CHAPITRE X
LE SYLLABDS.
L'attitudo du gouvernement impérial. — La broeliuro de Ms"" Dupanloup. — Le Syllabus et la civilisation; la liberté des cultes. — Encore la thèse et l'hypothèse. — Deux objections. — La liberté de la presse et le suffrage universel. — Conclusion.
La tâche que je me suis imposée serait incomplètement remplie si je gardais le silence sur un document qui a tenu, il y a quelques années, une si grande place dans les polémiques religieuses de notre temps : je veux parler du Syllabus.
Le 8 décembre 1864 , le Souverain Pontife, le Pape Pie IX, publia une Encyclique pour annoncer un jubilé : à l'Encyclique était annexé un Syllabus ou catalogue des principales erreurs condamnées par le même Pontife dans ses pré-
cédentes allocutions consistoriales , Encycliques et autres lettres apostoliques.
« Le puljlic libéral de l'Europe entière les considéra comme une attaque ouverte à l'indépendance et à la souveraineté de la puissance temporelle, comme un défi jeté à la société civile, comme la négation des principes les mieux établis de toutes les constitutions modernes, de ceux qui sont le plus chers aux peuples, la liberté de conscience et des cultes, la liberté de la presse. Ils furent déférés à l'examen du Conseil d'Etat par le gouvernement de l'Empereur, et un décret du 5 janvier 1865 en avait interdit la publication , si ce n'est dans la partie qui annonçait un jubilé... Le public avait eu tort de s'en émouvoir et le gouvernement d'en interdire la publication (1). »
Oui. le public avait eu tort de s'en émouvoir, car il n'y a pas dans le Syllabus ce que de prétendus libéraux avaient cru y voir. Quant à la conduite du gouvernement d'alors, voici comment elle fut appréciée par l'évêque d'Orléans, M^' Dupanloup :
« Cet acte, communiqué par le Souverain Pontife aux Évèqucs. a reçu par la voie des
(1) M. Emile Ollivier : L'Église et l'État au concile du Vatican, tome I^"", chap. iv.
journaux', une publicité immense, sans délai, sans précaution, sans limite. Cet acte, qui n'était adressé qu'aux Evèques , les Evèqucs seuls se sont vu retirer, par une circulaire de M. le ministre des Cultes, en date du 1"'" janvier 1865, la faculté de le publier.
« Je puis acheter VOO numéros du Sièch' contenant lEncyclique et l'envoyer à tous les curés de mon diocèse. Si l'un d'eux monte en chaire et lit cette Encyclique à ses paroissiens, il commet un abus, et le journaliste n'en a commis aucun.
« Si, dans cette paroisse, un temple protestant est ouvert, le ministre peut lire l'Encyclique et la commenter, le prêtre catholique ne le peut pas.
« Et quel est le motif de l'interdiction? On affirme que la lettre du Pape contient plusieurs propositions contraires à la constitution du pays. Pour ma part, j'affirme que cela n'est pas. et je le démontrerai.
« Mais, s'il en est ainsi, toute publicité devait être interdite , et le ministre protestant ou l'écrivain contreviennent à la loi, aussi bien que le prêtre ou l'évêque.
« Nullement.
« La loi que l'on applique est une loi spéciale,
contenant des pénalités spéciales, contre une classe spéciale de citoyens, en vertu d'une liberté spéciale que l'on appelle gallicane, inventée par deux souverains spécialement liJîéraux, qui se nommaient Louis XIV et Napoléon l" (1). »
L'argumentation de W Dupanloup était sans réplique. Si l'acte du Pape était contraire à la constitution du pays, il fallait en interdire la publication à tout le monde ; mais permettre à un journaliste ce qui était défendu à un évêque, c'était là, en effet, la liberté de l'Église telle que l'entendaient Louis XIV et Napoléon.
La brochure que publia alors l'évêque d'Orléans eut un retentissement prodigieux. Il reçut les félicitations de 630 évêques , et celui qui plus tard devait être Léon XIII saluait « le défenseur et le soutien du Saint-Siège » et lui offrait (( ses congratulations avec celles de tout l'univers » ; enfin le Pape Pic IX le remerciait par un bref en date du i février 1865 (2).
Le Nonce ayant écrit aux évêques d Orléans et de Poitiers pour les féliciter l'un de sa brochure, l'autre de son mandement, M. DrouvTi
(1) La Convention du 15 septembre et l'Encyclique du 8 dccembre.
(2) Voir Mg' Lagrange ; Vie de Ms-^ Dupanloup, tome II.
de Lhuys expédia, à M. de Sartiges, la dépêche suivante :
« Monsieur le Comte,
« Le g-ouvernement de l'Empereur a vu dans les journaux, avec une pénible surprise, deux lettres écrites par le Nonce Apostolique, l'une à l'évêque d'Orléans, pour le féliciter de sa brochure relative à la Convention du 15 septembre et à l'Encyclique du 8 décembre ; l'autre à l'évêque de Poitiers, pour approuver son mandement.
« Par cette double démarche, le Nonce a gravement compromis le caractère dont il est revêtu. En s'adressant à des évêques français pour apprécier et diriger leur conduite à l'égard du gouvernement impérial, Son Excellence a outrepassé ses attributions , qui , d'après le droit public français, ne sauraient être que celles d'un ambassadeur. Or, un ambassadeur manque à son devoir le plus essentiel lorsqu'il encourage, par son approbation, la résistance aux lois du pays où il réside, et la critique des actes du Gouvernement près duquel il est accrédité.
« Il est vrai que Son Excellence , dans les ex-
plications qu'elle m'a données à ce sujet, a désavoué la publication de ces lettres, qu'elle attribue à une blâmable indiscrétion. Mais c'est du fait lui-même que le Gouvernement de Sa Majesté est en droit de se plaindre. Il espère donc que la cour de Rome, dans sa sagesse, ne permettra pas le renouvellement de pareils écarts, qu'il est d'ailleurs résolu à ne pas tolérer.
« Vous voudrez bien , Monsieur le Comte , donner lecture de cette dépêche à S. Ém. le cardinal secrétaire d'État.
« Agréez, » etc.
La situation était tendue, et le vénérable archevêque de Tours, plus tard archevêque de Paris, avait raison d'écrire au ministre des Cultes : « C'est l'heure, pour un évêque, de gémir devant Dieu , de pleurer aux pieds des autels sur les maux de l'Église, et de prier Dieu qu'il daigne inspirer l'amour de l'ordre et de la paix aux peuples, et à ceux qui sont appelés à les gouverner, son esprit d'intelligence et de sagesse. »
Ces discussions autrefois si ardentes se sont apaisées; mais il en reste, dans la pensée des
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ennemis de l'Église, là vague impression que le Syllabus a été « un suprême défi jeté au monde moderne par la Papauté qui s'en va (1) ».
Il n'en est rien, et, si cette impression a pu se produire, c'est que le document pontifical a été mal lu par des hommes peu habitués aux questions théologiques.
Avant tout, il est nécessaire de se rappeler que le Sijllabus est un catalogue des erreurs condamnées; par conséquent, pour pénétrer le sens vrai et la portée de la condamnation, il faut s'en référer aux documents visés par le Syllabus, se rendre compte des circonstances et des conditions dans lesquelles la condamnation a été prononcée; sans cela on s'expose à en donner des interprétations absolument erronées. C'est ce qui est arrivé à bon nombre de publicistes : ils prenaient une proposition séparée de son milieu et ils en faisaient des commentaires fantaisistes.
De longues explications ne seront pas nécessaires pour réduire à leur juste valeur les accusations dirigées contre l'Église à l'occasion du Syllabus, car, en vérité, elles ne reposent sur rien. On ne peut comprendre tout le bruit qui
(1) Le journal le Siècle.
se fit autour de l'acte pontifical, qu'en se souvenant de la situation dans laquelle se trouvait, la presse en 1864. Elle était sevrée de discussions politiques, elle était tenue à une prudence excessive quand il s'agissait de l'Empire et de l'Empereur : on lui donna toute liberté pour attaquer le Pape et l'Église; elle en profita avec d'autant plus d'ardeur que, sur d'autres sujets, elle était obligée de se taire ou d'approuver. Le Syllabiis fut une bonne aubaine pour les journalistes en quête de copie : « On a donné aux journalistes, dit W Dupanloup, un droit qu'on ne leur laisse guère d'habitude, celui de publier, en toute liberté, avec toutes sortes d'amplifications et d'aggravations, un acte que M. le ministre des Cultes déclare attentatoire à la Constitution de l'Empire 1 Nous voyons sans cesse des journaux, surtout des journaux religieux, avertis, suspendus, supprimés, ou bien encore arrêtés à la frontière , pour moins que cela assurément (1). »
Le Pape Pie IX fat donc accusé d'avoir condamné la civilisation moderne , la liberté des cultes, de la liesse et le suffrage universel : il ne
(1) La Convention du 15 septembre et rEncyclique du S décembre.
sera pas difficile de prouver la fausseté de ces accusations.