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LA CIVILISATION

La civilisation est un état social dans lequel (autant que le permet la faiblesse des choses humaines) le droit prime la force ; un état dans lequel l'élément élevé de l'àme l'emporte sur les préoccupations de l'ordre matériel, et donne à l'intellig'ence la puissance de subjuguer la nature pour la mettre au service de l'homme. Ce dernier élément d'un ordre social civilisé est une conséquence et comme un corollaire de ce qu'il y a d'essentiel dans la civilisation ; il n'est pas la civilisation elle-même. Un peuple, composé, en majorité, d'hommes honnêtes, justes et respectueux du droit d'autrui, sera un peuple civilisé, quand même il serait privé du bien-être matériel qui constitue la commodité et le luxe de la vie; tandis qu'une nation, malgré le télégraphe, les chemins de fer et l'électricité, serait une nation barbare si, pour elle, la force était tout et le droit rien. La civilisation ne consiste donc pas essentiellement dans le progrès ma-

tériel, elle est le développement des puissances morales et intellectuelles de l'humanité. Mais, par cela seul que l'intelligence se développe, la nature est mieux connue , et quelques-unes de ses forces, restées jusqu'alors stériles ou même nuisibles, sont subjuguées et mises au service de l'homme. Cette conséquence n'est certes pas à dédaigner, et il ne viendra dans la pensée de personne de maudire les étonnants progrès de la science et de l'industrie modernes.

Qui donc a donné au monde l'idée du droit? qui lui a révélé l'incomparable grandeur de l'homme considéré dans sa seule dignité d'homme? qui nous a enseigné que nous étions les fils du même Père qui est au ciel? Quand ces vérités furent annoncées pour la première fois, le droit était l'apanage des forts, les faibles n'avaient que des devoirs, et quels devoirs! L'homme avait perdu la conscience de sa dignité , et la plus grande partie de l'humanité était un troupeau.

Le christianisme jeta à pleines mains la semence de la bonne nouvelle ; elle germa lentement et s'épanouit enfin en cet arbre dont les rameaux s'étendirent au loin et qui s'appela la ci\iUsation :

« Le christianisme, dit éloquemment M^"^ Du-

panloup, le christianisme s'est fait honneur do s'appeler le Progrès devant les païens et les barbares. Il s'est appelé la Liberté, quand il a aboli l'esclavag-e, relevé la femme, les enfants, les vieillards, les pauvres et toutes les faiblesses humaines foulées aux pieds par la tyrannie des forts pendant vingt siècles, et lutté depuis contre tous les despotismes imaginables, défendu tour à tour les peuples contre la tyrannie des princes, et les princes contre l'anarchie des peuples. Il s'est appelé, il s'appelle encore, et, si Dieu n'a pas maudit l'Europe, il s'appellera jusqu'à la fin la civilisation européenne (1). »

Si, pour l'Église, le progrès moral l'emporte sur le progrès matériel, il ne faut pas en conclure qu'elle condamne celui-ci et qu'elle anathématise la science. Elle bénit, elle encourage toutes les conquêtes de l'homme sur la nature, et elle y voit la réalisation de la parole qui a été dite au commencement : « Remplissez la terre et soumettez-la à votre empire. » Il suffit pour s'en convaincre de lire les deux admirables mandements de l'archevêque de Pérouse (aujourd'hui Léon XIII) sur VÉglise et la Civili-

(1) La Convention du ih septembre et l'Encyclique du 8 décembre.

sation , publiés plusieurs années après le Syllabus :

« L'Ég-lise catholique , par la bouche de son chef, dit M^"^ Pecci, a déclaré qu'il ne peut y avoir de paix avec la civilisation de notre temps. Voilà la parole qui part contre nous du camp ennemi et la raison par laquelle on justifie la lutte qui est commencée. Mais quelle est donc cette civilisation moderne que condamne TÉg-lise et avec laquelle son auguste chef, l'infaillible Maître des croyants, dit qu'il ne peut avoir rien de commun? Ce n'est pas assurément la civilisation par laquelle l'homme se perfectionne sous le triple rapport que nous avons indiqué (matériel, intellectuel et moral) ; non, ce n'est pas celle-là, mais une civilisation qui veut supplanter le christianisme et détruire avec lui tout le bien dont nous avons été enrichis par son action. Si ceux qui se servent habilement du SijUabiis pour le placer comme un épouvantait en face des hommes, avaient réfléchi qu'il ne suffit pas d'être habiles, mais qu'il convient encore et surtout d'être honnêtes, ils ne se seraient pas cru permis d'offrir à la haine du monde une proposition détachée d'un long discours; mais ils auraient cherché à en fixer le vrai sens d'après l'ensemble des documents où elle se trouve et qui

étaient opportunément indiqués. Eu procédant de la sorte, ils se seraient facilement convaincus que ce n'est pas la civilisation véritable, laquelle jaillit comme une fleur et un fruit des racines du christianisme, qui a été condamnée par le Souverain Pontife, mais cette chose bâtarde qui n'a de la civilisation légitime que le nom et qui en est l'ennemi perfide et implacable. »

Quand on lit l'allocution à laquelle se réfère cette proposition du S ////abus : « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier, se mettre d'accord, avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne, » il est impossible de se méprendre sur le sens des paroles du Pape. Voici de quelle civilisation il s'agit dans le discours Jamdiidwn cernimus prononcé par le Pape le 18 mars 18G1 :

« Tandis que cette civilisation moderne favorise tous les cultes non catholiques, tandis qu'elle ouvre l'accès des charges publiques aux infidèles eux-mêmes, et les écoles catholiques à leurs enfants, elle s'irrite contre les congrégations rehgieuses, contre les instituts fondés pour diriger les écoles catholiques, contre un grand nombre de personnes ecclésiastiques de tout rang même revêtues des plus hautes dignités, et dont plusieurs traînent misérablement leur vie dans

l'exil ou dans les prisons, et même contre des laïques distingués qui , dévoués à Nous et à ce Saint-Siège, ont défendu courageusement la cause de la religion et de la justice. Pendant qu'elle accorde des subsides aux institutions et aux personnes non catholiques, cette civilisation dépouille l'Église catholique de ses possessions les plus légitimes, et emploie tous ses efforts pour amoindrir l'autorité salutaire de cette Église. Eniin, tandis qu'elle donne liberté entière à tous les discours et à tous les écrits qui attaquent l'Église et tous ceux qui lui sont dévoués de cœur, tandis qu'elle excite, nourrit et favorise la licence, en même temps elle se montre réservée et peu empressée à réprimer les attaques violentes parfois, dont on use envers ceux qui publient d'excellents ouvrages, et elle punit même avec la dernière sévérité les auteurs de ces ouvrages, lorsqu'ils paraissent dépasser le moins du monde les bornes de la modération.

(( Le Souverain Pontife pourrait-il donc tendre une main amie à une pareille civilisation, et faire sincèrement pacte et alliance avec elle? Qu'on rende aux choses leur véritable nom, et le Saint-Siège paraîtra toujours constant avec luimême. En effet, il fut perpétuellement le pro-

tecteur et Tinitiateur de la vraie civilisation ; les monuments de Thistoire l'attestent éloqucmment ; dans tous les siècles, c'est le Saint-Siège qui a fait pénétrer dans les contrées les plus lointaines et les plus barbares de l'univers la vraie humanité, la vraie discipline, la vraie sagesse. Mais si, sous le nom de civilisation, il faut entendre un système inventé précisément pour affaiblir et jjeut-être même pour renverser VÉg lise y non, jamais le Saint-Siège et le Pontife romain ne pourront s'allier avec unf telle civilisation. »

Les paroles de Pie IX sont si précises et si claires, qu'il est permis de se demander comment on a pu l'accuser de condamner la civilisation, alors qu'il déclare, en termes formels, qu'il condamne le système inventé pour aflaiblir, et peut-être pour détruire l'Église, système que, par un étrange abus de lang-age, on avait affublé du nom de civilisation. Quand l'auteur du Syllabus a rédigé la 80" proposition, il avait sous les yeux l'allocution du 18 mars qu'il a soin d'indiquer; il ne pouvait donc pas ■s'attendre aux commentaires injurieux pour le Saint-Siège auxquels elle a servi de prétexte.

Demander au Saint-Siège de pactiser avec cette civilisation, c'est conseiller à un chef d'ar-

mée de fournir à l'ennemi des vivres et des armes pour se faire battre : à moins de trahir son pays, le général ne pactisera pas , quand même il plairait à l'ennemi de se poser pour le champion de la civilisation et du progrès.

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