‹ L'église et la France moderneChapitre 5 sur 22 · I.ÉGLISE · texte numérisé non relu

I.ÉGLISE

ne peut pas espérer que tous les rois, suivant l'exemple de Louis le Grand en usent avec cette piété et cette sagesse qui font que, dans le choix des évêques, on tienne compte avant tout des égards dus à FÉglise. Les autres souverains seront toujours prêts à préférer les hommes de cour, les intrigants et les ignorants aux personnes doctes et pieuses. Aujourd'hui la situation des évêques est telle, qu'ils n'ont rien ni à espérer ni à craindre du Siège apostolique, et qu'ils attendent tout de la faveur des rois. Il n'y a plus presque rien aujourd'hui qui l'attache les pasteurs au prince des pasteurs. Il n'y a presque plus de ces recours des évêques à Rome qui étaient autrefois si fréquents, presque plus de la part du Saint-Siège de ces réponses qui, autrefois, nous instruisaient, sans nulle ambiguïté, de la foi, de la discipline, des mœurs et de l'interprétation des canons. Les voies semblent fermées à ces relations autrefois ininterrompues entre la tête et les membres. Cette condition déplorable des choses spirituelles, que présag-e-t-elle pour les temps à venir, si des princes moins pieux sont un jour au pouvoir, sinon la rupture ouverte de la nation française avec le Saint-Siège. Je crains fort qu'il ne nous arrive ce qui est arrivé à l'Angleterre. C'est ce

ET LA FHANCE MoDElîNE. 39

que fait présager l'immense crédit des hommes de cour, la servitude mercemiire des évêques, et l'audace effrénée des critiques qui se glisse comme un cancer dans l'étude des lettres sacrées (1). »

Fénelon redoutait pour la France l'avenir religieux de l'Angleterre, et, en effet, le gallicanisme était une menace perpétuelle de schisme ; il a fallu à notre i)ays une protection spéciale de la Providence pour le préserver de l'abime. A plusieurs reprises nous avons été sur le point d'y tomber; mais, grâce à Dieu, nous nous sommes toujours arrêtés sur la pente, car la constitution civile du clergé, application stricte des maximes gallicanes, n'a pas vécu et elle n'a laissé aucune trace.

Pour mieux soustraire encore l'Église de France à l'autorité du Souverain Pontife, le gallicanisme adopta avec empressement la théorie anglicane du pouvoir de droit divin des rois. D'après cette doctrine, qui fut proclamée aux états généraux de 161 i, le roi tient son pouvoir directement de l'institution divine, les peuples n'y sont pour rien, par conséquent aucune puissance créée ne peut ni le régler, ni

(1) Uc Auclorilate summi Pontificis, cap. xl.

le diminuer, ni le ravir. Le roi ne dépend que de Dieu, c'est à Dieu seul qu'il doit compte de l'usage de la puissance souveraine.

Remarquons en outre que, d'après les principes gallicans, le roi est seul de droit divin; les autres chefs d'État ne peuvent pas réclamer pour leur pouvoir une origine aussi auguste.

Si le gallicanisme de la Pragmatique est mort aujourd'hui, le gallicanisme politique est bien vivant encore ; il n'en faut d'autre preuve que les résistances obstinées de beaucoup de catholiques aux enseignements traditionnels du Saint-Siège. Ils ont oublié cette parole si profondément vraie d'un vaillant polémiste et d'un grand chrétien : « La théologie gallicane a consacré exclusivement le droit divin des rois; avant elle et plus haut la théologie catholique a proclamé le droit divin des peuples (1). »

Les rédacteurs de l'Avenir étaient les contemporains de M. Laine, qui, en 1816, avait eu la prétention d'imposer à tous les séminaires la Déclaration de 1082; ils avaient vu, en 1826, quatorze évêques de cour présentant à Charles X, et non au pape, une déclaration doctrinale; la même année, M. Frayssinous avait annoncé à la

(1) Louis Veuillol: l'Univers du 24 février 1848.

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Chambre des députés son projet de créer une nouvelle Sorbonne qui devait être la gardienne fidèle des maximes g-allicanes, et le ministre de la Justice, M. Corbière, faisait condamner, en police correctionnelle, un prêtre ultramontain coupable d'avoir écrit un livre sur la Religio)! considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil ; or ce prêtre était M. de La Menmais.

Ces explications et les détails historiques qui précèdent étaient nécessaires pour comprendre les polémiques de l'Avenir contre le gallicanisme. Il mena la campagne avec une vigueur extraordinaire, et on est obligé d'avouer qu'il dépassa le but. Il réclama l'abrogation immédiate du concordat, la suppression du budget des cultes, et la séparation totale de l'Église et de l'État (1).

Dès le troisième numéro, M. de La Mennais s'engagea à fond : « La vérité est toute-puissante, disait-il. Ce qui retarde le plus son triomphe, c'est l'appui que la force matérielle essaie de lui prêter, c'est l'apparence même de la contrainte dans le domaine essentiellement libre de la conscience et de la raison, c'est la violence

(1) L'Avenir ne niait pas la dette contractée par l'État, il (lisait seulement que le clergé devait renoncer à son traitement.

brutale qui viole et profane le sanctuaire de Tàme où Dieu seul a le droit de pénétrer. Nul ne doit compte de sa foi au pouvoir humain, et la maxime contraire, directement opposée au catholicisme dont elle ruine la base, n'a jamais produit, toutes les fois qu'on l'a vue apparaître dans le monde, que de sanglantes divisions, des calamités et des crimes sans nombre, elle a évoqué des enfers les ducs d'Âlbe et les Henri VIII. . . « Nous croyons que la religion doit être aujourd'hui totalement séparée de l'État et le prêtre de la politique; que le catholicisme, partout en butte à la défiance des peuples, et trop souvent à la persécution des gouvernements, s'affaiblirait toujours davantage s'il ne se hâtait de secouer le joug de leur pesante protection, et qu'il ne peut vivTe que par la liberté. Dans la position fausse où. le placent ses rapports avec le pouvoir temporel, il se présente aux hommes sous une apparence humaine qui les aliène de lui. tandis qu'entravé, chargé de mille liens qui le privent de son mouvement propre, il languit en lui-même, affaissé sous le poids d'une servitude abjecte. Le moment est venu pour lui de se dégager de ses fers. On l'avait peu à peu comme emprisonné dans l'État; et voilà que Dieu même, préparant son affranchissement

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par des voies merveilleuses, dont le secret ne saurait être encore bien compris, frappe à coups redoublés et brise les portes du cachot où l'Église gémissait depuis des siècles : car, n'en doutez pas, tout ce que nous voyons a, dans les desseins d'en-haut, pour but principal de lui rendre, avec son indépendance, l'action qu'elle a perdue, et qui sauvera le monde

« Quelle serait, dans les circonstances présentes, circonstances qui ne changeront de longtemps, la situation de l'Église, supposé qu'elle conservât ses liens avec l'État?

« Le passé, à cet égard, nous instruit de l'avenir. Dépendante du pouvoir, si elle se résigne à subir sa domination, si elle cède à ses influences, obéit à ses ordres ou est seulement soupçonnée d'y obéir, toute opposition politique deviendra une opposition religieuse; on reverra ce qu'on a vu : le prêtre, avili dans l'opinion, perpétuel objet de la défiance et de l'animosité des partis, sera représenté comme l'instrument vénal de l'administration, comme le fauteur du despotisme et l'appui naturel de la tyrannie; on l'accusera de servilité, d'intrigue, d'avarice, d'ambition mondaine. Osera-t-il, au contraire, résister au pouvoir et à ses injonctions, même lorsque sa conscience l'y obligera le plus étroi-

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tement, lorsque les maximes de rÉvangile et les canons de l'Ëgiise lui en feront mi devoir rig-Qureux; entendez ces voix qui s'élèvent et appellent à grands cris Tanimadversion publique et les violences de l'autorité sur le rebelle, le fanatique, l'homme de trouble et de désordre qui refuse de se soumettre aux lois...

« Catholiques, comprenons-le bien, nous avons à sauver notre foi, et nous la sauverons par la liberté. On nous l'a promise; demandons hautement, demandons sans relâche l'exécution de cette promesse ; elle constitue notre droit, et ce droit est sacré, et nul ne nous le ravira, si nous le réclamons, si nous le défendons avec courage et persévérance. Désormais l'État ne doit être pour rien dans le choix des évèques et des curés, au Pape seul il appartient de déterminer leur mode d'élection ou de présentation. Le gouvernement n'a plus à se mêler de ce qui regarde le culte, l'enseignement, la discipline ; l'ordre spirituel doit être en dehors, complètement en dehors de l'ordre temporel.

« Toutefois, nous devons le dire et le dire hautement, nulle liberté possible pour l'Église qu'à une condition, qui l'arrêtera peu sans doute, la suppression du salaire que l'État ac-

corde annuellement au clergé. Quiconque est payé dépend de celui qui le paie...

« Ministres de celui qui naquit dans une crèche et mourut sur une croix, remontez à votre origine ; retrempez-vous volontairement dans la pauvreté, dans la souffrance, et la parole du Dieu souffrant et pauvre reprendra sur vos lèvres son efficace première. Sans aucun autre appui que cette divine parole, descendez, comme les douze pêcheurs au milieu des peuples, et recommencez la conquête du monde. Une nouvelle ère de triomphe et de gloire se prépare pour le christianisme, voyez à l'horizon les signes précurseurs du lever de l'astre, et, messagers de l'espérance, entonnez sur les ruines des empires, sur les débris de tout ce qui passe, le cantique de vie (1). »

L' Avenu' reprit cette thèse, et il la présenta sous toutes les formes ; il ne voyait de salut que dans la séparation de l'Église et de l'État, et, pour lui, le budget des cultes était une chaîne qu'il fallait rompre à tout prix :

« Catholiques asservis, nous voulons être libres , disait Fabbé Lacordaire, et nous cherchons ce qui nous empêche de l'être. Nous

(1) 18 octobre 1830.

avons enfin soupçonné un jour que nous étions des hommes; nous nous sommes comptés en présence de Dieu et des lois, et, regardant nos oppresseurs en face, nous avons admiré d'où pouvait venir tant de hardiesse à des g-ens qui ont plus peur de mourir que nous. Évidemment, une force nous manque : laquelle? Ce n'est pas celle du nombre, nous avons la majorité. Ce n'est pas celle des lois, elles sont pour nous comme pour eux. Ce n'est pas celle que nous donne la foi, nous seuls croyons encore à quelque chose. Et pourtant une force nous manque, laquelle? La force morale, la force qui vient du cœur. Comment Taurions-nous? Nous sommes payés par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, et qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs sans doute , et c'est le pire, qu'étant nos débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône, et une aumône absurde. Leur traitement en devient si injurieux, que les hommes qui le souffrent doivent tomber nécessairement au-dessous du mépris. Figurez-vous un débiteur qui, rencontrant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de monnaie, en lui disant : « Travaille, « fainéant, travaille. » Voilà comment nous trai-

ET L\ FHANCt: M0DE15NE. 47

tent nos ennemis, et il y a aujourcVhui trente ans que nous nous baissons pour ramasser...

(( Quand on veut être libre, on se lève un jour, on y rétléchit un quart d'heure, on se met à genoux en présence du Dieu qui créa l'homme libre, puis on s'en va tout droit devant soi, mangeant son pain comme la Providence l'envoie. Ni les princes, ni les lois ne donnent la liberté, et vous en avez bien la preuve, catholiques, qui vivez sous la même charte, sous le même Koi que tous les Français. Vous êtes seuls opprimés, vous l'êtes par la même législation qui laisse à vos concitoyens une indépendance dont aucun peuple n'avait encore joui. Qu'est-ce donc qui donne la liberté? Je vous le dis, ni les princes, ni les lois : la liberté ne se donne pas, elle se prend. Et si vous l'avez perdue, si vous en avez manqué sous les Rois qui se disaient vos amis, n'en cherchez qu'une cause : vous l'attendiez à la porte de leurs palais. Cela suffit, la liberté ne descend jamais l'escalier des Rois. La liberté se prend; mais, pour la prendre, il faut être homme (1) . »

En lisant ces pages qui, après tant d'années, coulent encore comme une lave à peine refroi-

(1) 15 novembre 1830.

die, on ne peut se défendre dadmirer et d'aimer ces hommes si fiers, si indépendants, si ardemment convaincus et qui consacraient à la défense de l'Église tout ce que Dieu leur avait donné de talent et de vie. Ils étaient si jaloux de l'indépendance de l'Église, ils avaient tant à cœur de la tenir en dehors et au-dessus des partis politiques, que la tentative la plus légère, l'entreprise la plus anodine leur faisait pousser le cri d'alarme.

Par une circulaire du 23 février 1831, le ministre des Cultes avait enjoint aux évêques d'ajouter à la prière pour le Roi le nom de Loiiis- Phi lippe. L Aven il' en prit ombrage : <■< Dans les temps de dissensions civiles, il ne reste aux citoyens qu'un asile commun, le temple, qu'un lieu toujours vivant, la prière, qu'une paix, celle qui descend de Dieu sur l'autel. La s'oublient pendant quelque temps dans des chants pacifiques, au parfum de l'encens, les passions qui grondent au dehors, et l'on voit des citoyens divisés par des espérances qui leur sont réciproquement horribles , s'agenouiller ensemble , répéter ensemble : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. S'il est en ce monde un spectacle divin, je vous en adjure, s'il est une harmonie divine en cette terre de péché, je vous en

ET LA FlUNCt: MODEUNE. 49

ail.juro encore, n'est-ce pas rasscmJ3l6e d'un peuple priant ainsi, chantant ainsi la paix du fond de son cœur, malgré les discordes du pays? Et s'il est une fureur déplorable, n'est-ce pas de jeter à ce peuple des chants politiques, au lieu de ces hymnes de tous les temps qui n'offensent personne, et qui ne rappellent au chrétien que les dures nécessités de la vie tempérées par la miséricorde du Seigneur leur Dieu? Or, il est incontestable que le nom du prince n'est pas un nom béni de tous, et cet amour universel étant même impossiljle après une révolution qui a chassé du trône une ancienne famille, obliger le peuple à chanter le nom du prince ou à se taire , c'est l'obliger à faire un acte de parti dans un lieu où il était venu se réfugier contre le souvenir des partis. C'est faire du temple une place publique, où les citoyens protesteront par leurs clameurs ou par leur silence de leurs opinions, où ils se compteront, où le sang pourra couler un jour, et comme le rendez-vous devant les autels est un devoir sacré, il s'ensuivra que la cloche de la prière appellera les chrétiens à

des scènes de meurtre, au nom de Dieu

(( L'Église deA'iendra sinon un théâtre de divisions armées, du moins une arène politique et un lieu d'inquisition où la police devinera sur

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les lèvres du chrétien les secrets de son cœur. On fera du temple une caverne d'espions. Et, quand la police respecterait Dieu, elle qui ne peut quelque chose qu'autant qu'elle ne respecte rien, de quel droit impose-t-on à des Français

l'obligation de chanter le prince Déjà on a

vu des piquets de gardes nationales se précipiter, il y a quelques mois, au lutrin d'une église, en chasser les chantres et y entonner le Saure le Roi Louis-Philippe... que reste-t-il maintenant, sinon de porter le rituel et le pontifical à M. le Ministre, afin qu'il voie les changements que commande d'y faire la civilisation? Car, s'il est dans son droit de régler la prière, nous ne voyons pas ce qui reste logiquement au pouvoir de nos évêques. .. (1). »

L'exagération est évidente, mais elle prouve l'horreur qu'inspiraient à l'Avenir les prétentions gallicanes de réglementer les choses d'Église, et d'empiéter sur le domaine des affaires ecclésiastiques.

Il était dans une note plus juste quand il protestait contre l'ordonnance royale du 25 décembre 1831 décrétant que u nul ne pourrait être nommé archevêque, évèque, curé de chef-lieu

(1) Numéro du 5 mars 1837.

de départcmeut ou d'arrondissement s'il n'avait obtenu le grade de licencié en théologie », qjie <( nul ne pourrait être nommé curé de canton s'il n'était pourvu du grade de l)aclielier en théologie. » V Avenir disait à ce propos : « La résurrection gothique d'une vinglaine de petites sorbonnes avec leur cortège de grades de bachelier, de licencié et de docteur, pour la plus grande gloire de la théologie officielle que Ton voudrait nous imposer est un malheureux essai de despotisme spirituel. Elles joueront le rôle burlesque, dans le drame de la tyrannie, et, en vérité, la conscience est aujourd'hui trop impertinente pour assister, sans rire, aux représentations théologiques qu'on nous prépare. Mais, ne nous le dissimulons pas : le ridicule a souvent son côté sérieux, et, si nous n'y prenions garde, cette comédie finirait par le meurtre de la première de nos libertés (1). »

A rencontre du gallicanisme qui avait inféodé l'Église à l'État et confisqué, au profit de l'État, presque toutes les libertés de l'Église, l Avenir demandait donc la séparation de l'Église et de l'État pour restituer à l'Église toutes ses libertés.

L'Avenir réclamait comme un droit sacré pour

(1) Numéro du 11 janvier 1831.

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les évoques, les prêtres et les fidèles la facilité dç communiquer librement avec Rome : « Point d'Église sans le Pape , et par conséquent sans une libre communication avec le Pape. Gêner, contrôler ces communications nécessaires, c'est s'attribuer le droit de les interdire entièrement quand on le voudra; c'est dire à l'Église que Dieu a fondée : Tu ne vivras que sous mon bon plaisir.

« Mais nulle liberté de communications, lorsqu'elles ne sont pas directes, lorsque forcément elles ont lieu par un intermédiaire officiel. Étonnante prétention d'espionner la foi, la morale, tout ce qu'il y a de plus sacré dans les secrets de l'âme, quand on rougirait de violer ceux du commerce et de l'industrie! Et à quel titre le gouvernement viendrait-il s'interposer entre le catholique et le chef spirituel qu'il reconnaît? Autant vaudrait régler que les rapports entre les fidèles et le curé, entre les curés et leur évêque, seront soumis à l'inspection d'un officier civil, chargé de s'assurer que les paroles dites, même dans le tribunal de la confession, ne contiennent rien qui puisse inquiéter l'État. Le principe va jusque-là, c'est-à-dire, jusqu'aux dernières limites de la tyrannie et par conséquent de l'absurde.

b:T LA FRANCE MODER.Nh:. :;3

« Toutefois nous avons des raisons de penser (juon ne recule à cet égard ni devant l'absurde ni devant la tyrannie. Si nous sommes bien informés, l'administration actuelle, recueillant avec soin toutes les traditions de despotisme, s'efforce plus que jamais de tenir en tutelle la conscience des catholiques en se plaçant entre eux et leur chef, et en interdisant avec Rome toutes communications dont elle ne serait pas

lintermédiaire obligé On se demande si on

rêve...

« Il s'agit de nos droits, et, nous le répétons, il n'y a désormais nulle séduction qui puisse nous les faire abandonner, nulle force qui puisse nous les ravir. Nous résisterons à toute mesure qui violerait nos libertés, nous les maintiendrons de fait contre les attaques de l'arbitraire, nous lutterons pour elles sans relc\che, nous amasserons et nos griefs et notre indignation jusqu'à ce que la mesure soit comble et que le vase déborde. Alors on saura s'il y a encore des catholiques en France, et l'on verra ce qu'ils sont (1). »

{V Numérodu 26octobre 1830. — A l'égard des comniunicalions avec Rome on pouvait s'attendre à tout de la part du gallicanisme. Après la publication de la Constitution de Clément .XIII, Aposlolicum pascendi (7 janvier 1765), même les tUspenses matrimoniales furent soumises au placet royal. Voirie P. Theiner, Histoire de Clément XIV, l' vol., ch. i.

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Toutefois, il ne faut pas l'oublier, en demandant la séparation de l'Église et de l'État, fAvenir n'entendait pas jeter un blâme sur les Souverains Pontifes qui asaient signé les concordats. Voici en effet comment s'exprime l'abbé Lacordaire dans son plaidoyer du 8 février 1831 : « Je dois le déclarer avant tout : prêtre, et pleinement soumis au Saint-Siège, dont j'ai formellement réservé les droits dans mon article, je ne puis m'élever contre les concordats que dans la limite de ces droits reconnus. En consentant, quoique à regret, à leur établissement, le Saint- Siège a usé d'un pouvoir devant lequel doit fléchir toute conscience catholique. Tout ce qu'il a fait est bien fait; car il est des époques où de grands maux ne peuvent être évités qu'au prix de grandes condescendances, et l'autorité du Père de tous les chrétiens, sacrée pour tous dans tous les temps, ne nous est jamais plus chère et plus vénérable que lorsque , cédant à la rigueur de circonstances inexorables, elle reçoit comme la consécration d'un douloureux sacrifice. »

J'ai dit plus haut que le gallicanisme, afin de mieux asservir l'Église, et la courber sous le joug de l'État, avait imaginé, ou du moins avait accepté avec empressement, la théorie singulière

ET LA FRANCE .MODERNE. bo

du pouvoir de droit divin direct des Rois (1). Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir la contradiction de ces hommes qui soumettaient l'autorité du Pape aux décisions d'un concile général, et qui plaçaient le Roi non seulement au-dessus des états généraux, mais au-dessus de tout; je me borne à exposer, sur ce point, les doctrines de l'Avenir.

Il pose très bien la question dans un article qui a pour titre : Le droit divin des Rois exclut-il la souveraineté des peuples (2)? et il répond : « 11 est des libéraux qui se moquent du droit divin des Rois; il est des catholiques qui ont en aversion la souveraineté des peuples. Les uns et les autres regardent ces deux choses comme incompatibles.

« Les uns et les autres se trompent. Pour le prouver, nous n'avons qu'à rappeler la loi de l'Eglise et l'enseignement de ses docteurs.

« Il est de foi que la souveraineté est de Dieu. Il est de foi que c'est de Dieu que les souverains reçoivent leur autorité ; mais il n'est pas de foi qu'ils la reçoivent de Dieu immédiatement. La doctrine commune des théologiens et des cano-

(1) Je reviendrai plus tard sur celle iinportanle queslion, je n'expose ici que la polémique de l'A venir.

(2) Numéro du 14 décembre 1830.

nistes est. au contraire, que Dieu communique la souveraineté immédiatement au peuple, et par le moyen du peuple à la personne ou à la communauté gouvernante. . .

« La souveraineté d'un Roi ou d'un Sénat lui vient-elle de Dieu sans intermédiaire?

« Le premier des Stuarts qui régna sur l'Angleterre le prétendait. Il fut réfuté : par qui? Par un membre distingué du sacré collège. Le cardinal Bellarmin établit qu'il n'y a point d'intermédiaire entre Dieu et le peuple, mais que le peuple est l'intermédiaire entre Dieu et le Roi. Jacques I" dénonça cette doctrine à tous les Rois de l'Europe. Un célèbre théologien d'Espagne, Suarez, en prit la défense dans un ouvrage dédié à tous les Rois et princes catholiques. Après avoir l)rouvé que la souveraineté temporelle est de Dieu, il examine si elle est de Dieu immédiatement, et montre qu'elle vient de Dieu immédiatement au peuple, et, par le peuple, à l'individu ou sénat gouvernant, et cela d'après la nature même des choses. Cette proposition, dit-il, est, quant à toutes ses parties, la commune doctrine, non seulement des théologiens, mais encore des jurisconsultes. Parmi les docteurs qu'il cite est l'Ange de l'École. »

L'auteur de l'article accumule les citations et

ET FA FRANCE MODERNE. o7

développe la thèse catholi({ue sur laquelle je reviendrai dans le courant de cet ouvrage. Il répond ensuite à cette objection : la souveraineté du peuple n'a-t-elle pas inondé l'Europe de crimes et de calamités? par ces paroles fort sages et fort justes : « C'est en grande partie notre faute. Nous avons toujours oublié une chose, c'est que le peuple français, c'est nous. Au lieu de remplir notre rôle de peuple, nous-mêmes, nous l'avons laissé jouer tantôt à une coterie d'intrigants, tantôt à une poignée de monstres. Avec nos autres devoirs^ faisons désormais aussi notre devoir de peuple libre et chrétien, et nous n'aurons à nous plaindre de personne. »

Un autre article (1), consacré à la même question , distingue très bien la souveraineté du peuple telle que l'entend la doctrine catholique, de la souveraineté inventée par Jurieu et par Rousseau (2). On sait que les deux doctrines sont séparées par un abîme et qu'elles ne se ressemljlent en rien. D'après la doctrine catholique, en elfet, la souveraineté dont le peuple est le dépositaire \'ientde Dieu. D'après les publicistes que je viens de nommer elle vient de l'homme et de l'homme

(1) Numéro du 30 janvier 1831.

(2) Dans le numéro du 6 février 1831 rAvenir,re\\enl encore en termes formels sur celle dislinclion fondamenlale.

58 r;ÉGLISE

seulement; d'où il suit que, selon cette dernière doctrine, l.'homme est, en quelque sorte, un Dieu. C'est l'athéisme en politique. On ne pouvait | pas se tromper sur la pensée de l'Ave?w', et cependant le P. Ventura crut devoir protester. Il écrivit aux rédacteurs : « Vous tombez dans l'excès contraire à celui que vous avez reproché aux gallicans, car, s'ils font de la religion, dites-vous, l'alliée du despotisme, vous en faites l'alliée de la Révolution ; ils soulèvent les peuples contre le catholicisme, vous le rendez suspect, odieux aux Rois. Je ne saurais pardonner à l'Avenir l'article intitulé : « La souveraineté de Dieu exclut-elle « la souveraineté du peuple? » Cet article me parait renfermer tous les principes subversifs des trônes et de la société, de la religion même que vous défendez... » Le célèbre théatin, dépassant toutes les limites permises à une discussion courtoise, se montrait très prodigue d'épithètes oËFensantes et même injurieuses, L'Avenu' répondit d'abord par une note très calme; mais les gallicans de la Gazette de France envenimèrent le débat, et M. de La Mennais crut alors devoir répondre au P. Ventura. Il le fit dans une lettre où, après avoir repris la thèse soutenue par r Avenir, il déclare que, « la doctrine catholique et la conscience une fois à l'abri, rien au monde

no lui importe moins que l'opinion individuelle dun étranger quel qu'il soit », que « quelque honorable que puisse être d'ailleurs sa tutelle, avant de lexereer comme de plein droit, il eût été plus convenable peut-être d'attendre qu'elle lût sollicitée (1). »

La liberté d'enseignement est une conséquence immédiate et nécessaire de la liberté de l'Église, ou plutôt, sans cette liberté, « toute liberté religieuse est une dérision. Le prêtre est un homme qui enseigne ; l'église est un lieu où l'on enseigne : la foi est quelque chose qui -enseigne : donc l'enseignement doit être libre, ou la liberté des cultes n'est qu'un vain mot » ( 2 ) . 11 ne faut donc pas s'étonner des combats que livra r Avenir pour obtenir la liberté denseignement : fidèles à la devise « la liberté se prend, elle ne se donne pas », ses rédacteurs prirent cette liberté promise, mais qu'on ne voulait pas leur donner.

On demeure confondu quand on songe qu'il a fallu attendre jusqu'en 1850 pour conquérir

(1) Numéro du 12 février 1831. — Dans la suite le P. Ventura revient à une appréciation plus juste des intentions et des efforts de l'Avenir.

(2) Numéro du 17 octobre 1830.

cette liberté qui est un droit indéniable, et rien ne prouve mieux combien il est difficile de faire germer en France la vraie liberté. Nous avons été tellement façonnés à la centralisation, tellement habitués aux usurpations de l'État, que nous attendons toujours patiemment le bon plaisir du Maître et que nous ne concevons la liberté qu'avec l'estampille officielle.

Car enfin de quel droit TÉtat accaparerait-il l'enseignement pour en faire l'objet d'un monopole, comme s'il s'agissait de l'administration des tabacs ou de la fabrication des allumettes? Le citoyen n'a-t-il pas le droit de parler? Qu'il parle dans le livre, dans le journal, ou dans l'école, qu'importe? Le droit est indiscutable, et on ne peut l'en priver que par la plus abominable des tyrannies.

La liberté de l'enseignement est absolument de même nature que la liberté de la parole. Si vous me refusez le droit d'enseigner à des enfants, de l'histoire, de la géographie ou du calcul, pourquoi ne pas me défendre de réunir chez moi quelques amis pour parler de littérature ou de politique? Si j'en sais plus qu'eux, j'enseignerai; si j'en sais moins, je serai enseigné. Le monopole, s'il est logique, doit aller jusque-là; il doit aller jusqu'à interdire

la fondation du journal et la publication du livre, car le livre et. le journal sont un mode d'enseignement. Si donc le monopole de l'enseignement est une chose juste, je ne vois pas pourquoi on reculerait devant le monopole de toutes les manifestations de la pensée. Si l'État est seul chargé d'enseigner, pourquoi, seul aussi, n'est-il pas chargé de penser, de parler et d'écrire? L'abbé Lacordaire fait remarquer très justement en effet que « presque toute liberté est une liberté d'enseignement. La liberté de la presse est une liberté d'enseignement, la liberté des cultes est une liberté d'enseignement, la liberté de la tribune et du barreau sont des libertés d'enseignement (1) ».

Que dirait-on d'un président de la Chambre des députés qui interdirait l'accès de la tribune à tout orateur qui ne se présenterait pas au nom du gouvernement? C'est cependant ce que faisait le monopole quand il interdisait à tout citoyen, non revêtu d'un caractère officiel, de monter à cette tribune, plus modeste mais plus utile, et qui s'appelle la chaire d'un maitre d'école.

Que craignaient-ils donc, les défenseurs obsti-

(1) Numéro du 18 octobre 1830.

nés du monopole? Ils craig-naient une dualité au sein de l'unité française, ils redoutaient Fémancipation des citoyens et la chute d'une tyrannie intellectuelle d'autant plus odieuse qu'elle enchaînait ce qu'il y a de plus libre au monde, la pensée et la science.

Si la liberté d'enseignement avait diî créer en France un parti antifrançais , si les écoles libres devaient faire, de leurs élèves, de mauvais citoyens et des traîtres à la patrie, oh ! alors je comprends le monopole et la peur de la liberté. Mais quand l'État aura obtenu, des nïaitres d'écoles libres, les garanties de moralité et de capacité qu'il a le droit d'exig-er, qu'aura-t-il à craindre? Qui donc oserait soutenir que les élèves sortis des écoles libres ne sont pas, aussi bien que les autres, dévoués à la France et prêts, pour elle, à tous les sacrifices? qui donc oserait soutenir que les professeurs des écoles libres sont incapables d'inspirer l'amour du pays et le culte de la patrie? Non, ce n'est pas cette crainte chimérique et injurieuse pour toute une classe de citoyens, qui inspirait les partisans du monopole; le mobile de leur opposition à la liberté d'enseignement était cette tradition césarienne en vertu de laquelle l'État, en France, doit être tout et ne laisser, à ses su-

ET LA FIUNCE MODEH.NE. G3

jf'ls, d'autre liberté que celle d'attendre le bon plaisir du uiaitre. Les rédacteurs de V Avenir n'attendirent pas. et ils firent l)ien : c'est ainsi qu'on habitue le pays aux revendications légitimes et qu'on prépare des jours meilleurs.

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