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LA LIBERTE CIVILE ET LE DROIT DE PROPRIETE

La liberté des opinions et la tradition jacobine. — Le socialisme est de vieille date. — Origine du droit de propriété. — Intervention nécessaire de l'Église dans la question sociale.

En proclamant la souveraineté nationale, la Déclaration avait posé le principe de la liberté politique; elle revendiqua aussi la liberté civile : « La liberté consiste, dit-elle, à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi Texercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi (1). »

Cette définition n'est pas exacte, si on envi- (1) Article IV.

sage la liberté à son point de vue le plus large et le plus élevé. La liberté en efTet consiste à pouvoir faire tout ce qui est prescrit par la loi divine et par la loi humaine : on amoindrit et on abaisse la sphère dans laquelle elle s'exerce quand on la restreint à ce qui ne nuit pas à autrui. Mais la Constituante a voulu définir la liberté civile et, dans ces termes, la définition est juste ; elle est la condamnation de l'arbitraire.

Pour savoir quelle est l'importance de la liberté civile, il faut se rappeler ces grands et féconds principes d'un théologien (1) : « Celuilà est roi légitime qui a principalement en vue le bien de ses sujets; ille legitimus est rex qui jprincipaliter bonum suhdilorum intendit. — Le royaume n'est pas pour le roi, c'est le roi qui est pour le royaume ; regnimi non estj)ropter regem, sed rex propter regnuin : quia ad hoc Deus j^rovidit de eis ut regant et gubernent et unumquemque in sua jure conservent, et hic est finis regiminis. » Le rôle de l'Etat n'est donc pas d'absorber, à son profit, les biens, les droits, l'initiative, les facultés des citoyens,

(1) De Reg. princ, 1, III, c. xi. Je dis un théologien, car les textes que je cite ici font partie des chapitres du de Regimine principum qui ne sont pas de saint Thomas.

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mais au contraire de leur laisser la pleine et entière disposition de leur personnalité dont le développement ne doit s'arrêter qu'à la limite de l'intérêt général. C'est en cela que consiste la liberté civile. Je n'hésite pas à le dire : elle est sacrée. Un peuple peut renoncer à la liberté politique : il commettra sans doute une imprudence grave ; mais il ne lui est pas permis d'abdiquer, entre les mains de l'État, une liberté qu'il tient de Dieu.

L'homme a droit d'abord à la liberté de sa conscience. Si ma conscience me dit d'aller à la messe, aucune puissance humaine n'a le droit de mettre une entrave à cette liberté ; un pouvoir qui abuserait de sa force pour violer ce droit, commettrait un attentat contre lequel la révolte serait le premier des devoirs.

L'homme, dans les limites du bien commun et dans tout ce qui ne nuit pas à autrui, a droit à la liberté complète et absolue de sa vie privée. Le despotisme politique peut être tolérable ; ici il est odieux, et aucun homme de cœur ne peut en supporter le joug. C'est de ce despotisme dont parle saint Thomas quand il dit : « Les hommes fuient devant les tyrans comme devant une bête féroce, car être soumis à la domination d'un tyran, c'est tomber sous la griffe d'un

fauve : A tyrannis se abscondunt homines, sicut a crudelibus besliis,' idemque videtur tijranno subjici et bestiœ saevienti substerni (1). Ce régime, dit encore le saint Docteur, fait des âmes serviies, incapables de tout effort généreux : Naturale est ut homines sub timoré nutriti, in servilem dégénèrent animum, et imsillanimes fiant ad omne virile opiis et strenuum (2). »

Imagine-t-on un gouvernement pesant sur tous les détails de la vie privée de ses sujets, réglant, par des lois somptuaires, comme on le faisait autrefois, la forme et la couleur des vêtements, le nombre de plats que l'on pourrait avoir à son dîner, confisquant leurs biens, leur liberté personnelle; enlevant les enfants pour leur donner une éducation contraire aux convictions des parents ; imposant un credo rédigé par des hommes dont l'audace ne recule pas devant la violation des droits les plus sacrés?

u Dieu a fait l'homme libre, la société ne doit pas le faire esclave. Il est absurde que l'industrie humaine s'emploie à dégrader la nature humaine. Ma liberté est certainement ce qui me rend l'image de Dieu et l'objet de ses complaisances. Toute doctrine spiritualiste s'attache à

(1) De Reg. princ, 1. I, c. m.

(2) Ibid.

démontrer que Dieu, en me faisant libre, m'a choisi en quelque sorte pour coopérateur de son œuvre, qu'il m'a rendu capable de mériter, et par conséquent de m'élever au-dessus de ma condition présente. Si ces pensées sont aussi justes que consolantes, la morale m'ordonne de conserver ma liberté comme mon bien le plus cher, et un ordre social qui ^'iolentc ma liberté ou qui la détruit, offense la loi de Dieu et dégrade en moi son ouvrage

« Gouvernez le citoyen, puisqu'il le faut, pas plus qu'il ne faut : ne touchez pas à l'homme. Ce sanctuaire que vous envahissez en profanes, avec vos lois et vos sbires, est celui même que Dieu s'est réservé en moi (1). »

Gouverner le citoyen , ne pas toucher à l'homme, tel est le rôle du Pouvoir.

Le but de l'État social ne peut pas être d'amoindrir l'homme et d'en faire une machine dont les mouvements seront réglés par une force qui enlève toute initiative et supprime la spontanéité. Laissez l'homme tel que Dieu Fa créé, c'est une œuvre de justice et le moyen le plus assuré de faire des citoyens dévoués.

Mais l'homme ne doit pas se contenter de

(1) Jules Simon, Ja Liberic, tome I, ch. m.

jouir, à Tombre de lois protectrices, de la tranquillité et de la liberté de sa vie privée : il doit aussi, en retour des bienfaits que lui accorde l'état social, s'intéresser et se dévouer à la chose publique.

Ce devoir est-il aujourd'hui suffisamment compris? Ne sont-ils pas trop nombreux au contraire ceux qui-, contents de leur sort, s'enferment dans l'égoïsme de leur vie privée et ne soupçonnent même pas ce que la chose publique exige d'attention, de dévouement et de sacrifices? On croit avoir accompli le devoir, tout le devoir quand on a payé l'impôt et qu'on ne s'est pas mis en contravention avec la loi : quant au bien public, on ne s'en occupe pas ou très peu, on laisse ce soin à d'autres.

Cette attitude est indigne d'un chrétien, car le dévouement à la chose publique est l'une des plus belles formes de la charité; ces abdications nous ont coûté assez cher pour que l'on comprenne la nécessité de sortir de ce sommeil.

Mais, pour être libre, il ne suffit pas de pouvoir gouverner sa vie comme on l'entend sans que l'État vienne faire sentir sa lourde main sur nos actes de tous les jours; il faut surtout que l'âme soit libre, c'est-à-dire que : Nul ne doit

êii'e inquiété pour ses opinions (1). Avant 89 les opinions, même les plus inoffensives, étaient menacées de la Bastille. Nicolas Fréret (mort en 17i9) y fut enfermé pour avoir dit, dans un mémoire lu à l'Académie, que les Gaulois n'étaient pas de la même race que les Francs. En 1768, le parlement de Bretagne condamna à la prison perpétuelle un nommé Boctoz soupçonné d'avoir voulu faire imprimer une brochure sur les troubles de France. Il est inutile de multiplier les exemples, car je ne fais pas un réquisitoire.

La Déclaration voulut couper court à ces abus, elle proclama la liberté des opinions : elle ajoute « même religieuses ». En vertu des principes de 89, nul ne doit donc être inquiété pour ses opinions, même religieuses.

Je n'ai pas l'intention de traiter ici la question du droit de répression des erreurs religieuses qui peuvent nuire à la société, je m'en tiens à l'application pratique et actuelle de ce principe de lo. Déclaration.

Or, aujourd'hui, où en sommes-nous sur ce point si important de la liberté civile ? Ce principe de 89 est-il observé? N'y a-t-il aujour-

(1) Article X' de la Déclaration.

d'iiui personne qui soit inquiété pour ses opinions religieuses ? N'a-t-on pas rétabli une sorte d'inquisition qui fouille dans la vie privée des citoyens, pour inquiéter ceux dont les opinions religieuses déplaisent à un préfet libre penseur ou à un ministre sectaire? Un fonctionnaire estil libre, absolument libre, de conformer sa conduite à ses convictions religieuses? Ne lui fait-on pas savoir qu'il sera mal vu en haut lieu et que sa carrière est compromise s'il va à la messe ou s'il envoie ses enfants chez les jésuites? Et cependant, de toutes les libertés conquises en 89, celle dont je parle n'est-elle pas la plus inviolable? Hé quoi! plus de cent ans après la Déclaration des droits de l'homme, un citoyen est encore inquiété pour ses opinions religieuses ! On n'aura que ses opinions à lui reprocher, et cela suffira pour qu'il soit en butte à mille vexations odieuses ou ridicules ! Que faites-vous donc de la liberté et des principes de 89?

Pour que la liberté ne soit pas, en France, un vain "mot écrit sur les murs, mais effacé dans les cœurs, il faudrait nous délivrer enfin de la tradition jacobine, cette lèpre des démocraties en décadence qui préparent l'avènement d'un César.

Le jacobin « ne discute pas, il condamne, et,

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si l'on persiste, il excommunie. Penser autrement que lui n'est pas une erreur de jugement où l'intégrité n'est pas engagée, c'est une scélératesse digne de châtiment, une trahison... Lorsqu'il est poussé à bout , il supprime l'adversaire par des lois d'exception quand il le peut, et par des procédés d'exception quand il n'a pas d'autres ressources. Il a un droit pour lui et un droit pour les autres, un langage pour la défaite et un pour la victoire. S'agit-il de lui, il n'a jamais assez de liberté ; s'agit-il des autres, il y en a toujours trop. Est-il le plus faible, il crie à la persécution; est-il le plus fort, il opprime... Si les amis n'ont aucun vice, les ennemis n'ont aucun mérite. Tout est permis contre eux, même de leur imputer les forfaits qu'on a commis soi-même... N'est pas jacobin qui veut; il y faut une telle difformité d'esprit, une telle dureté et hypocrisie d'àme, que tous n'y peuvent prétendre... Le terrorisme suit le jacobinisme comme l'ombre suit le corps (1 j. »

Nos radicaux modernes sont les héritiers directs des jacobins : ils ont, comme leurs ancêtres, une sainte horreur de la liberté des autres. Quiconque ne pense pas comme eux mérite

(1) Emile Ollivier, 1780 et 18SD, page 151.

d'être mis hors la loi; quiconque surtout se permet d'avoir des opinions religieuses et d'agir en conséquence, est un ennemi du bien public incapable et indigne de servir la République. Pour le radical sectaire, la République n'est pas un gouvernement ouvert à toutes les bonnes volontés et à tous les dévouements, un drapeau dont les larges plis abritent tous les citoyens : elle est une formule étroite et haineuse, une loque que l'on promène en proférant des menaces contre la paix publique et contre la liberté (1).

La liberté de la propriété est la conséquence de la liberté civile; la propriété étant comme une extension de la personnalité du citoyen , la Déclaration devait donc proclamer le droit inviolable et sacré de la propriété (2) .

Qu'est-ce que la propriété?

La propriété? c'est le vol, répond le socialisme.

;i) Les croyances catholiques ne sont pas une opinion au sens philosophique du mot, elles sont une conviction. Il y a là une différence que je crois utile de signaler.

(2) Art. XVII . « La propriétéétant un droit inviolable et sacré, nul ne peut être privé de ses propriétés, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. »

Au fond de tous les systèmes vraiment socialistes, quels que soient leur nom, leurs formes et les précautions oratoires derrière lesquelles ils se cachent, on retrouve toujours la formule de Proudhon.

Le socialisme est la négation du droit de propriété privée.

Par un déplorable abus d'idées et de mots, on donne parfois le nom de socialistes à des hommes qui travaillent au relèvement des classes inférieures, qui s'eiï'orcent d'adoucir le sort des déshérités, qui plaident la cause des pau\Tes, et dont l'Ame s'émeut à la pensée des douleurs qu'ils veulent soulager et qu'ils soulagent en effet. Mais, à moins de changer la signification des mots, il n'est pas permis de les appeler socialistes; les deux qualifications socialiste chrétien s'excluent l'une l'autre. Un chrétienne peut pas être socialiste, et un socialiste ne peut pas être chrétien.

Le socialisme, est-il besoin de le dire? est la grande menace des temps présents ; le mal date de loin. Voici ce qu'écrivait M"'" Parisis en 184T :

« Le communisme, considéré comme état social permanent, est une utopie qui ne sera jamais réalisée. L'égale distribution des biens, en supposant qu'elle pût se faire un jour, ne durerait

plus le lendemain. Pour que cette ég-alité de partage se maintint, il faudrait qu'il n'y eût plus parmi les hommes un mélange de prodigues et d'avares, de fripons et de dupes, d'habiles qui gagnent et de maladroits qui perdent; c'est-àdire qu'il faudrait retrancher de l'humanité toutes ses faiblesses avec leurs variétés infinies, toutes ses relations avec leurs incalculables chances. C'est donc une pure chimère.

« Mais il n'en est pas de même du communisme considéré dans les désirs impatients des masses qui ne possèdent rien, ou qui possèdent peu, et qui demandent que les biens de ceux qui ont trop leur soient partagés en commun. Dans ce dernier sens, le seul dont nous ayons à nous occuper, il s'agit beaucoup moins d'organiser que de prendre, ou par la force brutale, ou par quelque connivence des pouvoirs publics, ou de tout autre moyen.

« Le triomphe de cet horrible projet est-il aujourd'hui véritablement à craindre? Oui, sans aucun doute, et c'est probablement le plus grand danger de la France actuelle.

« Tandis que, à la surface de la société, les uns élaborent à leur profit des élections ou des lois, que les autres cherchent la fortune dans des usines ou des chemins de fer, et que d'autres

l'apportent tout à leurs fugitives jouissances, en mettant au service de leurs délectations sensuelles les biens qu'ils possèdent et ceux mêmes qu'ils ne possèdent réellement pas ; tandis que ces tumultueuses et brillantes scènes se jouent en plein jour, il se fait dans les profondeurs et, si nous osons le dire, dans les bas-fonds de cette même France, un travail bien ditterent.

« Là se trouvent des multitudes innombrables d'hommes qui ne sont, pour la plupart, ni éligibles, ni électeurs (1\ qui ne possèdent pas une [)arcelle, ni de cette puissance publique, à laquelle d'autres participent, ni de cette terre de la patrie dont ils sont, par droit de naissance, les légitimes habitants.

« Ces hommes se sont dit. et chaque jour ils se disent : Pourquoi sommes-nous pauvres et >ouffrants, tandis que tant d'autres sont heureux et riches? Pourquoi nous et nos familles, ne sommes-nous pas sûrs d'avoir même le plus strict nécessaire , tandis que d'autres ont surabondamment tant de superflu?

« Ces réflexions, auxquelles le christianisme seul donne des réponses satisfaisantes, les multitudes dont nous parlons et qui, pour le plus

(1) N'oublions pas que ces lignes ont élé écrites en I8i7.

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