‹ L'église et la France moderneChapitre 3 sur 22 · SOUBIRAN · texte numérisé non relu

SOUBIRAN

Après avoir publié celte correspondance, V Avenir disait : (c Nous ne pouvons rien ajouter à ce langage admirable, où la grandeur du chrétien s'unit à la fierté du Français blessé dans ses droits, qui sont les droits du pays. Puisque Dieu donne à la religion des hommes d'une trempe si forte, sa liberté n'a rien à craindre, ses fers se briseront, portés par de telles mains. Nous engageons M. le supérieur des capucins d'Aix à poursuivre sa généreuse résistance; sa cause est celle de tous les catholiques, de tous les vrais libéraux, et notre argent, nos cœurs, nos vies sont à lui (1). »

Et en effet r Agence poursuivit, à ses frais, le commandant militaire , et elle ne se désista qu'après le transfert du commandant dans une autre garnison.

Par ordre de la police les obsèques de l'abbé

(1) Numéro du 8 janvier 1831.

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Grégoire, ancien évêque constitutionnel de Loiret-Cher, furent célébrées, par des prêtres apostats, dans l'église de l'Abbaye-aux-Bois le 31 mai 1831. C'était une profanation, car l'abbé Grégoire, sourd aux supplications de l'archevêque de Paris, avait refusé d'abjurer le schisme. L'Avenir, par la plume de l'abbé Lacordaire, se chargea de venger l'outrage fait à la conscience et au culte catholiques :

« Un jour, la France sera une terre de liberté, disait Lacordaire, c'est le pressentiment du monde. Un jour, de vieux préjugés ayantachevé de s'éteindre, ses citoyens si longtemps désunis ferout d'elle une patrie que nul ne regrettera d'habiter, parce que tous y trouveront la paix, le respect de leur religion, et l'espérance d'être secourus dès que leurs droits seront menacés. On ne verra plus alors le gouvernement, protecteur naturel de la liberté commune, s'emparer de vive force d'une église, condamner le prêtre à l'alternative d'en sortir ou d'y consacrer un sacrilège par sa présence, et, aprèsqu'il en sera sorti, y introduire, les armes à la main, un prêtre étranger et lui amener un cercueil pour le bénir. Nous avons la certitude que nos descendants n'assisteront pas à des mystères si terribles, et qu'ils plaindront leurs pères

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d'avoir vécu dans des temps où ces inexpiables choses pouvaient se voir. Soit que l'on considère, en effet, la conduite du gouvernement par rapport à la religion, par rapport à la liberté, ou par rapport à ses propres intérêts, on demeure confondu qu'il ait osé faire ce qu'il a fait. Mais il y a des destinées qui doivent s'accomplir, et les destinées de la peur furent toujours les pires de celles qui ont mérité le plus d'exécration. Charles IX avait peur le soir de la Saint-Barthélémy... Les temples païens tombèrent avec les peuples qui les avaient bâtis; mais tant que ces peuples furent vivants, nul n'eut été si hardi que d'y toucher, ni si lâche que de le souffrir. 11 a fallu que le christianisme, cette religion admirée même de ses ennemis, vint planter ses autels dans le monde, pour qu'on y vit une fois ce qui ne s'était jamais vu, le lieu de la prière et du sacrifice changé, pour vingt-quatre heures, en un cimetière immonde, au nom de la peur et du souverain. Les restes d'un homme sont sacrés, nous le savons, mais non pas dans le temple où on les introduit par la force : ils ne sont plus alors que sacrilèges. « Et ces lâches profanateurs! Savez- vous comment ils nous ont annoncé leur attentat contre notre religion? C'est de l'hôtel de la

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police, du séjour aJjject où se pressent incessamment les filous, les filles perdues et les espions plus vils encore , qu'un billet officiel nous a instruits que le lendemaiij. notre foi serait déshonorée publiquement, à dix heures précises du matin. Ils ont eu raison et le ciel est juste : le sacrilège devait passer par ce cloaque.

« Et dans quel pays ce sacrilège a-t-il eu lieu? Est-ce en un pays de servitude? Non. il n'existe pas de souverain despotique qui eût vécu deux heures après avoir fait cela au peuple le plus avili des deux mondes. Mais il s'est rencontré un pays qui n'est ni esclave, ni libre, déplorable jouet de deux pensées contraires, l'amour de la liberté et la défiance de Dieu, le plus noble pays de la terre, le plus heureux après qu'il aura rapproché dans son amour ce que ses rois avaient désuni dans leur politique, notre patrie bienaimée, la France. C'est dans sa capitale, devant la Charte qu'elle a récemment conquise et qui promet à tous, pour leur culte, une égale liberté, de la main d'un ministère qu'elle méprise, que cette injure immense a été faite aux catholiques... Nous voilà donc tous à la merci du premier qui voudra communier avec nous dans son cercueil, et nul croyant, sous quelque nom qu'il

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adore Dieu , ne trouvera plus sur le sol français uue pierre où il puisse poser son front d'homme, avec la certitude que son baiser ne serapas profané. Ah ! ne faisons pas de notre patrie une terre à ce pointmaudite ! Assez de licuxsont ouvertsà tous : qu'il soit permis à de pauvres Français qui souffrent et qui ont reçu de leurs ancêtres, avec les douleurs de la vie, le nom de Dieu ; qu'il leur soit permis de bénir quelques pieds de la terre française, et de les rendre inviolables sous la protection de la pitié publique!...

« En attendant, pauvres catholiques français, apprenons de nos malheurs mêmes à aimer la liberté plus que ceux qui nous l'avaient promise; que la liberté nous soit sacrée, puisque nous en avons tant besoin ! Ce n'est pas d'elle que nous avons à nous plaindre, mais de ses ennemis, mais de nous qui avons si peu tenté encore pour l'arracher à ceux qui ne veulent pas nous la donner. »

L'affaire des trappistes de la Meilleraye ouvrit un vaste champ au zèle des membres de l'Agence; ils firent tout ce qui était humainement possible pour sauvegarder les droits de ces reli gieux, et l'on peut se convaincre de l'ardeur avec laquelle ils défendirent cette cause, en lisant les documents consignés dans les deux

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derniers volumes de la collection de V Avenir.

L Avenir eut des procès retentissants; le plus célèbre fut celui de l'école libre. Les faits sont trop connus pour qu'il soit besoin de les rappeler; je mécontenterai de citer quelques passages des discours si éloquents de Montalembert. Ce grand chrétien parla à la chambre des pairs « le langage d'un cœur qu'une récente infortune aurait brisé si des espérances immortelles n'avaient répandu leur charme sur la plus profonde, la plus légitime des afflictions terrestres; le langage d'une foi haute et jfière devant les hommes, parce qu'elle est humble et soumise devant Dieu ; le langage du chrétien des temps antiques devant le sénat de Rome idolâtre, le langage qui lui inspirait la folie de la croix, le langage que Rome elle-même devait un jour apprendre à parler pour le parler toujours (1). »

— « Pour nous, la liberté n"a jamais été qu'une dérision I II y a quinze ans, un grand homme, M. de Maistre, l'a dit : VÉglise gallicane est libre en ce sens quelle est libre de n'être jms catholique. C'est là le résumé de notre histoire : nous sommes libres de n'être pas catholiques, de n'être pas chrétiens, et en revanche

(1) L'Avenir, 25 septembre 1831.

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libres d'être parjures et renégats. Nous sommes libres de compenser la foi de notre berceau par l'impiété de notre vie, libres d'acquitter le compte des bienfaits de Dieu par la désobéissance , l'ingratitude et l'apostasie ; mais libres d'obéir en tout et pour tout à sa sainte loi, non ; libres de lui dévouer notre vie, non; libres de pratiquer tous les devoirs de notre culte et tous les commandements de notre loi, non; en un mot, libres d'être esclaves du mal, oui; mais libres d'être les serviteurs du bien et les enfants de Dieu, non, mille fois non. Ab ! qu'ils ne nous parlent donc plus de la liberté des religions, ceux qui l'ont dégradée jusqu'à n'être plus que la liberté do ne croire en rien.

« Ne croire en rien! je me trompe. Ils ont inventé une foi, et nous pouvons dire quels en sont les ministres et quel en est le symbole ; ces hommes à qui la seule pensée de l'infaillibilité du pape ferait lever les épaules de pitié ont créé une infaillibilité, bien autrement auguste et bien autrement redoutable. Ils nous ont dotés de l'infaillibilité du conseil royal de l'instruction publique. C'est là en effet , puisqu'il ferme et ouvre à son gré toutes les sources de l'instruction, où viennent se concentrer, dans le système du gouvernement, toutes les lumières du monde.

Et voici le symbole que cette autorité infaillible a bien voulu nous octroyer. Voici ce qu'a dit depuis quarante années le gouvernement, dont ce conseil est l'organe servile, au peuple de France : « Français, vous qui n'êtes plus catholiques, nous allons vous dire quelle est la foi du citoyen, de riiomme éclairé ; vous croirez avec Danton, à l'unité sociale et domestique delà république, proclamée par le bourreau et sanctionnée par la guillotine ; avec le Directoire, vous ne croirez qu'à la corruption et à l'argent ; avec Napoléon et M. de Fontanes, vous croirez à l'impérissable grandeur de l'empire, dépositaire, selon le décret de 1808, du bonheur des peuples et de toutes les idées libérales du monde; avec Louis XVIII et M . Royer- CoUard vous croirez aux m ystères sacrés de la doctrine parlementaire; avec M. de Corbière, à la censure et aux fraudes électorales ; avec M. Frayssinous. à ce qu'il y a de plus pur et de plus subtil dans le gallicanisme ; avec M. de Vatimesnil, aux arrêts des parlements et à la théologie de M. de Montlosier; enfin avec M. de Montalivet, vous croirez à la justice souveraine des forçats, vous croirez que les églises ne sont plus que des monuments publics, que la liberté du domicile, le secret des testaments, la pudeur publique ne sont que des mots, et qu'il

est permis de tout profaner iiiipunément dès qu'on a un télégraphe à ses ordres et un portefeuille sous le bras!... » et c'est quand les hommes passent si vite, et les institutions plus vite encore que les hommes; c'est dans cette enceinte qui a vu naître et mourir tant de pouvoirs non seulement divers, mais opposés, mais ennemis les uns des autres, c'est ici qu'on viendra nous dire de réduire les destinées de notre avenir, les lois de notre conscience, réternité de nos croyances à la mesure de ces fantômes éphémères? En vérité, ce serait renouveler à nos dépens l'horrible supplice des anciens, ce serait attacher la vie de nos cœurs, une vie éternelle, à un cadavre...

« Le monde, nous crie-t-on de toute part, s'est retiré de nous. Eh ])ien, nous sommes restés seuls, aussi seuls qu'on peut l'être avec dix-huit siècles de souvenirs et une espérance immortelle. Mais ceux qui répudient ces souvenirs et qui dédaignent cette espérance, qu'ils nous laissent au moins la liberté, dans notre abandon et notre solitude ; qu'ils n'aillent pas s'effaroucher de nos chétifs efforts; et, par prudence, qu'ils défendent à leur épouvante de trahir leur faiblesse. De deux choses l'une : ou nous avons pour nous la vérité et le droit, et alors ils doivent au moins les respecter; ou nous ne sommes que

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des êtres égarés, impuissants, trahis par la destinée et par l'avenir; alors pourquoi accélérer notre dernier soupir, pourquoi conjurer par votre despotisme contre notre agonie? Ah! si notre foi doit mourir, souffrez au moins que nous lui choisissions un tombeau, et que ce tombeau soit la liberté du monde. Cest notre foi qui, la première, a levé la noble bannière sous laquelle le genre humain est aujourd'hui en bataille, c'est bien la moindre chose qu'elle puisse s'en servir comme d'un linceul. »

Ces paroles sont si belles, qu'on me pardonnera la longueur de la citation.

Voilà quels étaient ces hommes qui ont relevé si haut le drapeau de la foi catholique et de la liberté de l'Église dans un temps où les saintes croyances étaient tellement discréditées, que l'on pensait n'avoir plus à compter avec elles. Si, dans l'ardeur de la lutte, ils ont parfois dépassé la limite que peut seul assigner le chef suprême des combats pour la foi, rendons justice à leur courage, à leur zèle, à la sincérité de leurs convictions ; souvenons-nous que , les premiers, ils ont ouvert la route dans laquelle , profitant des exemples qu'ils nous ont laissés, et même des fautes qu'ils ont commises, entreront désormais les soldats de Dieu, de l'Église et de la liberté.

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