmans. Né à Palma vers 1235, il eut une jeunesse mondaine et s'adonna à la science du gai savoir, puis il se livra aux désordres et après un scandale, il se convertit brusquement et résolut pour expier ses fautes de se consacrer à la conversion des
Sarrasins. Après avoir vendu ses biens en en laissant une partie pour subvenir aux besoins de sa femme, il s'habilla grossièrement et alla en pèlerinage à Compostelle et à Rocamadour, puis acheta un esclave sarrasin qui lui apprit l'arabe. Mais pour convertir les musulmans il fallait être capable de discuter avec leurs docteurs et de réfuter leurs raisonnements * . Retiré dans les montagnes de Randa, Lulle conçut vers 1275 l'idée de son « Grand Art » qui en ramenant toutes les sciences à l'unité, essayait d'établir les fondements de la méthode universelle. Ensuite il se rendit à Montpellier et décida le roi de Majorque à fonder un monastère dans lequel treize frères mineurs apprendraient l'arabe : telle fut l'origine du collège de la ' Sainte-Trinité de Miramar approuvé par une bulle de ■ Jean XXI en 1276. Raimond Lulle y resta dix ans pour enseigner aux frères les éléments du Grand Art et de la langue arabe ^ ; en même temps il écrivait en arabe des traités catéchétiques et apologétiques, des médi- I tations, des poésies religieuses. Raimond Lulle se crut ' ainsi armé pour la lutte qu'il allait soutenir non seu-' lement contre les erreurs des infidèles, mais contre l'indifférence des souverains qu'il fallait gagner à ses idées. La croisade guerrière avait fait son temps : celle, que rêvait Lulle était toute pacifique, mais n'exigeait pas moins d'héroïsme. « Je les vois, disait-il des cheva- « liers, aller outre-mer à la Terre Sainte et s'imaginer « qu'ils la reprendront par la force des armes, et à la « fin tous s'y épuisent sans venir à bout de leur dessein. « Aussi pensé-je que cette conquête ne se doit faire « que comme tu l'as faite. Seigneur, avec tes apôtres, « c'est-à-dire par l'amour, les oraisons et l'effusion des « larmes. Donc que de saints chevaliers religieux se