‹ L'église et la France moderneChapitre 16 sur 22 · S0 L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

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grand nombre, ne sont plus chrétiennes, non seulement les ont faites, mais les ont étudiées, approfondies, discutées; car ces multitudes savent lire, et, depuis qu'elles ne lisent plus l'Évangile, elles font leur lecture habituelle de tout ce cjui peut exciter les appétits sensuels et les convoitises ambitieuses...

(( Il ne s'agit plus aujourd'hui seulement de quelques plaintes isolées du pauvre, comparant son sort à celui du riche. 11 ne s'agit même plus d'un mécontentement général mais impuissant des classes inférieures, murmurant et se débattant contre leur sort, mais sans moyen et sans espoir d'en sortir.

« Il s'agit d'un système bien arrêté, bien complet, et très bien compris de tous ceux qui en poursuivent l'exécution (1). »

Ces pages que l'on dirait écrites d'hier prouvent que ce n'est pas la République qui a créé le péril social, puisque la situation était la même, sous la Monarchie de Juillet.

Les thèses spéculatives sont, je le sais, une faible barrière à opposer à la marée montante du socialisme, on ne doit pas cependant les passer sous silence.

(1) Cas de conscience. Appendice sur le Communisme.

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Qu'est-ce donc que la propriété?

Soit un ouvrier qui gagne 10 francs par jour. Lorsque le soir il reçoit son salaire, prix de son travail^ cet argent lui appartient-il? Qui pourrait en douter?

Or toute la question est là, car, selon l'admirable et profonde délinition de Léon XIII dans son Encyclique Renim novarum, la propriété est le salaire //«^i.s/o/'me; par conséquent, pour attaquer le droit de propriété privée, il faudrait nier la justice du salaire.

J'admets donc, comme un principe au-dessus de toute discussion, que le salaire appartient à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'il est sa propriété. S'il lui appartient, il est évident qu'il peut en disposer à sa guise ; le dépenser tout entier ou en mettre une partie en réserve. Je ne vois pas sur quelle loi di^ine ou humaine on pourrait s'appuyer pour le forcera dépenser tout son argent. Or si, pendant des années, il économise une partie de son salaire quotidien, il se trouvera, un jour, possesseur d'une certaine somme qui sera à lui, au même titre que le salaire lui-même ; il pourra donc employer cette somme, fruit de ses économies, résultat de sa vie laborieuse et sobre, à l'achat d'une maison ou d'un champ.

Qui aura le droit de le déposséder? de lui dire :

« Ce champ ne t'appartiendra plus en propre, il faut qu'il rentre dans la propriété collective et anonyme dont nous venons de décréter la création, » Ce serait un attentat contre la sainteté du travail et la dignité de la vie ; ce serait le plus complet mépris de l'homme et de ses droits !

Hé quoi! un homme aura consacré sa vie entière aux travaux les plus pénibles; il aura été, pendant de longues années, sobre, laborieux, honnête et économe; pendant les heures dures et accablantes, il reprenait courage dans l'espoir, qu'un jour il pourrait se reposer chez lui, et voilà que, sous prétexte d'une reconstitution sociale sur des bases nouvelles , quelques législateurs qui, eux, se contentent de faire de beaux discours grassement payés , viendront prendre cet homme chez lui pour lui déclarer que, de par la loi, sa maison et son champ ne lui appartiennent plus! Et ces gens-là se disent les amis du peuple et de l'ouvrier! En vérité, c'est une singulière audace.

Il est vrai qu'ils déguisent leur système ; ils se gardent bien de le présenter, comme je viens de le faire, dans sa hideuse brutalité. Ils n'en veulent pas, disent-ils, à la petite propriété; Hs ne menacent que la grande.

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Je ferai daljord observer que les dimensions de la propriété sont essentiellement relatives. Pour un homme qui possède un hectare, dix hectares sont une ^îrande propriété, tandis qu'ils seront une petite propriété si on les compare à cent hectares. Qu'est-ce donc qu'une grande propriété? On devrait le dire avant d'affirmer qu'il s'agit de modifier les conditions actuelles de la grande propriété seulement.

D'ailleurs les propriétés légitimement acquises, grandes ou petites, reposent toutes sur le même principe : elles sont toutes un salaire transformé; j'entends ici. par salaire, le prix du travail quel qu'il soit. Tous les coups dirigés contre la grande propriété tombent donc aussi sur la petite, et, si la première devient la proie du socialisme, je ne vois pas comment on pourra garantir la seconde.

La négation du droit de propriété privée est aussi odieux, ou peu s'en faut, que la violation du droit des personnes. La propriété est en effet comme une extension du droit de la personnalité. L'homme, dit Léon XIII, « s'applique pour ainsi dire à lui-même la portion de la nature corporelle qu'il cultive, il y laisse comme une certaine empreinte de sa personne, au ipoint, qu'en toute justice, ce bien sera possédé •l'église. 15

dorénavant comme sien et qu'il ne sera licite à personne de violer son droit en n'importe quelle manière »,

Si le droit de propriété est indiscutable, il est non moins certain que le propriétaire a le droit de léguer ses biens à ceux qui , bien plus encore que la propriété, sont la continuation de sa personnalité, c'est-à-dire à ses enfants. Rien ne stimule plus l'ardeur de l'homme pour le travail que la pensée de laisser à ses fils la terre qu'il a achetée et cultivée, entourée de tous ses soins. Un homme qui n'aura pas l'espoir de préparer à ses enfants une vie moins dure que la sienne suspendra son travail quand ses ressources lui permettront le repos : on aura tari une des sources les plus vives de l'activité et par conséquent de la richesse générale.

Les socialistes, qui se posent volontiers en hommes de réformes et de progrès, sont les pires des réactionnaires. Leur système est une variante de ce principe de Louis XIV : « Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens, tant des séculiers que des ecclésiastiques, pour en user comme de sages économes, c'està-dire selon les besoins de leur État. » La nationalhation du sol au profit de l'État, qu'est-ce

en effet sinon l'État seul propriétaire et confisquant, à son profit, toutes les propriétés particulières? Les noms sont changés : au lieu du Roi mettez l'Etat, le principe est le même.

Ce serait la plus monstrueuse des tyrannies, ce serait donner à l'État une puissance effroyable contre laquelle il n'y aurait aucune garantie. Plus de liberté, plus d'indépendance, plus de citoyens , rien que des mercenaires au service de l'Etat : ce serait l'expropriation générale , non plus pour cause d'utilité publique, mais pour l'utilité des exploiteurs de la crédulité publique. Car, qu'il me soit permis de dire toute ma pensée, les socialistes crient bien haut contre l'exploitation du travail par le capital, et, à leur tour , ils exploitent les convoitises et les haines au profit d'une popularité malsaine ; les misères qu'ils aigrissent sont un capital dont le revenu est un siège au Palais-Bourbon.

Le devoir des législateurs est de chercher un remède dans des réformes sages, pratiques, possibles. Les catholiques applaudiront à tout ce qui sera fait en faveur des petits et des humbles ; mais, qu'on le sache bien, sans le secours de l'Église, toutes les réformes seront impuissantes : « La question qui s'agite, dit Léon XIII. est d'une nature telle, qu'à moins de faire appel

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à la relig-ion et à l'Église , il est impossible de lui trouver une solution efficace. Assurément, une cause de cette gravité demande encore, à d'autres agents, leur part d'activité et d'efforts, nous voulons parler des gouvernants, des maîtres et des riches, des ouvriers eux-mêmes dont le sort est en jeu. Mais ce que nous affirmons sans hésitation, c'est l'inanité de leur action en dehors de celle de l'Église. »

La raison en est bien simple. Le problème est en effet une question d'ordre moral plus encore qu'une question économique : il s'agit d'arriver jusqu'à l'àme dont la religion seule sait trouver le chemin. Il faut aller à l'âme du patron et du riche pour leur inspirer la justice, le respect, l'amour des ouvriers et des pauvres; pour leur rappeler la sainte égalité des enfants de Dieu , et leur enseigner que l'ouvrier est im frère, et non une machine que l'on chauffe à toute vapeur pour qu'elle produise davantage au risque de la briser. Il faut éteindre , dans le cœur du pauvre, jusqu'au désir du bien d'autrui : Non cuncupisces ; il faut lui apprendre la résignation et la mesure dans ses revendications légitimes ; il faut lui faire comprendre que les inégalités sociales sont une nécessité imposée par la nature, c'est-à-dire par Dieu lui-même; il faut, enfin,

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résoudre le problème, non par la foi'ce mais par la justice, non par la haine mais par l'amour. Or la religion et l'Église peuvent seules obtenir ce résultat, parce que seules elles ont la puissance de maîtriser la force par la justice et de remplacer la haine par l'amour.

La haine, voilà le mal qui nous dévore, voilà la cause des dangers qui nous menacent; le mal sera guéri, le danger sera conjuré quand tous, riches et pauvres , écouteront la voix de Celui qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres (1). »

Telle est, dans son esprit et dans ses grandes lignes, la célèbre Déclaration des droits de l'homme. Elle a été le point de départ d'une société nouvelle ; elle est une de ces dates qui ne s'effacent plus de la mémoire des générations; elle est cette puissance dont le Père Lacordaire a dit : « Après avoir été la contemporaine de nos pères , elle est déjà la contemporaine de notre postérité; seslois régissent depuis soixante ans tous nos rapports sociaux. Elle abaisse et élève nos princes. Maudite ou adorée, elle ins-

(1) Je n'ai pu qu'indiquer ici les principes généraux delà redoutable question sociale; je l'ai traitée avec plus de détails dans mon livre ; L'Église et la Démocratie, ch. vi et suivants.

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pire ceux-là même qui se croient ses emiemis , et tout le monde soutient son trône, jusqu'à ceux qui veulent le renverser (1). »

(1) Discours sur la loi de l'Iiisloire

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