L EGLISE ET LES LIBERTES PUBLIQUES
Los catholiques et la Charte de 1830. — Los Cas de conscience (le Ms"^ Parisis. — Los libertés de droit commun sont, au" jourd'hui, comme sous la Monarcliio de Juillet, la souli^ arme possible pour la défense deTÉglise
Le mouvement imprimé par l'Avenir ne s'arrêta pas avec lui, il dura, avons-nous dit, autant que la Monarchie de Juillet. Pendant tout le règne de Louis-Philippe le but des apologistes fut de concilier l'Évangile et la Charte, Dieu et la liberté; ils luttèrent pour l'Égiise avec l'arme des libertés publiques : « Catholique et Français, disait le P. de Ravignan, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale, j'ai éprouvé un jour le besoin de me rapprocher de la perfection évangélique... La Charte a-t-elle promis la liberté de conscience oui ou non? Si je
veux donc, moi Français, être on France religieux bénédictin, dominicain ou jésuite, de quel droit m'en empêcherez-vous?,.. Qu'on nous le déclare la main sur la conscience et la main sur la Charte (1). )>
Tous les catholiques parlaient le même langage, et, à vrai dire, il était, alors comme aujourd'hui, le seul possible. Quand on veut convaincre un adversaire qui n'accepte pas l'autorité des Écritures, on ne doit pas, dit saint Thomas d'Aquin, puiser des arguments dans les saints livres, mais il faut en appeler à la raison, cui omnesassentire cogiintur {"2) . Les catholiques invoquaient donc les libertés de droit commun promulguées par la Charte, et, au nom de la Charte, ils réclamaient le droit de parler, d'agir et de vivre selon les inspirations de leur conscience dont la loi fondamentale avait proclamé la liberté. Cette tactique n'était pas, comme on feint parfois de le croire, le désaveu des droits divins de l'Église, et la capitulation de l'Évangile devant la Charte ; autant vaudrait accuser saint Thomas d'Aquin de renier la divinité des Écritures quand il conseille d'employer des arguments rationnels : non, elle était une nécessité imposée
(1) De l'Existence et de l'Institut des Jésuites.
(2) Contra Gent., 1. IL
ET I.A nUNCE MODERNE. 111
par la connaissance des temps et la seule chance de lutter avec l'espoir de la victoire. Qu'on ne l'oublie pas en eCFet : en 1830 tous les Français acceptaient la Charte ; quiconque aurait réclamé plus qu'elle ne donnait n'aurait pas été écouté^ et se serait exposé à soulever des défiances terribles. En dehors des libertés publiques de droit commun, toute apologie de l'Église eût été la voix qui se perd dans le désert et eût éloigné, peut-être pour toujours, ceux qu'il s'agissait de convaincre et de gagner à la cause de la liberté de l'Église. La situation est aujourd'hui exactement la même qu'en 1 830 ; il est plus que probable qu'elle ne changera pas de longtemps; il est donc sage . si nous ne voulons pas compromettre les intérêts sacrés de l'Église, de suivre les exemples de nos devanciers.
A leur tête, nous rencontrons deux anciens rédacteurs de /'.ll^cv^^/', Lacordaire et Montalembert :
« Trois ans ne se sont pas écoulés depuis la condamnation de r Avenir, et voici qu'en 1835 la vieille basilique de Notre-Dame est remplie d'une foule immense et inaccoutumée. Sous ses voûtes si longtemps désertes et dont la solitude avait été à peine interrompue, depuis un demisiècle, par les pompes officielles de l'Empire et
de la Restauration ou par les profanations de l'impiété révolutionnaire , six mille hommes, jeunes pour la plupart, représentant toute la vie intellectuelle de l'époque et toutes les espérances de l'avenir, se pressent pour entendre la parole d'un prêtre... C'est vraiment la société nouvelle du dix-neuvième siècle, telle qu'elle est sortie de la révolution de 1830 en quelque sorte déchristianisée, qui vient former autour d'une chaire chrétienne un auditoire telqu'on n'en avait peut-être pas vu depuis saint Bernard... Quel est celui dont l'éloquence incomparable charme, saisit , émeut, transforme ces curieux, d'abord frivoles ou même hostiles, et les conquiert, si ce n'est tout de suite à la foi complète et active, du moins au respect et au souci des vérités religieuses, à la sympathie pour l'Église? Quel est l'auteur principal de cet événement, l'un desplus extraordinaires et des plus décisifs dans l'histoire religieuse de la France moderne, puisque, de là, date le mouvement qui devait ramener au christianisme les anciennes classes dirigeantes? C'est précisément ce jeune prêtre qui s'échappait naguère meurtri, suspect et découragé des ruines de l'Avenir : l'abbé Lacordaire (1)! »
(1) Thureau-Dangin, l'Église etl'Élat sous la Monarchie de Juillet, ch. I, p. 9.
L'action prodigieuse et si profonde du P. Lacordaire tient à plusieurs causes : son éloquence, son aénie , sa vertu hér oïque en sont une explication suffisante, et cependant il avait encore un autre attrait qui séduisait ses contemporains. Le P. Lacordaire était par excellence un homme nouveau qui avait partagé toutes les généreuses aspirations de son temps; un homme qui, ne regrettant pas le passé, avait le regard tourné vers l'avenir. Sa parole était comme l'écho des joies, des tristesses, des espérances d'un siècle tourmenté quil aimait et auquel il criait : « Il n'y a de salut pour vous qu'en Jésus-Christ mort pour vous. » Sa voix n'était pas celle de Cassandre qui pleure sur des ruines, elle était la parole inspirée du prophète qui annonce et salue des temps nouveaux.
Le P. Lacordaire n'avait pas voulu compromettre son ministère en s'inféodant à un parti politique : « Après cinquante ans que tout prêtre français était royaliste jusqu'aux dents, disait-il, j'ai cessé de l'être; je n'ai pas voulu couvrir de ma robe sacerdotale un parti, ancien, puissant, généralement honorable, mais enfin, un parti. »
M. de Montalembert mêlé, par sa situation même, à la vie politique proprement dite, déploya une activité dévorante et ne cessa de sti-
muler l'ardeur des catholiques. Il leur indiquait d'abord avec uue très grande sagesse le terrain sur lequel ils devaient manœuvrer; il leur disait : « La seule question politique qui se présente aux catholiques de bonne foi^ c'est de savoir s'ils doivent, en tant que catholiques, s'isoler de la France telle qu'elle est actuellement régie, soit en se retirant complètement de la vie active et pulîlique, soit en n'y prenant part que pour nier et gêner le pouvoir; ou bien s'ils ne doivent pas plutôt accepter ce pouvoir comme un fait établi et consommé, et, sans se livrer à lui, en abdiquant au contraire cette idolâtrie monarchique qui, sous une autre race, a été si impopulaire et si stérile, apporter au pays un concours digne et fécond, se mêler de ses affaires avec désintéressement et élévation, et user enfin de cette heureuse forme de gouvernement qui assure aux Français le bienfait, si rare aujourd'hui en Europe, de pouvoir motiver leur obéissance et de justifier leur opposition.
« Or, la question étant ainsi posée, nulle difficulté, ce semble, de la résoudre. En effet, les catholiques ont pour se guider, en premier lieu, l'exemple du chef suprême de leur foi, du Souverain Pontife, qui, sans se prononcer sur
l'origine ou La nature du gouvernement nouveau, dès qu'il a reconnu que ce gouvernement n'apportait aucun danger à la liberté et aux droits de l'Église, non seulement Ta reconnu, mais a constamment entretenu avec lui les relations les plus amicales. Ils ont ensuite les larges et vénérables enseignements de leur passé ; car l'histoire tout entière de l'Église est devant leurs yeux pour leur montrer que ce qui a fait, humainement parlant, la force et la durée de l'Église, c'est que jamais elle ne s'est liée outre mesure aux choses humaines, d'où il résulte qu'elle n'a jamais été entraînée dans leur infaillible chute; c'est que jamais elle n'a proclamé cette prétendue orthodoxie politique qu'on voudrait lui imputer aujourd'hui, et qui serait ridiculement contraire à son double caractère d'universalité et d'immortalité ; c'est qu'eniin, toujours et partout, elle a reconnu l'empire des faits et apporté les trésors de sa force morale et de sa stabilité au secours du pouvoir quel qu'il fût, qui garantissait à ses enfants le libre exercice de leur foi et les bienfaits dun ordre social régulier (1). »
Le journal l Univers soutenait la même thèse :
(1) Des Rapports de l'Église catholique avec le gouvernement de Juillet; 25 mai 1838.