LES DEUX PUISSANCES
Les craintes des hommes politiques. — Deux lettres de saint François de Sales. — Dans leur sphère propre, les deux puissances sont indépendantes l'une de l'autre. — En ellemèuie, la puissance spirituelle est supérieure à la puissance temporelle. — Le pouvoir des Papes au moyen âge. — Fénelon et le livre de M. l'abbé Gosselin. — La Bulle Cnam sanctam. — Une allocution de Pie IX.
M. de La Mennais avait dit : « Le mouvement qui s'opère dans le monde, mouvement dont le catholicisme est le principe et dont il deviendra le régulateur, ressemble entièrement à celui qui, provoqué et dirigé par les Papes au moyen âge, sauva la civilisation que le despotisme des souverains, et principalement des empereurs, menaçait d'une ruine inévitable » (1). Son ardente imagination voyait le Pape à la tête des géné-
(1) L'Avenir du 27 janvier 1831.
rations futures et les guidant dans des voies nouvelles.
Il est possible que ce rôle magnifique soit en effet réservé à la papauté; il est possible qu'un jour, les peuples, dociles à la voix du Pasteur suprême le suivent dans les sentiers encore obscurs et mal tracés de Favenir, Mais n'y a-t-il pas là une menace de domination universelle, et les Papes, déjà investis de la puissance spirituelle, ne vont-ils pas se saisir de toute la puissance temporelle? « Nos fils vont-ils revenir en arrière et reculer jusqu'au temps d'Innocent III et de Grégoire VU? » se demande M. SpuUer dans son ouvrage sur La Mennais. — <( Serait-ce, dit encore le même écrivain, une nouvelle tentative d'installation de la théocratie sur les ruines des antiques royautés et à la faveur de l'inexpérience de la démocratie, puissance jeune et prompte à se laisser tromper, qui se préparerait pour le vingtième siècle (1)? »
Si un homme de la valeur de M. Spuller exprime de semblables craintes, combien ces appréhensions n'impressionneront-elles pas des esprits moins cultivés, toujours prêts à voir l'Église confisquant, à son profit, la puissance temporelle des États? Cette idée hante l'imagination des po-
(1) Avant-propos.
ET lA FRANCE MODERNE. 83
litiques ; il n'est pas un ministre qui ne se déclare résolu à maintenir rindépendance du pouvoir civil, et à veiller aux empiétements toujours menaçants du pouvoir religieux.
Ces accusations sont aussi anciennes que le christianisme : « Il nous faut, dit Léon XIII, il nous faut signaler une calomnie astucieusement répandue pour accréditer, contre les catholiques et contre le Saint-Siège lui-même, des imputations odieuses. On prétend que l'entente et la vigueur d'action inculquées aux catholiques pour la défense de leur foi ont, comme secret mobile, bien moins la sauvegarde des intérêts religieux que l'ambition de ménager à l'Église' une domination politique sur TÈtat. Vraiment c'est vouloir ressusciter une calomnie bien ancienne, puisque son invention appartient aux premiers ennemis du christianisme (1). » Le Souverain Pontife déclare donc que soupçonner l'Église de viser à la domination politique, c'est la calomnier et la rendre odieuse au pouvoir civil. Rien en effet n'est plus capable d'entretenir contre l'Église les défiances et les haines que de la soupçonner de vouloir se saisir de la puissance temporelle .
(1) Encyclique du 16 février 1892.
Qu'on me permette de citer ici deux charmantes lettres de saint François de Sales, où la grâce, la finesse et le bon sens s'unissent à un tendre amour envers l'Église : « Quant à ce que vous me demandez quelle autorité le Pape a sur le temporel des royaumes et principautés, vous désirez de moi une résolution également difficile et inutile. Difficile, non pas certes en ellemême; car au contraire elle est fort aisée à rencontrer aux esprits qui la cherchent par le chemin de la charité; mais difficile, parce qu'en cet âge qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses, il est malaisé de dire chose qui n'offense ceux qui, faisant les bons valets, soit du Pape soit des princes, ne veulent que jamais on s'arrête hors des extrémités; ne regardant pas qu'on ne saurait faire pis pour un père que de lui ôter l'amour de ses enfants, ni pour les enfants que de leur ôter le respect qu'ils doivent à leur père. Mais je dis inutile, parce que le Pape ne demande rien aux Rois et aux princes pour ce regard; il les aime tous tendrement, il souhaite la fermeté et stabilité de leurs couronnes , il vit doucement et amiablement avec eux. . . A quel propos nous imaginer des prétentions, pour nous porter à des contentions contre celui que nous devons filialement
chérir, honorer et respecter comme notre vrai père et pasteur spirituel. Je vous le dis sincèrement : j'ai une douleur extrême au cœur, de savoir que cette dispute de l'autorité du Pape soit le jouet et sujet de la parlerie parmi tant de gens qui, peu capables de la résolution qu'on y doit prendre, au lieu de Téclaircir, la troublent, et au lieu de la décider la déchirent, et, ce qui pis est, en la troublant, troublent la paix de plusieurs âmes... Pour votre repos, voici les petits retranchements dans lesquels vous retirerez votre esprit à l'abri et à couvert.
(( Le Pape est le souverain pasteur et père spirituel des chrétiens, parce qu'il est le suprême vicaire de Jésus-Christ en terre; partant il a l'ordinaire souveraine autorité spirituelle sur tous les chrétiens, Empereurs, Rois, princes et autres, qui en cette qualité lui doivent non seulement amour, honneur, révérence et respect, mais aussi aide, secours et assistance envers tous, et contre tous ceux qui rofiFensent, ou l'Église, en cette autorité spirituelle et en l'administration d'icelle...
« Les Rois et tous les princes souverains ont une souveraineté temporelle, en laquelle le Pape et l'Église ne prétendent rien, ni ne leur en demandent aucune sorte de reconnaissance
temporelle, en sorte que, pour abréger, le Pape est très souverain pasteur et père spirituel, le Roi est très souverain prince et seigneur temporel. »
Saint François de Sales adresse la seconde lettre à un de ses amis qui lui avait envoyé un écrit sur le même sujet : « Je vois en votre livre deux choses : les traits et la main de l'artisan d'un côté, et la matière et le sujet de l'autre. En A'érité, je trouve votre main bonne, louable, ains, exquise et rare; mais la matière me déplaît, s'il faut dire le mot que j"ai dans le cœur; je dis : la matière me déplait extrêmement. Je hais par inclination naturelle, par la condition de ma nourriture, par l'appréhension tirée de mes ordinaires considérations, et, comme je pense, par l'inspiration céleste, toutes les contentions et disputes qui se font entre les cathohques, desquelles la fin est inutile, et encore plus celles desquelles les effets ne peuvent être que dissensions et différents, mais surtout en ce temps plein d'esprits disposés aux controverses, aux médisances, aux censures, et à la ruine de la charité.
« Non, je n'ai pas même trouvé à mon goût certains écrits d'un saint et très excellent prélat (1) esquels il a touché du pouvoir indirect (1) Bellarmin.
ET I.A FR.Vi\CE MODERNE. 87
du Pape sur les princes; non que j'aie jugé si cela est ou s'il n'est pas, mais parce qu'en cet Age où nous avons tant d'ennemis dehors, je crois que nous ne devons rien émouvoir au dedans du corps de l'Église. La pauvre mère poule qui, comme ses petits poussins, nous tient dessous ses ailes, a bien assez de peine de nous défendre du milan, sans que nous nous entrebecquetions les uns les autres, et que nous lui donnions des entorses. Enfin, quand les Rois et les princes auront une mauvaise impression de leur père spirituel, comme s'il les voulait surprendre, et leur arracher leur autorité, que Dieu, souverain père, prince et roi de tous, leur a donnée en partage, qu'en adviendra-t-il , qu'une très dangereuse aversion des cœurs? et quand ils croiront qu'il trahit son devoir, ne seront-ils pas grandement tentés d'oublier le leur? Je n'ai pas voulu remarquer tout plein de choses qui me semblent devoir être extrêmement adoucies, et me suis contenté de vous dire ainsi en gros et grossièrement mon petit sentiment, ains, pour parler naïvement, mon grand sentiment pour ce regard (1). »
D'après les sages conseils du saint évêque, les
(1) Lettres 822 et 823.
défenseurs de l'Église doivent donc éviter tout ce qui peut provoquer chez les puissances séculières ime très dangereuse aversion des cœurs; que dirait-il aujourd'hui où le milan ne cherche qu'un prétexte pour dévorer la mère poule et ses poussins? Je crois devoir m'inspirer de ces sentiments de prudence éclairée en évitant de traiter des questions théologiques inopportunes dont saint François de Sales contestait l'utilité. Je m'en tiens au petit retranchement dont parle le saint évêque de Genève, et dans lequel on peut se metire à l'abri et à couvert : le Pape est très souverain pasteur et père spirituel; le Roi est très souverain prince et seigneur temporel. Ces deux propositions sont incontestables : le Pape et le Roi sont maîtres chez eux ; le premier dans les choses spirituelles, le second pour tout ce qui regarde les matières purement civiles et politiques. Les deux puissances sont indépendantes l'une de l'autre quand elles se meuvent dans la sphère qui leur est propre; mais en elle-même et dans son essence, la puissance spirituelle est divinement supérieure à la puissance temporelle. Elle lui est supérieure, comme la foi est supérieure à la raison, la grâce à la nature, la force morale à la force matérielle. La puissance temporelle lui est sou-
mise en tout ce qui touche à Tordre spirituel, c'est-à-dire, qu'à ce point de vue, un Roi est soumis au Pape aussi bien que le dernier de ses sujets, car sa couronne ne le dispense pas de robéissance aux lois de l'Ég-lise.
La supériorité de la force morale sur la force matérielle est, non seulement une vérité philosophique évidente, elle est aussi un fait dont la réalité s'impose avec un éclat impossible à nier. C'est, par l'unique ascendant de la force morale et religieuse que l'Église a conquis, discipliné les barbares et préparé la civilisation moderne; les deux puissances se sont rencontrées, et celle qui s'appuyait sur le glaive matériel a été vaincue par la puissance supérieure qui parlait au nom de Dieu, de la justice et du droit. Aujourd'hui encore nous sommes les témoins d'un spectacle qui atleste la supériorité de la puissance spirituelle sur les pouvoirs séculiers. Il y a à Rome un vieillard qui n'a pas à sa disposition un seul régiment; il vit des aumônes que lui envoient les fidèles, il habite, il est vrai, un palais, mais un geôlier en garde la porte. Eh bien, « de l'aveu de tous, amis ou ennemis, le vieillard Léon XIII est au sommet de la grandeur humaine (1) » : qui donc
11) M. SpuUer, Revue de Paris, 13 février 1896.
l'a porté si haut, plus haut que les Empereurs, les Rois, et les Présidents de Républiques? C'est la force morale et divine dont il est le seul et le sublime représentant. Oh ! comme ils sont aveugles, ignorants et coupables, les hommes qui, appelés par le caprice de la fortune, à gouverner un grand pays, ne savent ou ne veulent pas comprendre quels secours ils trouveraient dans l'appui que leur offre le vieillard désarmé du Vatican! « Quelle France veut-on donc nous faire? » dit encore l'écrivain que je viens de citer. On voudrait nous faire une France abaissée que l'Europe regarderait avec effroi ou pitié; mais la nation finira, je l'espère du moins, par se reprendre elle-même et elle repoussera avec dégoût cette politique radicale, étroite et haineuse, incapable de comprendre la liberté et la vraie grandeur du pays.
Si les deux puissances sont distinctes et indépendantes, comment donc expliquer l'action de l'Église sur la politique intérieure des États pendant toute la durée du moyen âge? Les Papes , dit-on, ont étrangement abusé de leur puissance spirituelle ; ils se sont rendus coupables d'usurpations intolérables, et c'est pour éviter le retour de semblables abus de pouvoir que les États modernes sont en garde
contre l'ambition bien connue de l'Église.
Il n'y a eu de la part de l'Église ni usurpation, ni abus de pouvoir, ni confusion des deux puissances, mais purement et simplement application des principes du droit public alors en vigueur et accepté sans difficulté par les peuples aumoyen âge. C'est l'explication de Fénelondans son traité de Auctoritate summi Pontificis [\).
Fénelon remarque d'abord que la réponse du pape Zacharie sur la déposition de Cbildéric ("752) et la déchéance de Louis le Débonnaire par les évoques de France (833) ne sont pas des actes de juridiction ecclésiastique. La réponse du pape Zacharie est un avis sur un cas de conscience qui lui avait été soumis ; la déchéance de Louis le Débonnaire fut prononcée par les évêques en leur qualité de i^remiers seigneurs du royaume.
Le grand évêque dit ensuite : (( Depuis ce dernier événement, on vit peu à peu s'imprimer profondément dans l'esprit des peuples catholiques cette opinion que la puissance suprême ne pouvait être confiée qu'à un prince ortho-
(1) SI. l'abbé Gosselin a consacré la seconde partie de son savant ouvrage, le Pouvoir des Papes au moyen âge, à défendre l'opinion de Fénelon. Je résume, dans ce chapitre, le livre du savant sulpicien.
doxe, et qu'une des conditions apposées au contrat tacitement passé entre les peuples et le prince était cjue les peuples obéiraient fidèlement au prince , pourvu que celui-ci fût lui-même soumis à la religion catholique. Cette condition étant supposée, on pensait généralement que le lien du serment qui attachait la nation à son prince était rompu, aussitôt que celui-ci, au mépris de la condition dont il s'agit, se révoltait ouvertement contre la religion catholique. C'était alors d'usage que les excommuniés fussent privés de toute société avec les fidèles, et ne pussent communiquer avec eux que pour les besoins indispensables de la vie. Il n'est donc pas étonnant que les peuples, alors si attachés à la religion catholique, secouassent le joug d'un prince excommunié. En effet, ils avaient promis de lui obéir, à condition qu'il serait lui-même soumis à la religion catholique ; or, le prince qui était excommunié par l'Église pour cause d'hérésie, ou pour les crimes et les impiétés dont il s'était rendu coupable dans le gouvernement de son royaume, n'était plus considéré comme ce prince religieux auquel toute la nation aurait voulu se soumettre; on pensait donc que le lien du serment qui attache les sujets à leur souverain, était rompu en ce
ET LA Fl\AiNCE MODERNE. 93
cas. De plus, le droit canonique avait décidé que les excommuniés qui n'obtiendraient pas l'absolution eu se soumettant à lÉgiise dans un certain espace de temps, seraient censés hérétiques ou du moins très suspects d'hérésie. Ainsi les princes qui croupissaient avec obstination sous le lien de l'excommunication étaient regardés comme coupables d'un mépris sacrilège envers l'Église, et par conséquent d'hérésie; et le peuple, les regardant comme coupables de l'infraction du contrat qu'il avait passé avec lui, secouait leur autorité...
« Cette discipline, qui a été longtemps en vigueur, ne peut donner lieu de révoquer en doute aucun point de la doctrine de l'Église; car il s'agit uniquement d'une maxime qui avait alors prévalu chez toutes les nations catholiques ; savoir, que l'autorité séculière n'était confiée au prince que sous la condition expresse de protéger et d'observer en toutes choses la religion catholique. Aussi l'Église ne destituait point et n'instituait point les princes temporels ; mais, étant consultée par les peuples, elle répondait seulement ce qui regardait la conscience, à raison du contrat et du serment. Elle n'exerçait pas un pouvoir civil et juridique, mais le pouvoir purement directif et ordinatif
approuvé par Gerson... Ce pouvoir consiste uniquement en ce que le Pape en tant que prince des pasteurs, en tant que principal directeur et docteur de l'Église, dans les grandes questions de morale, est oijligé d'instruire le peuple qui le consulte sur l'observation du serment de fidélité. Du reste, les pontifes n'ont aucune raison de prétendre commander aux princes, à moins qu'ils n'aient acquis ce droit par titre spécial, ou par une possession particulière, sur quelque prince feudataire du Saint-Siège ; car c'est à tous les apôtres et par conséquent à Pierre, que Jésus-Christ a dit : Les Rois des nations exercent leur empire sur elles; pour vous n'en usez pas ainsi (1). »
Au moyen âge un prince excommunié pour hérésie était donc dans la condition d'un Roi qui aujourd'hui violerait la constitution, c'està-dire le contrat consenti entre le peuple et lui.
Nous ne comprenons plus aujourd'hui cette clause de l'ancien droit public européen ; mais nos pères n'étaient-ils pas, aussi bien que nous, libres de lier leurs princes par des contrats dont la violation entraînait la déchéance du chef de
(1) De Aucloritate summi Pontificis, c. xxivii et xxvii.
rÉtat ? Le Pape, dont la puissance arbitrale était alors reconnue de tous, déclarait que le pacte était rompu, que les sujets étaient déliés du serment de fidélité : je ne vois, dans une semblable sentence, aucune trace d'usurpation. Pour juger sainement une époque, il ne faut pas vouloir la plier aux idées et aux mœurs d'un temps qui ne lui ressemble en rien; il faut au contraire être assez sage pour reconnaître aux siècles passés le droit de penser autrement que nous. Ainsi, au treizième siècle, il était admis que l'excommunié, de quelque rang- qu'il fût, était privé de toute dignité même temporelle, et, à cette époque, personne n'élevait le moindre doute sur la justice de cet arrêt. En Allemagne, un excommunié était hors du droit commun; en Angleterre, il était noté d'infamie et le suzerain pouvait se saisir de son fief; en France, il n'avait le droit ni de se défendre, ni d'accuser en justice. Les Rois, exposés à être dépossédés par l'excommunication, admettaient, eux aussi, la légitimité de ses effets ; tous, peuples et Rois, étaient convaincus que la profession de la foi catholique était la condition sine qud non de la dignité suprême ; ce fut là l'obstacle contre lequel alla se heurter notre grand Henri IV. Voici en effet comment s'exprime le manifeste de la
Ligue : « On sent qu'il ne pourrait arriver de plus grand malheur, que de voir monter sur le trône un prince hérétique, attendu que les peuples ne sont point ohligés de reconnaître ni de souffrir l'autorité d'un souverain qui a abandonné la foi chrétienne et catholique, puisque le premier serment que font les Rois, est de conserver la religion catholique, apostolique et romaine, et que c'est en vertu de ce serment que leurs sujets leur prêtent celui de fidélité. » Presque tous les princes de l'Europe approuvèrent cette déclaration. Pour les Français de 1585 la foi catholique était donc comme une loi sali que religieuse.
Les peuples eurent-ils à se plaindre de ce pouvoir exercé par les Papes sur les Empereurs et sur les Rois? Pour toute réponse je me contente de citer des témoignages dont on ne suspectera pas l'impartialité : « L'intérêt du genre humain, dit Voltaire, demande un frein qui retienne les souverains et qui mette à couvert la vie des peuples : ce frein de la religion aurait pu être, par une convention universelle, dans les mains des Papes. Ces premiers pontifes, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, en avertissant les Rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs
crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre (1). » — « Dans le moyen âge, dit un protestant, M. Ancillon, où il n'y avait point d'ordre social, la papauté seule sauva peut-être l'Europe d'une entière barbarie. Elle créa des rapports entre les nations les plus éloignées, elle fut un centre commun, un point de ralliement pour les États isolés. Ce fut un tribunal suprême, élevé au milieu de l'anarchie universelle, et dont les arrêts furent quelquefois aussi respectables que respectés ; elle prévint et arrêta le despotisme des eoipereurs, remplaça le défaut d'équilibre, et diminua les inconvénients du régime féodal (2). » — « Le pouvoir papal, dit un autre protestant, M. Coquerel, en disposant des couronnes, empêchait le despotisme de devenir atroce ; aussi, dans ces temps de ténèbres, ne voyons-nous aucun exemple de tyrannie comparable à celle de Domitien à Rome. Un Tibère était impossible, Rome l'eût écrasé. Les grands despotismes arrivent, quand les Rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux ; c'est
(1) Essai sicr l'histoire générale, tome II, ch. x. (2, Tableau des révolutions dusyslèmepoliliquede l'Europe, touie I, Introduction.
alors que l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante les plus atroces forfaits (1). »
Oui, ce fut un grand bonheur pour les peuples du moyen àg-e que les Empereurs et les Rois aient eu au-dessus d'eux l'autorité tutélaire des Papes. L'excommunication était la protestation de la force morale contre les abus souvent monstrueux de la force matérielle ; elle était le bouclier qui protégeait les petits contre les injustices des grands : car la main des Papes ne s'étendait pas seulement sur les princes hérétiques, elle arrêtait aussi ceux dont le despotisme et les passions Ijrutales rendaient nécessaire ce frein sans lequel le monde ne serait jamais peut-être sorti de la barbarie.
Les Papes dont le nom est comme le symbole de la puissance de l'Église au moyen âge sont Grég-oire VII, Innocent III et Boniface YIII; il suffit de se rappeler les conditions dans lesquelles ils exercèrent leur pouvoir pour se convaincre de l'excellence de ses effets.
11 est difficile de se faire une idée exacte de l'état de l'Europe pendant les trois siècles qui suivirent la mort de Charlemagne ; saint Pierre Damien en a tracé un tableau lamenta-
(1) Essai sur l'histoire du christianisme, p. 75.
Eï LA FRANCE iMODERNE. 99
blc : il nous apprend que les princes, bien loin de réprimer ces désordres, les fomentaient au contraire par leurs exemples. Philippe I", roi de France, encourageait les pillages et les débauches; Henri IV d'Allemagne était un des princes les plus cruels et les plus corrompus dont rhistoire ait gardé le souvenir. Que serait devenue l'Europe si aucune voix ne s'était élevée en faveur de la justice, de la morale et du droit?
Saint Grégoire VII ordonne aux évêques de France de se concerter pour forcer Philippe à rétablir, dans son royaume, la justice et les bonnes mœurs ; il les invite à s'unir aux seigneurs du pays pour arrêter les violences du Roi; il menace ce prince « de le séparer de la communion des fidèles s'il persiste dans ses dérèglements qui le rendaient odieux aux Français et aux étrangers ».
Tous les historiens s'accordent à reconnaître que Henri IV, empereur d'Allemagne, est un des plus méchants princes qui ait jamais régné. Son avarice, ses débauches, sa tyrannie en faisaient le fléau de l'Église et de l'État. Dans leur détresse, les seigneurs allemands s'adressent au Saint-Siège, leur unique refuge, le seul tribunal capable de mettre des bornes aux crimes
et au despotisme de l'Empereur. Grégoire VII usa d'abord de remontrances paternelles, et il n'excommunia Henri que lorsqu'il fut bien prouvé que le prince était incorrigible. Henri vint à Canosse implorer le pardon du Pape; mais, à peine absous, il provoqua, par de nouveaux excès, l'indignation des seigneurs allemands, qui, sans l'intervention du Pape, le déposèrent à la diète de Forcheim (1077) et élurent, à sa place, Rodolphe de Souabe.
On a fait grand bruit de ce voyage à Canosse; on y a vu l'exemple le plus frappant de l'orgueil et de raynbition des Papes et on a plaint Henri IV d'avoir été obligé de s'humilier devant Grégoire VII. Ses contemporains, qui le connaissaient mieux que nous, et qui mieux que nous aussi étaient à même d'apprécier le service que leur rendait le Pape, ses contemporains le plaignirent si peu, qu'ils ne voulurent pas souffrir plus longtemps son despotisme et ses fureurs.
Innocent III eut à se prononcer entre Philippe de Souabe et Othon de Saxe, qui, se disputant l'empire, lui avaient soumis leur différend. A cette occasion, le Pape dit en plein consistoire : « Le pouvoir des princes s'exerce sur la terre, celui des prêtres dans le ciel; ceux-là
ET LA FRANCE MODRfiNE. 101
ne gouvernent que les corps, ceux-ci les âmes. Ainsi le sacerdoce est autant au-dessus de la royauté que l'âme est au-dessus du corps. Le pouvoir de chaque prince est renfermé dans sa province, et celui de chaque roi dans son royaume ; mais Pierre les surpasse tous, parce qu'il est le vicaire de Celui à qui appartient l'univers et tout ce qu'il renferme, la terre et tous ses hahitants. » Il s'agit évidemment, dans ces dernières paroles, de la juridiction spirituelle de Dieu ; sans cela elles seraient en contradiction avec les premières, où le Pape distingue si nettement les deux puissances. Cette interprétation est conforme, du reste, à la doctrine que le même Pape professait précisément à la même époque quand il écrivait au comte de Montpellier : « Nous ne voulons pas préjudicier au droit d'autrui, ni usurper une puissance qui ne nous appartient pas; car nous n'ignorons pas cette parole de Jésus-Christ dans l'Évangile : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. C'est pourquoi, étant prié de partager un héritage entre deux frères, il leur fit cette réponse : Qui m'a établi juge sur vous. »
Il ne faudra donc pas accuser Innocent III de confondre les deux pouvoirs et d'empiéter sur la
puissance séculière, quand il interviendra dans les démêlés de Philippe Auguste et de Jean sans Terre. Le roi de France, que le sort des armes avait favorisé, se montra rebelle à l'intervention d'Innocent III; mais le Pontife lui écrivit « qu'il ne prétendait troubler ou diminuer en aucune manière la juridiction du Roi, ni s'attribuer, en aucun cas, le droit de juger sur un fief dont le jugement appartient au Roi ; mais qu'il prétendait seulement décider sur le péché, parce qu'il pouvait et devait exercer, à cet égard, son autorité sur tous les fidèles sans exception ». Le droit de décider sur le péché appartient certainement au Pape, car, sur ce point, les Rois lui sont soumis aussi bien que leurs sujets.
Lorsque, en 1211, Innocent III donna à Philippe Auguste le royaume de Jean sans Terre, il le fit en qualité de suzerain. Depuis le dixième siècle en effet un grand nombre de princes s'étaient rendus volontairement feudataires du Saint-Siège : il ne faut pas oublier cette circonstance décisive quand on veut apprécier le rôle et 1 influence des Papes au moyen âge.
Le document le plus important que l'on puisse invoquer pour accuser les Papes d'usurpation sur la puissance séculière est, sans contredit, la
ET lA FRANCE MODERNE. 103
fameuse Jiulle Unam sanctam publiée en 1302 par Boniface VIII à l'occasion de ses difierends avec Philippe le Bel. Cette bulle semble en effet autoriser raccusation, si on l'étudié indépendamment des circonstances qui accompagnèrent sa publication, c'est-à-dire séparée de l'interprétation faite par Boniface YIII lui-même. Lisons donc d'abord la bulle Unam sanctam : « L'Évangile nous apprend qu'il y a dans l'Église, et que l'Église a en son pouvoir deux glaives, le spirituel et le temporel. L'un et l'autre sont au pouvoir de l'Église; mais le premier doit être tiré par l'Église, et parla main du pontife; le second pour l'Église, par la main des Rois et des soldats, et à la sollicitation du pontife. Le glaive temporel doit être soumis au spirituel, c'est-à-dire, le pouvoir temporel au spirituel, selon cette parole de l'Apôtre : // n\j a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu; et tout pouvoir qui vient de Dieu est bien ordonné iKLr lui : or les deux puissances ne seraient pas bien ordonnées, si le glaive temporel n'était soumis au spirituel, comme l'inférieur au supérieur. Il faut reconnaître que la puissance spirituelle surpasse autant la temporelle en dignité, que les choses spirituelles, en général, l'emp^ortent sur les temporelles. C'est ce
que prouve clairement l'origine même de la puissance temporelle, . . , car, selon le témoignage de la vérité, il appartient à la puissance spirituelle d'établir la temporelle, et de la juger si elle s'égare ; c'est ainsi que se vérifie, par rapport à l'Église et à la puissance ecclésiastique, cet oracle de Jérémie : Je vous établis aujourclhui sur les nations et les royaumes. Si donc la puissance temporelle s'égare, elle sera jugée par la spirituelle; si la spirituelle d'un rang inférieur fait des fautes, elle sera jugée par une puissance spirituelle d'un ordre supérieur; mais si la souveraine puissance spirituelle fait des fautes, elle peut être jugée par Dieu seul, et non par aucun homme, selon cette parole de l'Apôtre : L homme spirituel juge tout, et nest jugé par personne. Cette souveraine puissance spirituelle a été donnée à saint Pierre, par ces paroles : Tout ce que vous lierez... Celui donc qui résiste à cette puissance ainsi ordonnée de Dieu, résiste à l'ordre de Dieu. »
Daiis ce passage de la bulle Unani sanctam il n'y a de difficulté que sur ces paroles du Pape : l Eglise a les deux glaives... ; il appartient à la puissance spirituelle d'établir la temporelle. Boniface VIII a-t-il eu ^'intention d'absorber le pouvoir temporel dans le pouvoir spirituel et
de soumettre, dans Tordre civil et politique. TÉtat à l'Église ? Les évêques français présents au concile où cette bulle fut publiée reprochèrent au Pape d'avoir prétendu que le roi de France tenait son royaume du Pape. Boniface VIII répondit : « 11 y a quarante ans que nous sommes initiés à la science du droit; et nous savons qu'il y a deux puissances ordonnées de Dieu. Comment donc croire qu'une pareille folie a pu nous entrer dans l'esprit? Nous protestons donc que nous n'avons eu l'intention d'usurper, en aucune manière, la juridiction du Roi ; mais le Roi ne peut nier, non plus qu'aucun fidèle, qu'il ne nous soit soumis, à raison du péché. »
L'interprétation la plus vraie d'un document est certainement celle qu'en donne l'auteur même du document dont il s'agit de pénétrer le sens ; si donc Boniface VIII repousse comme une folie la pensée de vouloir usurper la juridiction du Roi, il faut en conclure que la bulle ISnam sanctam, malgré quelques expressions un peu fortes, maintient la séparation des deux puissances et se contente d'affirmer que le Roi doit se soumettre au pape à raison du péché : c'est la doctrine d'Innocent III; elle est incontestable.
Philippe le Bel, convaincu que la bulle Unani
10(j L'ÉGLISE
sanctam menaçait l'indépendance du royaume, voulut la faire révoquer par Clément V. Le nouveau pape refusa, mais il l'interpréta dans le même sens que Boniface VIII : « Nous voulons et entendons, dit Clément V, que la bulle ou décrétale Unam sanctam de notre prédécesseur le pape Boniface VIII, d'heureuse mémoire, ne porte aucun préjudice au Roi et au royaume de France; et que ledit Roi, aussi bien son royaume et ses sujets, ne soient pas plus sujets à l'Église romaine, qu'ils ne l'étaient auparavant; mais que toutes choses soient censées être au même état qu'elles étaient avant ladite bulle, tant à l'égard de l'Église, que du Roi, de son royaume et des sujets. »
Je n'ai pas eu la prétention de traiter, en quelques pages, le problème si vaste et si complexe des rapports de l'Église et de l'État ou des deux puissances, j'ai voulu seulement rappeler la distinction entre les deux pouvoirs et justifier, par les principes du droit public du moyen âge, l'intervention des Papes dans les afifaires civiles et politiques de leur temps.
L'accusation d'empiétement est mal fondée; mais elle serait justifiée si je la retournais contre les ennemis de l'Église. Les longues querelles du
Sacerdoce et de l'Empire ont eu pour cause en effet les continuels efforts du pouvoir séculier pour mettre la main sur le pouvoir spirituel et pour entraver la liberté de son action. Si les Papes, et Grégoire VII en particulier, n'avaient pas tenu tête au pouvoir civil, sur la question des investitures par exemple, l'Église serait devenue un fief impérial; elle aurait été réduite, ditBossuet, « à une éternelle servitude » . L'Église fera au pouvoir civil toutes les concessions compatibles avec les droits de sa conscience ; mais jamais elle ne lui sacrifiera sa liberté. Elle n'est pas, quand il s'agit d'un pouvoir humain, la rivale jalouse de l'État, elle ne demande que la liberté de travailler au salut du monde. Pour dissiper les soupçons ombrageux des puissances de la terre, elle chante sur le berceau du Roi des Rois, de ce Roi qu'Hérode avait pris pour un compétiteur :
Non eripit mortalia Qui régna dat cœlestia.
Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'en citant les paroles que Pie IX adressait le 20 juillet 1870 à une députation de l'Académie catholique de Rome : « C'est une erreur pernicieuse de représenter l'infaillibilité comme renfermant le droit de déposséder les souverains et de dé-
lier les peuples du serment de fidélité. Ce droit a été, en effet, dans des circonstances extrêmes, exercé par les Papes ; mais il n"a absolument rien de commun avec l'infaillibilité pontificale; il était une conséquence du droit inihlic alors en vigueur et du consentement des nations chrétiennes qui reconnaissaient dans le Pape le juge suprême de la chrétienté elle constituaient juge sur les princes et les peuples, même dans les matières temporelles . Or la situation présente est tout à fait différente. La mauvaise foi seule peut confondre des objets si divers et des éjjoques si peu semblables, comme si un jugement infaillible, p>orté sur une vérité révélée, avait quelque analogie avec un droit que les Papes, sollicités par le vœu des peuples, ont dû exercer quand le bien génércd ï exigeait (1). »
(1) Le Souverain Pontife Léon XIII, dans son Encyclique Immortale Dei, traite la question des rapports entre les deux puissances. Il na pas cru devoir aborder le problème du pouvoir indirect ; celte prudente réserve est un grand exemple que j'ai suivi avec déférence, tout en reconnaissant la haute et légitime autorité dont jouissentles théologiens qui ont soutenu la thèse et en respectant leur enseignement.