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CHAPITRE III

LA SUSPENSION ET LA CONDAMNATION DE « l'A VENIR ».

Émotion produite par les polémiques de l'Avenir. — Caractère de M. de La Mennais. — La thèse et rhj-pothèse. — L'Encj'clique Mirari vos.

« On ne saurait dire quel soulèvement se produisit contre ce journal dans presque tous les évèchés et dans la plupart des séminaires. La lecture de r Avenir fut défendue par l'autorité ecclésiastique dans plusieurs diocèses ; on éloig-na des ordresles jeunes gens qui penchaient pour les nouvelles doctrines; l'entrée du séminaire fut même interdite à plusieurs. Des professeurs de théologie furent privés de leur chaire, des curés furent destitués, parce qu'ils partageaient et propageaient les nouveautés ainsi proscrites (1). »

(1) M. Foisset, Vie du P. Lacoi-daire, tome I, ch. iv-

Les préventions étaient si fortes qu'on alla même jusqu'à soupçonner la probité des rédacteurs de l'Avenir. Tandis qu'ils s'acheminaient vers Rome, on pouvait lire dans une circulaire relative aux conférences du diocèse de Gap pour 1831 et 1832, ce(te insinuation étrange : (( Rentreront-ils humblement dans leurs diocèses pour prendre les ordres de l'Ordinaire? Accepterontils les modestes fonctions de succursalistes, en attendant qu'on puisse leur en donner qui soient plus en rapport avec leurs talents? L'oubli est le plus insupportable des tourments pour ceux qui ont goûté quelque temps les douceurs illusoires de la célébrité; s'y résigneront-ils? Le repos aura-t-il jamais des attraits pour ceux qui ont vécu dans l'agitation d'un parti naissant, et qui ont multiplié leurs correspondances et leurs voyages? Gomment se contenter du modeste traitement attaché à la qualité de curé ou de desservant, quand on a été admis dans des caisses alimentées par des souscriptions, par des agences, par des abonnements, et peut-être encore par les libéralités de riches protecteurs? » G'était les accuser de mettre dans leur poche les sommes versées à la caisse de Y Agence pour la défense de la liberté religieuse. Les membres de l'agence présents à Paris écrivirent à Févê-

ET \A fuan<:e moueum:. gt

(juc de Gap une lettre collective pour protester avec indignation contre cette accusation publique de « friponnerie ;1) ».

Toutes les accusations n'étaient ni aussi odieuses ni aussi inqualifiables.

L'Avenir avait agité les questions politiques, religieuses et sociales qui sont, à bon droit, la grande préoccupation de notre temps; il en avait donné des solutions hardies, parfois téméraires et certainement prématurées auxquelles les esprits n'étaient pas préparés. On pouvait en outre lui reprocher la violence de ses polémiques et son manque de mesure dans les discussions ardentes que ses rédacteurs soulevaient chaque jour. Ils étaient jeunes, et leur maître, M. de La Mennais, n'était pas homme à tempérer leur zèle par la prudence et la modération toujours si nécessaires quand on veut assurer le triomphe pacifique de la cause à laquelle on s'est dévoué.

La mesure était ce qui manquait le plus au génie, incontestable d'ailleurs, de M. de La Mennais; naturellement et du premier coup, il allait aux extrêmes.

Royaliste et absolutiste convaincu avant 1830,

(1) Voir le volume VII' de la collection de l'Avenir.

il avait accueilli avec enthousiasme la déclaration de Louis XVIII annonçant la guerre d'Espagne, le 28 janvier 1823.

Le Roi avait dit : « L'aveuglement avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid laisse peu d'espoir de conserver la paix. J'ai ordonné le rappel de mon ministre; 100.000 Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher en invoquant le Dieu de saint Louis, pour conserver le trône d'Espagne à un petit-fils de Henri IV, préserver ce beau royaume de sa ruine et le réconcilier avec l'Europe. Si la guerre est inévitable, je mettrai tous mes soins à en resserrer le cercle, à en borner la durée; elle ne sera entreprise que pour conquérir la paix, que l'état de l'Espagne rendrait impossilile. Que Ferdinand VII soit libre de donner à ses peuples des institutions qu'ils ne j'^ auvent tenir que de lui, et qui, en assurant leur repos, dissiperaient les justes inquiétudes de la France, dès ce moment les hostilités cesseront : j'en prends devant vous. Messieurs, le solennel engagement. »

C'était la doctrine de la Charte octroi) êe ; c'était affirmer hautement que les rois sont libres de donner ou de refuser la liberté à leurs peu-

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pies, et que par conséquent les peuples sont tenus d'attendre qu'il plaise aux rois de leur accorder la liberté même la plus légitime; c'était dire, en un mot, que le droit à la liberté dépend du bon plaisir des rois. M. de La Mcnnais pense que les paroles de Louis XVIII sont « paroles vraiment royales et dignes d'un descendant du monarque qui trouva dans son âme ce mot si profond : l'État, c'est moi (1) ». Il tenait un tout autre langage en 1831, après le pillage de Saint-Germain-l'Auxerrois occasionné, on le sait, par le service que les royalistes firent célébrer pour le duc de Berry. Son article, en date du 18 février, est d'une violence qui dépasse toutes les bornes. Il accuse les royalistes d'avoir « tenté d'inaugurer la guerre civile sur un tombeau », d'avoir « profané la prière, le temple, le sacriiice, les mystères de Dieu et ceux de la mort » ; il les accuse « d'adorer premièrement le Roi et ensuite Dieu à condition qu'il sera fidèlement

soumis au Roi » — « L'effet de cet article est

déplorable, dit avec raison le P. Lecanuet; ces violences peuvent faire un mal profond au journal et aux intérêts qu'il défend. Personne ne le sent mieux que Montalembert. Bien qu'il n'ait

(1) Mvlanrjes relirjieux, IP vol., p. 274.

pas été légitimiste comme La Mennais, sa nature généreuse s'indigne de voir jeter l'outrage à un parti vaincu. Il écrit donc un contre-article : .1 ceux qui aiment ce qui fut. Quand il en donne lecture au comité de la rédaction, Lacordaire seul l'approuve ; les autres le blâment comme un désaveu du Maître (1). »

Tel était M. de La Mennais, toujours excessif en tout : trois fois il a changé la direction de sa vie, et trois fois il est allé jusqu'à rextrème limite de ses opinions successives. Au fond il était et il est resté un absolutiste intransigeant, « il n'a pas changé, il s'est continué (2) ». 11 se continuait quand il traitait, lui ancien royaliste, les royalistes avec tant d'âpreté; il se continuait quand , après avoir défendu l'Église avec tant d'éloquence, il se séparait d'elle et refusait ses consolations suprêmes; il se continuait toujours parce que , nature inflexible , il mettait ses idées personnelles du moment au-dessus de tout, même au-dessus des causes auxquelles il se dévouait.

On comprend combien ces violences devaient irriter des hommes , après tout , infiniment respectables, et qui se sentaient froissés dans leurs

(1) Montalembert, ch. vu.

(2) M. Spuller, Lamennais, conclusion.

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sentiments les plus cliers ; et ceux que ne blessait pas la nouvelle foi politique de M. de La Mennais, suivaient avec inquiétude la marche trop rapide du journal vers des solutions qui demandent de la prudence, de la réflexion et surtout du temps.

L'une des témérités de l'Avenir, celle qui lui suscita le plus d'opposition, l'ut la manière dont il trancha la question si délicate et si complexe de la séparation de l'Église et de l'État. Outre les pages enflammées de La Mennais et de Lacordaire que nous avons lues déjà, l'Avenir réclama l'abrogation immédiate du concordat dans deux articles où il traita la question ex jwofesso (1) : « Home ne précipite aucun changement, disait-il. Elle est patiente comme Dieu, parce qu'elle est la ville éternelle. Elle sait souffrir beaucoup du présent parce que l'avenir, qui lui appartient, est déjà aussi le présent pour elle. Mais lorsque de grands changements devenus nécessaires viennent ressusciter en quelque sorte sa vigueur, qui semblait ensevelie dans sa patience, alors il sort du Vatican de ces paroles qui brisent enfin le joug d'un passé insupportable, quelqu'un de ces ordres souve-

(1) Articles des 28 décembre 1830 et 17 janvier 1831.

rains, fondateurs, à la vaste portée et, pour ainsi dire, au long regard, qui créent tout à coup une nouvelle ère. » Précisément, Rome est patiente et r Avenir ne l'était pas, le Vatican se taisait et l Avenir voulait le faire parler; mais il n'appartient pas à de simples fidèles de dicter à Rome des décisions si graves et qui peuvent amener de si grands changements dans la situation de l'Église. L'Avenir comprenait fort bien que ces réflexions s'imposent pour ainsi dire, tant elles sont simples ; aussi il essayait d'y répondre : « Ici, j'entends quelques bouches murmurer un reproche. Pourquoi, disent-elles, ne laisser pas à la sagesse des Évêques et à l'autorité du suprême Pasteur le soin de s'expliquer sur cette question suprême? Reproche aveugle, ignorant le présent, le passé, les choses divines

et les choses humaines que vous connaissez

peu l'esprit du catholicisme, de ce gouvernement patriarcal des intelligences! Il aime la publicité des avertissements, comme un père aime la franchise de ses enfants : la publicité est la sincérité des peuples. Il sollicite les gémissements qui attirent, comme d'autres gouvernements implorent les flatteries qui les perdent. Toute plainte respectueuse est un acte de foi dans sa justice; tout cri d'alarme, un hymne

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d'amour à lunité catholique. » C'était répondre à une accusation précise par une protestation de dévouement dont personne ne doutait et échapper à la difficulté par un mouvement oratoire qui la laisse subsister tout entière. L'auteur de ces articles écrivait ensuite l'histoire des concordats dont il faisait ressortir les inconvénients, et il concluait que leur abrogation était, pour l'Église de France, « une question d'existence ».

Le reproche le plus grave que l'on ait eu le droit d'adresser à l'Avenir, c'est d'avoir oublié, dans ses revendications libérales, la distinction essentielle et fondamentale entre la thèse et l'hypothèse. Le mot « liberté » se lit à toutes les pages du journal : liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse, liberté d'association, liberté civile, liberté politique, partout et toujours la liberté.

Quelle est donc cette liberté si ardemment réclamée par l'Avenir? Est-ce la tolérance doctrinale, ou la tolérance pratique? Est-ce le droit absolu ou le fait relatif? Soutenait-il la thèse ou l'hypothèse?

Il y a un abîme entre la thèse et l'hypothèse.

Si je crois à la divinité de Jésus-Christ et de l'Église, je reconnais, par le fait même, la

fausseté du judaïsme et du protestantisme ; par conséquent, je ne puis pas admettre, entre eux, une égalité de droits : ce serait une apostasie. Puis-je proclamer qae le juif et le protestant ont, au point de vue des principes, un droit égal au mien pour professer leur foi et pratiquer leur culte? Ce serait avouer ou que ma croyance n'est pas certaine ou que, en principe, une religion fausse a autant de droits qu'une religion vraie. Ce serait le scepticisme religieux complet et absolu.

Je pourrais multiplier les exemples pour prouver que l'Avenir n"a pas fait cette distinction essentielle entre le fait et le droit; je n'en citerai que deux : « Si vous demandiez à l'homme le plus simple de la cité ou de la campagne, en lui présentant la chose sous le point de vue le plus naturel, ce que c'est que la liberté, que l'équité, que la tolérance, choses qui se confondent et se touchent par tous les points, il vous répondrait : C'est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; c'est le droit de tomber à genoux et d'adorer le Saint Sacrement en pleine rue si je suis catholique; c'est le droit de me tourner du côté de la Mecque et de faire ma prière quand le mouezzin m'appelle si je suis mahométan; c'est le droit de chanter meshvm-

nés en langue vulgaire et à voix retentissante si je suis luthérien (1). » Et ailleurs : « Les hommes qui ont arboré ce drapeau de la tolérance et de la liberté universelle ne doivent pas désespérer; sans eux le catholicisme serait bientôt mangé par le pouvoir, ou détruit par l'esprit de parti. Mais il faut aussi que les catholiques de France fassent comme les catholiques de Belgique , qu'ils réclament les droits du schisme, les droits de la philosophie (2). » L'Avenir disait aussi : « Nous voulons la licence de la presse afin que les catholiques puissent jouir de sa liberté (3). »

La question change de face si on l'envisage au point de vue de l'hypothèse. Ceux qui se tiennent sur ce terrain admettent sans difficulté la liberté de conscience, des cultes et de la presse considérées comme un fait nécessaire en raison de certaines circonstances; c'est-à-dire que, sous l'empire de ces mêmes circonstances et sans renier les principes, ils concèdent aux dissidents la liberté civile de leur loi et de leur culte. Un catholique peut et souvent doit se déclarer partisan de ces libertés ainsi comprises

(1) Numéro du 5 juin 1831.

(2) Numéro du 7 octobre 1831.

(3) Numéro du 21 mars 1831.

et expliquées. J'aurai, dans le cours de cet ouvrage, à revenir sur ces idées dont l'importance n'échappe à personne et que l'Avenir eut le tort de ne pas préciser.

Le 15 novembre 1831 l'Avenir annonça qu'il suspendait sa publication et que trois de ses rédacteurs partaient pour Rome où ils devaient c( provoquer et recueillir une sentence ». Cette démarche fut une faute. Si, aulieu àe provoquer une sentence, l'Avenir eût été moins impatient et surtout plus prudent dans ses revendications, il eût pu continuer à travailler à la gloire et à l'alTranchissement de l'Eglise ; mais , en mettant le Souverain Pontife en demeure de se prononcer, il provoquait une condamnation : « Le Pape ne demandait qu'à se taire. Malgré les sollicitations des adversaires de l'Avenir, il avait refusé de se prononcer contre lui (1). » Sommé de parler, le Pape répondit par l'encyclique Mirari vos. Il faut lire dans le livre du P. Lecanuet les péripéties de ce drame, l'un des plus émouvants de riiistoire religieuse de France.

L'Encyclique condamnait V indifférentisme en matière religieuse d'où « découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il

(1) Thureau-Dangin, Eisloire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 314.

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faut assurer à qui que ce soit « la liberté de « conscience ». On le voit, Grégoire XVI se tenait et devait se tenir, dans un jugement doctrinal, sur le terrain de la doctrine et par conséquent il condamnait nécessairement ce principe, que les religions fausses ont les mêmes droits que les religions vraies et que. même en pratique, on peut considérer d'une manière générale une tolérance universelle comme un bien absolu. Pareillement et, en vertu des mêmes principes, il condamnait en particulier la liberté de la presse « que quelques-uns, disait-il, osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur ». Il protestait « contre ceux qui veulent que l'Église soit .séparée de l'État, et que la concorde mutuelle de l'empire avec le sacerdoce soit rompue ». Il disait aussi « qu'il est tout à fait absurde et souverainement injurieux pour l'Église de mettre en avant une certaine restauration et régénération comme nécessaire pour pourvoir à sa conservation et à son accroissement ». 11 rappelait enfin que « le jugement sur la saine doctrine et le gouvernement de toute l'Église appartiennent au Pontife romain ». Le Pape, gardien fidèle de la doctrine catholique, en maintenait l'intégrité compromise par les hardiesses et les exagérations de l'Avenir.

Ce n'est pas à dire pour cela que le Souverain Pontife ait condamné , à titre d'hypothèse , la pratique des mêmes libertés, car, nous le verrons bientôt, les catholiques reprendront la tactique de l'Ai-Ptii?' ei, sans encourir aucun blâme de la part du Saint-Siège, ils invoqueront encore les libertés consacrées par la Charte.

Si, en effet, l'Ave?!!?' n'a vécu que quelques mois , lïmpulsion qu'il donna aux catholiques a duré autant que la Monarchie de juillet. Il les avait habitués à sortir de ce sommeil léthargique qu'on a eu le droit de leur reprocher si souvent ; il leur fit comprendre que la liberté de l'Église est le prix de leurs efforts, de leur courage, et de leur ardeur; que, pour être IDire, il faut vouloir l'être à tout prix ; qu'il faut savoir être audacieux et ne pas céder toute la place à ceux qui retournent contre nous l'arme des libertés publiques. L'Ave?ii?' apprit aux catholiques la nécessité de l'action et la puissance d'une parole fière et indépendante; il leur communiqua un mouvement qui ne s'arrêta qu'en 1852 (1), époque à laquelle commencèrent le silence et l'immobilité. Mais ridée fondamentale et singulièrement féconde du célèbre journal, c'est-à-dire

(1) Voir M. Foisset, Vie du P. Lacordaire, t. I, chap. iv.

l'alliance de l'Église et des peuples, l'accord entre le catholicisme et la démocratie est triomphante aujourd'hui, car, sous la direction suprême du grand Pape Léon XIII, les catholiques s'efforcent de réaliser ce qui fut le rêve des rédacteurs de l'Avenir. Ne soyons point ingrats; saluons ceux dont le regard prophétique a entre^ii l'aurore des temps nouveaux.

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