CHAPITRE II
« L AVIvMR » ET LE GALLICANISME.
Philippe lo Bel et la Pragmatique de Charles YII. — Le concordat de 1516. — Une page de Fénelon. — L'Avenir et la séparation de l'Église et de l'État. — La circulaire du 23 février 1831. — La libre communication avec Rome. — L'Avenir et le pouvoir de droit divin. — La liberté d'enseignement.
VAveni)' était un champion trop ardent de la liberté de T Église pour ne pas déclarer une guerre à mort au gallicanisme.
Le gallicanisme n'était pas tant une doctrine théologique (1) que l'ensemble des moyens ayant pour but d'arracher l'Église de France à l'autorité du Souverain Pontife pour la mettre sous la dépendance absolue du Roi. Il y avait réussi, et Fénelon a pu dire que « le Roi, dans la pra-
(l)La question Ihéologique a été définitivement jugée et condamnée au Concile du Vatican.
tique, est plus chef de l'Église que le Pape, en France » .
Le gallicanisme date de Philippe le Bel. Ce despote, qui ne se souvenait guère des exemples de son grand-père saint Louis, voulut associer la nation à ses démêlés avec Boniface VIII; il convoqua les états du royaume qui se réunirent le 10 avril 1302. Les prélats le supplièrent de leur permettre d'aller à Home où le Pape les mandait pour la tenue d'un concile; le roi déclara qu'il ne le tolérerait pas : voilà la première liherté de l'Église gallicane. Au nom de cette liberté, les états décidèrent que le Pape n'aurait pas le droit de s'opposer au pillage des biens de l'Église , de protester contre l'emprisonnement des évêques , d'excommunier ce roi qui ne ménageait pas plus ses peuples qu'il ne respectait les propriétés ecclésiastiques. Après la dissolution de cette assemblée, Philippe le Bel écrivit à Boniface VIII une lettre fort insolente : telle l'origine première des libertés de l'Église gallicane.
Charles VIF fut plus respectueux envers Eugène IV; mais il porta à l'autorité pontificale un coup plus rude. En juillet li39 il convoqua à Bourges une sorte de concile national, dont les décrets promulgués par le roi et enregistrés par
le padcnient sont connus sous le nom de Prcujnialique-Sanclion de Bourges. La Pragmatique décrète la supériorité du concile général sur le Pape, proclame le droit d'élection à tous les bénéfices ecclésiastiques et supprime les réserves, c'est-à-dire le droit du Pape à la nomination aux évêchés; elle déclare que les bulles pontificales ne pourront être publiées en France qu'après l'approbation du roi : telles sont les principales dispositions de cette ordonnance si célèbre dans les annales de l'Église gallicane. Il est, sans doute, inutile de faire remarquer qu'elle est nulle de plein droit, car un contrat, pour être valable, doit être accepté par les deux parties contractantes; or les Souverains Pontifes ont toujours protesté contre la Pragmatique, jusqu'au jour où elle fut abrogée par François P'^ et remplacée par le concordat de 1516.
L'influence de la Pragmatique a été considérable, car c'est elle qui décida Léon X à signer le concordat avec François I". Elle avait mis l'Eglise de France dans un état voisin du schisme, et le concile de Latran convoqué par Jules II allait lancer l'anathème lorsque le nouveau Pape Léon X. « craignant que si le concile de Latran anathématisait, sans accord préalable, la Pra'jmatiqne-Sanclion , l'Église de France ne
se séparât du Saint-Siège, convint à Bologne, avec François 1"", de céder à la couronne l'élection des évéques, pourvu que la couronne ne contestât point à la tiare l'institution canonique. François I'^ accepta le traité; le clergé de France et le parlement le repoussèrent, jusqu'à ce que le parlement, ayant reconnu ce qu'il apportait d'avantages au pouvoir séculier, devint son plus ferme défenseur (1). «
C'est donc la crainte de voir l'Église de France tomber dans le schisme qui décida Léon X à signer le concordat. Le danger était imminent si le concile de Latran avait condamné la Pragmatique à laquelle le clergé et le parlement ne voulaient pas renoncer; il fallut, pour les décider à accepter le concordat, que le roi fit sentir le poids de son autorité, et le parlement ne l'enregistra qu'après une résistance qui dura deux ans.
Mais le mal était fait; malgré leur apparente soumission, le clergé et les parlements surtout restèrent fidèles à l'esprit de la Pragmatique.
Le galKcanisme a eu la vie dure , et, s'il est mort aujourd'hui, c'est, en grande partie, à PAvenir qu'on le doit.
(1) Voir l'Avenir du 17 juin 1831.
Léon X avait évité le malsupreme, un schisme; mais le moyen dont il avait été obligé de se servir avait aussi de graves inconvénients dont le plus grand était de livrer au pouvoir civil les biens et les dignités ecclésiastiques. Les rois de France furent comme des papes laïques ; ils disposèrent, à leur gré, des évêchés, des abbayes et de tous les bénéfices ; la commende était une confiscation à peine déguisée (1), et cinquante ans à peine après le concordat, en 1561, sous le règne de Charles IX, les états de Pontoise proposèrent la vente de tous les biens de l'Ég-lise, le clergé devant être indemnisé par des pensions. Le clergé ne para le coup qu'en proposant de payer à l'État une rente annuelle de 1.600.000 livres, et il la paya jusqu'au jour où la Constituante reprit et appliqua l'idée de Charles IX.
Il est facile de s'imaginer maintenant quelle était la dépendance de l'Église de France à l'égard du pouvoir civil sous un roi tel que Louis XIV, et on ne s'étonne plus de la situation servile que nous révèlent les discussions qui devaient aboutir à la déclaration de 1628.
Fénelon avait un sentiment très vif des dangers de l'Église gallicane quand il disait : « On
(1) Mazarin, qui n'elail même pas prêtre, possédait en méiui; temps levêché de Melz et vingt-trois grosses alibayes.
LECUSE. 3