LA CROISADE POPULAIRE
survenues coup sur coup avaient fait monter le prix des grains à un taux excessif. Des marchands cupides [spéculaient, suivant leur coutume, sur la misère de 'tous, il y avait peu de pain et il était cher. Les pauvres y suppléaient en mangeant des racines et des herbes sauvages. Tout à coup le cri de la croisade, retentissant partout en même temps, brisa les serrures et les chaînes qui fermaient les greniers. Les provisions qui étaient hors de prix, alors que personne ne bougeait, se vendirent pour rien quand tout le monde se leva et voulut partir. C'est ce que prouve ce fait vraiment inouï qu'on vit sur un marché sept brebis vendues pour cinq deniers. La famine disparut et fut remplacée par l'abondance. Comme chacun s'empressait de prendre le chemin de Dieu, on se hâtait de convertir en numéraire tout ce qui ne pouvait pas servir en voyage; le prix de la vente était fixé non par le vendeur mais par l'acheteur. Fait singulier et merveilleux, on voyait à la fois tout le monde acheter cher et tout le monde vendre à bas prix. Ce qui coûtait fort cher c'étaient les objets nécessaires à la route, mais le reste était vendu pour rien^... » Des femmes, des enfants, des vieillards partaient avec l'espoir de subir le martyre dans les prisons des Sarrasins et de gagner le ciel. « Rien de plus touchant que de voir ces pauvres croisés ferrer leurs bœufs comme des chevaux, les atteler à une charrette à deux roues sur laquelle ils mettaient leurs pauvres bagages et leurs petits enfants. A tous les châteaux, à toutes les villes qu'ils apercevaient sur le chemin, ceux-ci, tendant leurs mains, demandaient si ce n'était pas encore là cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait 2. » Trois mois s'étaient à peine écoulés de'puis la clôture
i. GUIB. DE NOGENT, II, 3.
du concile de Clermont que plusieurs de ces bandée, avaient déjà pris le chemin de l'Orient. Quelques-unes mêlant à leur enthousiasme pour le Saint-Sépulcre des souvenirs de superstitions païennes, erraient au hasard sans autre guide qu'une chèvre ou une oie, animaux sacrés de la mythologie germanique * . Une des plus importantes se forma sous la direction de Pierre l'Ermite dont l'autorité sur les foules paraît avoir été considérable. « Nul mieux que lui ne savait apaiser les discordes et ramener l'entente entre les ennemis les plus irréconciliables. Quelque chose de divin se sentait dans ses moindres mouvements, dans toutes ses paroles; cela allait au point que le peuple arrachait, comme si c'eût été des reliques, les poils du mulet sur lequel il était monté... Il allait nu-pieds, portant sur la peau une tunique de laine, sur les épaules une longue robe à capuchon qui lui descendait jusqu'aux talons et, par-dessus, une cape de bure. Le pain était sa seule nourriture ; c'est à peine si l'on pouvait l'obliger quelquefois à manger un peu de poisson. Jamais il ne buvait de vin 2. » Au même moment un chevalier allei mand, Gautier surnommé Sans-Avoir, réunissait un^ autre troupe dans laquelle se trouvaient seulemeni huit chevaliers^ ; Guillaume le Chambellan, vicomte de Melun, espèce de géant grossier, conduisait vers l'est en traversant Toul et Nancy une bande de Français et d'Anglais qui dévastait tout le pays sur son passage*; quinze mille Franconiens, Souabes ou Lorrains se dirigeaient vers le Danube sous le commandement du prêtre allemand Gottschalk ^ ; des Lombards passaient les Alpes et rejoignaient la bande de Gautier; des na-
4. Albert d'Aix, I, 30 « De superstitione anseris et capellœ ».